L’autre,
 
Cet insupportable
Indispensable.
 
L’autre,
 
Ce prévisible
Énigmatique.
 
L’autre,
 
Cet adoré
Haï.
 
L’autre,
 
Ce nous-même
Si étranger.
 
L’autre,
 
Ce complexe
Tant aimé.
 
 

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La vase
Ne pense pas.
 
Le pouvoir
Des bavards
Occupe
Mon écran.
 
Leur cuisine
Est immangeable.
 
Ce soir
J’ouvre la fenêtre
Et j’éteins
 
Le gaz.
 
 

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Ne pas être
Partout.
 
Seulement
Ici.
 
Mais si
Présent
 
Que l’heure
En devienne
 
Secondaire.
 
 

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Par l’humour
Pardonnez-moi
D’habiter l’obscur
Et curieux
Désastre
De l’Homme.
 
Mais il ne le contient
Jamais
 
Tout à fait.
 
 

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L’enfant
Joue à la fée
Sur le parquet
Ensoleillé.
 
C’est un matin
De lutins
Et de colosses.
 
Un cœur
Danse entre
Les spectres.
 
Cela valait donc
Le coup
 
De se lever.
 
 

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À qui t’adresses-tu
Langue sans adresse ?
 
Que caches-tu
De si obscur ?
 
Que cherches-tu
D’utile ?
 
Dans quel silence ?
 
Que dis-tu
Langue amère,
Pour mépriser autant
L’espérance ?
 
 

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Des hommes
Ont froid
Au milieu
De rien.
 
Ils rêvent d’être
Ailleurs.
 
Seule
Une mélodie
Dans le ciel.
 
Celle d’un oiseau
 
Ivre.
 
 

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Peu à peu
Le décor a
Changé.
 
Un à un
Les fauves quittent
Le cirque.
 
Ils frappent désormais
Aux portes des
Peureux.
 
Quelque chose
Se prépare.
 
Mais qui entend
Les fausses notes
De la fanfare ?
 
 

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Autour
De la table,
 
Rien ne s’est dit
Entre les couteaux.
 
De l’humour
Sans la joie.
 
Des mots
Bavards.
 
Je rentre.
 
Meurtri,
Intact.
 
Le chant
Dormant.

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J’apprends
À être
Oublié
Dans les livres,
Les théâtres,
Ma ville.
 
J’apprends
À disparaître,
Quitter les mots,
La nuit
Et l’ordre
Des choses.
 
Je me désassemble,
Me disloque,
Me déroute,
 
Mais je suis
Toujours
 
Vivant.

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Ça sème
Des hectares,
 
Mais que dire
De ceux
Qui ne mangent
Jamais ?
 
Quelqu’un lit
Quelque part,
 
Mais que dire
Des livres
Entassés ?
 
J’éteins la lampe,
Allume le drap,
 
Ne dors
Qu’à moitié,
 
Assez.
 
 

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Homme,
Abandonné
Des hommes,
 
Tremblant
De froid
Et d’impatience,
 
Passant
De chaque jour,
 
À l’heure
Des troupeaux,
 
Je suis
Athée,
 
À tes
Côtés.
 
 

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Patience,
La charpente
Bouge.
 
Il est précieux
Le rêve
Profond.
 
Au-dessus,
La nuit
S’agite.
 
On ne perçoit
Que des ombres
 
Qui dansent.
 
 

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Des girouettes
M’ont blessé
– Querelles
De clochers.
 
Sur la place
Dérisoire,
Ça tourne
En rond.
 
Mais le vent
Splendide,
Loin des oracles,
Me fouette.
 
Ville traversée
– Pluie des pas.
Décembre
 
Rejoint.

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Pas de saison,
Pas de prière.
Le temps n’existe
Pas.
 
L’oiseau d’hier,
La fleur fanée,
Le muscle dur,
Et l’air si doux.
 
Pas d’océan,
Pas de rivière,
La mort n’existe
Pas.
 
Apaisé,
Descendre
Dans le cercueil
 
D’une horloge.

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Peut-être un
monde, là,
lumineux ;
 
Des mains
précises,
 
Des fenêtres,
Des portes.
 
Un matin, avec
Des dents
 
Dans le fruit.
Le rire avec,
 
– Naïve
Accomplie,
 
La part de tous.

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Des rides oui
Sur l’onde à peine
Preuves d’âge
 
Ce qui s’ignore
Tient debout
Dans ce livre
 
Je suis vaincu si
Je dors sur le
Miroir ancien
 
J’ai saisi
le pur moment
d’été
 
Ne parlez pas
J’étais si près
 
De vous
 
 
 

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Je sens le
Mufle de la
Foule entouré
De dogues.
 
L’indolence aux
Fenêtres – un azur
qui patiente.
 
Le rêve ravalé
D’enfance.
 
Je ne suis jamais
Loin de la roue qui
Déjante.
 
Las seulement un peu
D’un corps qui a
Du mal à s’aimer
 
Encore.

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Bien sûr
L’interminable
Nuit.
 
Le va-et-vient
Dans l’hôpital.
 
Chagrin caché,
Avenir muré.
 
Mais des mots
Murmurés.
 
Une main
Juste une main.
 
Une main
Humide,
Serrée.
 
Presque rien.
 
Par la fenêtre
 
Le ciel.

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Des mots
– Silex frottés –
 
Jaillit
Le feu
Dans l’eau
 
– Force
En dedans,
 
Forêt
Du sens,
 
Forme
D’élan
 
Folle
Enjambée.
 
Du corps,
Un chant :
 
L’accord
En sang.

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Étreindre un avenir
Couché. Le bleu du peintre
Tombe des fenêtres. Chaque jour
Commence. Là-bas le sable mat,
Les bruits du rêve et tout
Ce qui n’en finit pas.
 
Juste avant l’Apocalypse, quelqu’un
S’est endormi sur l’herbe. Il semble que
Personne ne saura que sa mort était
Si mystérieuse. De toute façon, la vie
Était déjà tellement criminelle.
 
La terre est renversée. Je vis
Dans un séisme fondamental et
Permanent, malgré la fièvre des
Jongleurs. La ville est masquée mais
La cage aux fauves ouverte. Ce soir
Quelqu’un me dit tout bas
 
Tout est possible.
 

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Ce soir, je ne suis personne

Et tu es l’univers.

La Terre s’éloigne lentement,

Laissant derrière toi

Le parfum de ton cou.

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Petites réflexions sur la poésie

La poésie n’est pour moi que la rencontre du lisible et de l’illisible. Ce sont là deux pôles diamétralement infinis. Mais ne me demandez pas de décréter les limites de l’un et de l’autre. Nous ne tomberons que rarement d’accord. Pendant plus d’un demi-siècle, j’aurai promené le curseur de ma langue d’une limite à l’autre, avec plus ou moins de bonheur, plus ou moins de réussite, plus ou moins d’inconscience.

D’un côté, lorsque je poussais le curseur vers le lisible, j’avais souvent comme une impression de fadeur. Le sentiment qu’il y avait bien d’autres moyens d’exprimer cette lisibilité autrement que dans un poème ou une chanson. Autant lire les journaux quelquefois. Encore que. Ainsi je condescendais à m’adresser aux autres, les surplombant d’une supériorité ridicule, d’une pertinence indiscutable, imposant mes convictions alors que je ne faisais que m’essayer à quelque persuasion de moi-même. Combien de chanteurs ai-je entendu prétendre qu’ils s’érigeaient – en toute modestie – en porte-parole de leur génération ; combien ne se sentaient-ils pas – en toute humilité – les simples témoins de ce que pensait le plus grand nombre ; qu’ils ne faisaient que chanter tout haut ce que leurs spectateurs pensaient tout bas !

De l’autre côté, lorsque je poussais le curseur vers l’illisible, j’avais la curieuse impression de m’enfoncer dans une solitude, une esthétique élitiste, la sale manie de me draper dans une profondeur absconse qui ne cachait souvent que la vacuité de mon propos. Combien de poètes ai-je lu, leur livre me tombant souvent des mains ! Et pour combien d’entre eux ai-je pris leur reconnaissance littéraire pour la plus risible des impostures !

Pourtant, je n’ai jamais voulu appartenir vraiment à aucune de ces familles et en même temps, j’ai toujours souffert cycliquement de n’appartenir à aucune.

Au fond, j’étais et je suis aujourd’hui comme tout le monde : j’ai besoin d’être aimé. Alors, ce qui se passe lorsque je suis devant mon écran blanc, cette envie, ce besoin de me cogner au mur de ma langue maternelle – qui ne m’a d’ailleurs jamais rien demandé ! – cette langue qui me fascine et m’interroge tant elle est obscure et vénale, prétentieuse et vulgaire – tellement sublime aussi – elle m’est, je le sais, et me sera à jamais, par l’exercice de la poésie, cet indispensable lien entre ma vie profonde et inaccessible et la légèreté mystérieuse du monde. Elle n’a plus qu’à se promener comme le curseur décidément incontrôlable de ma poésie invisible. Librement.

Bruno Ruiz, 31 octobre 2021

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Tous ces gens qui se taisent,

tous ces gens qui se lèvent,

tous ces gens qui se cachent,

tous ces gens qui parlent

tous ces livres qui s’ouvrent,

toutes ces portes qui se ferment,

ces couperets qui tombent,

ces blessures mortelles,

il sera mort d’avoir pensé,

il sera mort d’avoir dit non,

certains se seront moqués de lui,

d’autres l’auront chanté,

on se sera souvenu de lui,

le temps d’une mémoire d’homme,

et tout recommencera,

et tout recommencera.

b

Bruno Ruiz, 2021.

b

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Il ne sait plus trop depuis quand il s’était habillé de cette tristesse infinie qu’il promenait sous un humour cynique et désabusé. Il voyait le monde en négatif, rendant suspicieux toute expression de la joie, vivait dans cette solitude construite et acceptée. Et il avait fini par croire en ce rôle de composition jusqu’au jour où Linda entra dans sa vie. Un à un, elle brûla tous ses masques aux flammes de ses grands yeux clairs et de ses larges sourires…

Bruno Ruiz, 2021.

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Une nuit je sonnerai à ta porte.

Tu ne m’ouvriras pas.

Tu ne sauras pas que c’est moi.

Tu dormiras.

Mais en sortant, il y aura un peu de moi

Dans la porte que tu toucheras.

b

Bruno Ruiz, 2021

c

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L’horloge de la bibliothèque indiquait presque dix-sept heures.

Un vieil homme lisait près d’une jeune fille.

– Puis-je savoir ce que vous lisez ? demanda-t-elle au vieil homme.

– Le Roland furieux de l’Arioste. J’essaie de me mettre à jour de tout ce que je n’ai pas lu dans ma vie.

– Alors vous n’aurez jamais assez de temps pour lire ce qui s’écrit aujourd’hui, dit-elle en souriant.

Et elle remit son casque sur ses oreilles.

c

Bruno Ruiz, 2021

c

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Il ne dit jamais tout.
Il n’a pas toujours raison.
Il se demande.
Il ne sait pas comment faire.
Il n’a rien à vendre.
Il rit quand il ne comprend rien.
Il pleure en cachette.
Il n’a aucun problème.
Il tourne autour du soleil.

Bruno Ruiz, 2021

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Ils étaient là sur la vieille photo.
Ils s’embrassaient sur le sable.
C’était un jeudi.
Un soir de tabac blond.
Quelque chose bougea dans l’air
et tout redevint blanc.
Le temps avait repris sa place.

Bruno Ruiz, 2021.

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Les yeux fermés,
Il entra dans les toilettes.
Marre de son corps.
Il voulait se vider.
Eviter les miroirs sales.
Ne plus être un élève.
Essayer encore d’écrire
Sans quitter le noir.

Bruno Ruiz, 2021

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Il faisait tout ce qu’il fallait. Il se levait, il mangeait, il dormait. Un jour il s’appelait Bertrand, un autre Clotilde. Un jour il se dépassa. Il se retrouva devant lui. Il ne se reconnut pas. Il disparut sans même un nom. Aujourd’hui, il fait ce qu’il faut. Il ne se rappelle plus.

Bruno Ruiz,2021.

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– Je n’avais pas prévu tout ce qui est arrivé aujourd’hui. Du coup, j’ai un peu peur pour demain.Si ça se trouve ce sera moins bien.
– Ne t’en fais pas. Garde confiance.
– Mais je ne te connais pas. Comment t’appelles-tu ?
– Je m’appelle Confiance.

Bruno Ruiz, 2021

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– L’amour est infini, tu comprends ce que je dis ? C’est la seule chose qui ne meurt jamais. Il l’étreignait, lui parlait à l’oreille parmi ses cheveux et ses larmes. Ses mots étaient silencieux mais ils entraient en elle. C’était un courant électrique très chaud. À la fin, ils se débranchèrent lentement. Ils étaient rechargés. Mais jusqu’à quand ?

Bruno Ruiz, 2021

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Il construisait une maison. Chaque jour, il y apportait sa pierre. Plus elle prenait forme, plus il disparaissait dedans. Quand elle fut à son tour hors de vue, Tout redevint comme avant. Ne restait qu’un paillasson quelque part…

Bruno Ruiz, 2021

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« Ce matin j’ai du silence partout, pensait-il. J’ai beau me laver. Je suis sans théâtre. À quoi bon s’habiller ? Dehors on est dedans. » Il pensait cela, Mais dans sa tête il avait déjà les jambes à son cou. Il n’en revenait pas d’être toujours vivant.

Bruno Ruiz, 2021

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Je suis le lecteur.
Celui qui se trompe de sens.
Je suis le poète.
Celui qui se trompe de lecteur.
Je suis le sens.

Celui qui est illisible.


Bruno Ruiz, 2021

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– Tout ce qu’on peut faire et qu’on ne fait plus aujourd’hui. Un oiseau s’était posé sur son genou. Au-dessus des arbres s’élevait la clameur de l’été.

– Tout ce que l’on aurait dû faire et qu’on ne fera plus. Ils se turent tous les deux. Leurs habits étaient dans l’herbe.

– Tout ce qu’il reste à faire. Là-bas un train entrait en gare pour ne jamais repartir.

Bruno Ruiz, 2021

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– Tu m’épuises, dit le poème. Va donc jouer ailleurs.
Le poète, vexé, vida sa dernière bouteille.
– Tu ne sais pas de quoi je parle ?
– Si.

Et le poème se retourna et s’endormit dans le tiroir.

Bruno Ruiz, 2021

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L’horloge est nue dans le salon.
Les souliers secs sous la table.
Une voiture passe au loin.
Un cheval attend au passage à niveau.
L’homme froisse l’addition.
Que vous dire de plus en ce dimanche.

Il faut remplacer les masques.

Bruno Ruiz, 2021

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La grande réunion s’éternisait. Je n’avais plus de papier pour prendre de notes. Dans la salle à côté, on s’affairait au spectacle de clôture. Il pleuvait par la fenêtre mais cela n’avait plus d’importance. La seule chose qui comptait, c’était le rétroprojecteur. Je fis un signe et ce fut le signal. C’est alors que tout se disloqua dans l’obscurité.

Bruno Ruiz, 2021

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Devant le manège, un enfant s’est endormi. Il y a des éclairs par moment dans le ciel.

– Ne le réveille pas. Il l’apprendra bien assez tôt.

La jeune femme est pâle. On n’y peut rien. La vie est incessante. Simplement garder sa main sur le téléphone.

x

Bruno Ruiz, 2021

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Il fait très froid devant le magasin vide.
Un homme passe avec une nuque de taureau.
Il s’appelle Alceste.
– Ne partez jamais, me dit-il. Cela ne servirait à rien.
Ce qui est sûr, c’est que la nuit va revenir.
Les hommes sont ainsi faits.
Ils ont les genoux beaucoup trop usés.


Bruno Ruiz, 2021

z

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Parfois j’ai tellement envie de rire que je me retiens.
Mais ça ne sert à rien.
C’est le sens des mots qui veut ça.
J’essaie de rester correct.
On ne sait jamais à qui on s’adresse vraiment.

Le plus dur, c’est aux enterrements.

Bruno Ruiz, 2021

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– Quand je serai grand, aimait-il dire enfant,
je vendrai des urnes funéraires.
Et c’est ce qu’il fit jusqu’à sa mort.

Par la suite il ne le regretta pas.

Bruno Ruiz, 2021

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Il sondait les murs.
Remplissait ses tiroirs.
Recompter les haricots verts.
Il faisait cela de plus en plus lentement.
Il ne se rendait plus compte qu’il était debout.
Il se rasait de dos au miroir.
Un matin, il descendit dans le parking.

– Je ne remonterai jamais, se dit-il en souriant.

Bruno Ruiz, 2021

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Tous les êtres vivant sur terre entrèrent en même temps dans le petit bistrot de quartier.
Le patron était inquiet.
– Je n’aurai jamais assez de bière pour tout le monde, dit-il à mi-voix.
– Nous ne sommes pas venus pour boire, répondit un homme en ouïghours.

Il parlait au nom de tous.

Bruno Ruiz, 2021

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Je dors depuis que je suis né.
Personne n’est au courant.
Je suis un imposteur.
La nuit, je prends la forme d’une étoile.
Je fracasse des vitrines.
Il fait toujours soleil sous la pluie.
Et je suis de plus en plus libre.

La vie est belle avant de mourir.

Bruno Ruiz, 2021

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Le temps passait très vite.
Les fleurs n’arrivaient plus à pousser.
Les pantalons étaient usés avant d’être mis.
Plus personne ne se souvenait.
L’art était devenu un passe-temps.

C’est alors qu’un aigle prit le pouvoir.

Bruno Ruiz, 2021

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Parti sans laisser d’adresse,
il mourut maladroitement dans l’arrière cour d’un bureau de poste.
Il était né bien avant.
Cela lui fut fatal.

Un timbre suffit à retracer sa vie entière.

Bruno Ruiz, 2021

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Un Roi fit demander en son palais le plus sage de ses sujets.
– Qu’en est-il sous terre ? lui demanda-t-il.
– Des vers, Majesté.
– Et derrière ?
– Derrière, il y a encore la terre.
– Et devant ?
– La terre également.
– Nous sommes donc prisonnier alors ?
– Oui, Sire. Nous sommes prisonniers des vers.

Et c’est ainsi que le Roi devint poète avant de mourir.

Bruno Ruiz, 2021

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– La vie est trop courte, dit le papillon.
– Ah non. La vie est trop longue dit le vieillard.
Moi je dis que la vie n’est ni trop courte ni trop longue.
Je tremble sans crainte.
Je me fais doubler par des escargots à la vitesse de la lumière.
Heureusement que je n’ai pas de religion.

Je serais ivre toute la journée.

Bruno Ruiz, 2021

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Je proteste dans ma cuisine. C’est une joie pour moi. J’aiguise mes couteaux tous les matins. Je suis un être sensible et en colère. Ce matin il pleut des cordes de certitudes. Pourquoi continuer ainsi ? Il faut cesser de gaspiller les légumes. Les pauvres ne le font jamais.

Bruno Ruiz, 2021.

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Une poule avait peur de la mort. Elle n’osait jamais traverser la route. Elle passait sa vie sur le talus. Un jour, une voiture s’arrêta.

– Monte, dit la voiture.

La Poule s’installa dedans. On ne la revit jamais.

Bruno Ruiz, 2021.

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À l’aurore s’effacent

Les lignes une à une

L’énigme

blanc

à l’issue

Rien n’est détruit

Rien n’est vaincu

blanc

J’ai fait le compte

Plus d’ennemi

Dans le cortège

blanc

Dans l’azur

Flèches perdues

Nuages dans le dos

blzn

Tout se tient droit

Dans la grâce

Du jour

b

Enfin accordé

Je ne doute plus

b

Je danse

b

Bruno Ruiz, 2021

Photo, Bruno Ruiz, 2021

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Je vous aime

On ne dit jamais assez je vous aime au gens que l’on aime.

Sans doute parce qu’on ne sait pas au juste ce que cela veut dire.

Parce qu’on a perdu l’habitude de le dire.

Parce qu’on pense que c’est devenu d’une telle évidence qu’on pense que ça ne sert à rien de le dire.

Parce que le verbe nous paraît un peu cucu.

Parce qu’on l’a trop vu plongé dans la guimauve des couchers de soleil, entendu sur des musiques sirupeuses dévoyées dans des romances de hall de gare à mourir d’ennui ou de rire.

Je vous aime ça ne veut rien dire et quand c’est le cas, on pense que de toute façon ce n’est pas nécessaire d’en rajouter en le disant.

On a honte d’être ridicule.

Que ça arrive comme un cheveu sur la soupe.

Que ça ne soit pas le bon moment.

Et un jour on le dit devant un cercueil.

A quelqu’un qui est partir sans jamais l’entendre.

On se retrouve comme un con avec son petit verbe idiot et son bouquet de fleurs.

Mais c’est trop tard.

Oh je sais bien ce que vous pensez.

Que je ne devrais pas dire des choses pareilles à pareille heure et dans un tel endroit. Qu’il y a des choses à dire et à ne pas dire.

Des moments pour le faire.

Qu’il faut les sentir.

Les prouver par des actes.

Mais ce matin j’ai envie de vous le dire.

Je vous aime.

Voilà.

Et tant pis pour la banalité du verbe.

Ce matin, je n’ai pas envie d’en avoir un autre.

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Le départ

Je voyais les vivants mais je me reconnaissais dans d’autres merveilles, dans d’autres gestes inutiles. Des voyageurs attendaient sur le pont. J’avais enfin déposé ma vieille valise avec une certaine lassitude. Je n’avais besoin que de quelques jours d’absence. Quelques mots joyeux chantaient déjà dans mon carnet. Le châle d’une belle dame s’envola de ses épaules et disparut dans les eaux sombres du port. Je n’étais plus triste. Là-bas ma chambre s’enfonçait dans les entrailles de l’ennui. Je sus à ce moment que la vie serait définitivement exacte sur ce bateau sans destination. Mes yeux s’élevèrent pour rejoindre les dernières mouettes et bientôt dans le crépuscule, il n’y eu que l’horizon pour jouir du soleil.

Bruno Ruiz, 2021

Photo, Bruno Ruiz, 2021

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La maison électrique

J’habitais la maison électrique. Celle des souvent, celle des toujours. Papa conduisait les arbres. Maman les églises. J’égarais ma voix, je faisais semblant. Moi, je vivais d’essieux. Il y avait aussi une grange pour les jeudis de pluie et de vent. Personne n’arrivait d’ailleurs. Tous étaient maudits. J’étais perdu un peu au milieu des coquillages morts. Le reste ne vous regarde pas. Tout est repeint à présent. L’harmonica est tombé dans le sable. Qui pourra dire le sens de la marche ? Je devais être fait pour les pieds, voilà tout.

Bruno Ruiz, 2021

Photo, Bruno Ruiz, 2021

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18 février 2021 · 0 h 00 min

Voilà. C’est le film d’une minute ce soir juste avant le couvre feu devant chez moi. Il fait plutôt froid à cette heure. Il y a des voitures qui passent et qui ont allumé leurs phares. Il y a quelques passants aussi. Pendant cette minutes partout dans le monde il s’est passé d’autres choses que je ne connais pas. D’autres choses que ce qui se passe dans ce film, pendant cette minute-là. Mais celle que j’ai vécu, c’est celle-là. Ce n’est pas une autre. J’étais debout derrière mon appareil photo. Il faisait assez froid. C’était une petite minute au milieu de l’univers. Une petite minute que plus personne ne revivra, ni vous ni moi. Et je ne sais pas ce que vous faisiez pendant cette minute. Peut-être ne pensiez-vous pas à ce que vous faisiez. Cette petite minute nous ne la volions à personne car elle n’appartenait à personne. Elle était là, juste offerte pour être vécu par chacun d’entre nous. Nous la vivions pourtant ensemble, simultanément sans nous en rendre vraiment compte. Maintenant qu’elle est passé, que je l’ai filmé de l’endroit où je me trouvais, vous pouvez en voir un aspect. Juste un angle de vue parmi bien d’autres possibles. C’est juste un tout petit aspect de cette minute commune. Cette minute que nous avons vécu ensemble et que nous ne revivrons jamais plus. A bientôt pour de nouvelles minutes communes.

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16 février 2021 · 18 h 26 min

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16 février 2021 · 17 h 50 min

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Que brûle avant ton corps

Que brûlent avant ton corps

tes plaies tes vieilles haines

et tes humiliations

dans l’auge et le parjure

Que brûle avant ton corps

la force de tes doutes

de tes constellations

tes royaumes sans rois

Et sur tes carrefours

que brûlent avant ton corps

un cri d’amour ultime

tes chants les plus fragiles

un sursaut un abîme

linceul tombé dans l’âtre

un couteau sur la gorge

une poignée d’étoiles

Que brûle avant ton corps

tes longs écrits dans l’œil

de ceux qui sont restés

tes lambeaux tes prisons

La chaux-vive des fosses

poitrines des héros

musiques sans pays

Les restes d’un tambour

Que brûlent avant ton corps

ta soif et leurs présences

invisibles racines

dans le sang et l’urine

Et que brûle ton corps

les plages de leurs ruines

l’ombrelle dans le vent

l’ombre d’un drapeau noir

Et que brûle ton corps

ce feu de joie offert

à jamais aux enfants

qui chaque jour se lèvent

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Visage

Il y a quelque chose qui ne cesse jamais de commencer sur un visage. C’est une force close, un reste de rosée, un lien qui se dénoue. C’est une lèvre qui se souvient, une joue qui se tend, le diamant d’un regard dans le trésor de l’autre. C’est le rictus d’un sourire, une bouche qui tombe, une larme qui coule. C’est le temps dans les plis de quelques rides, la main retenue d’une gifle, une arme sur la tempe. C’est la sueur d’un front et le rouge de la honte qui monte. Des paupières qui fatiguent et des cheveux qui s’emmêlent. C’est une pomme en son milieu, un portrait dans un portefeuille. Non rien n’échappe à celui qui regarde un visage. C’est un livre ouvert sans mot, c’est le sémaphore d’un corps, un mystère mouvant. Un visage, c’est toujours la mémoire d’un masque. Un visage, c’est que l’on retient longtemps après ce qui s’efface.

Bruno Ruiz, 2021

Peinture, René Magritte, Le fils de l’homme, détail, 1964

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Les mots

Impossible de les retenir, les mots. Ils se bousculent ces affreux menteurs. Ils t’attrapent par le son, te tirent la langue. Ils te désignent et te chatouillent de leur musique, de leur inexactitude. Ils t’amusent  et t’insultent. Dessinent ce qui n’a jamais existé. Ils te nomment et te contournent, ces mots terribles dans ta gorge. Ce sont des murmures sur tes lèvres, la respiration d’un aveu. Ils trônent dans tes livres, resplendissent dans les yeux de l’aimée. Ils grossissent le trait, rendent légers la lourdeur de la mort. Il sont beaux les mots quand ils avouent et jurent, splendides et nets, caressant la vérité, l’exténuement du souffle. Ils sont beaux ces mots qui cherchent l’autre, l’image juste sur la page, l’élan du chant dans la voix. Non, c’est impossible de les retenir les mots quand ils se taisent après les larmes. Car ce sont eux qui savent le mieux parler à notre silence. Notre haut silence. Notre silence de parole.

Bruno Ruiz, 2021

Image, Bruno Ruiz, 2021

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Matin

C’est un matin d’oiseaux qui suivent la charrue dans les labours. Un matin de beauté et de soif d’altitude. C’est un matin très clair le long de la haie. De soleil solidaire. Un matin un peu étourdi de sommeil. Les crapauds sont fiers de se taire. Les frondaisons repeignent l’obscurité de quelques verts et de quelques ocres très compliquées. Les petits becs des passereaux cognent à tes lèvres encore endormies pour que s’évade le chant des mots. Par une déflagration de lumière, la vie est entrée par la fenêtre. Dans ce matin que tu ne connais pas encore, tu t’es assis sur le bord du lit. C’est un matin qui ne ressemble pas à tous les autres. Un matin presque le même que celui d’hier mais qu’il te faut lire comme un cadeau inespéré. Un matin d’hiver qu’il te faut accepter. Simplement.

Bruno Ruiz, 2021

Photo, Bruno Ruiz, 2020

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Soir d’été sur la promenade

Sur la promenade, je m’engouffrais dans le sillage des belles dames pour garder en moi un peu de leur parfum capiteux. C’était comme un voyage dans leur robe élégante, une soûlerie se mêlant à la brise partagée. Alors les vieux réverbères s’allumaient dans un délice de lumière. Quelques chaises longues se désertaient, laissant l’ombre à son inexorable besogne. L’ennui n’était jamais de mise. Il y avait toujours quelque chose à sentir, à regarder naître et mourir.  Il y avait encore l’odeur du sable tiède dans l’alignement des tentes ; le tabac blond de quelques vieux messieurs sous les tamaris. Tout semblait appartenir au crépuscule descendant sur le phare du Cap Ferret. Voyeur insatiable, je m’effaçais déjà dans les mots, heureux d’être oublié au milieu du soir que je n’en finissais pas de contempler.

Bruno Ruiz, 2021

Photo : Collection-jfm.fr

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Le feu

Je vivais dans le silence d’une voix merveilleuse car je croyais déjà au chant secret du poème. Dans l’embrasement des routes, la déroute des livres, l’embryon du printemps, je restais collé au muscle des grandes marées. Je débordais. Mon enfance eut ce parfum immobile de l’écume et du bruit crayeux des varechs. Je rêvais d’une nymphe dans le squelette du soir et de l’immense et douce brûlure des lèvres. L’aube jaillit en milieu de soirée. Je crus en cette force invincible qui rongeait et faisait céder mes premières digues. Je ne savais rien alors ni de la mort embrassée des courants ni de la grande dévastation d’être abandonné. Et j’aurais donné ma vie sans même savoir ce qu’elle était. J’étais le feu.

Bruno Ruiz, 2021

Photo peinte, Bruno Ruiz, 2021

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L’éclat du sabre vert

Tu te sépares de toi. De cette parole endiguée. O joie. Ne dérange pas les orties. Contente-toi de respirer, simplement, avec la force de l’air presque éternel. Même faible, fraternise avec le vent. Ne t’aveugle à aucun écroulement. Fais ce que tu as à faire. Tu n’es qu’un âne au milieu des ânes. Une mer entière. Les poètes qui te tiennent par leurs mots ne sont pas des savants. Ce ne sont que des présences bienveillantes à ta solitude lancinante. Regarde. Si tu penches seulement aujourd’hui, c’est déjà presque l’esquisse d’une danse. Tu as franchi le seuil. Presque inutiles désormais, tes livres tombent dans les fougères. La pluie les effacera dans ton complet repos. Pour l’instant ce n’est pas l’heure. Regarde le soleil dans l’éclat du sabre vert. Aies confiance. Il t’indique que la fête n’est pas encore terminée.

Bruno Ruiz, 2021

Photo, Bruno Ruiz, 2020

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La vie ardente

La vie ardente, c’est celle que tu traques par dessus les tuiles. N’y cherche pas un monument. La vie ardente est partout dessinée avec les bleus de ton sang. Elle vient de je ne sais quelle figure contenant tous les harmoniques de l’univers. Des yeux du dernier chagrin aux lèvres du premier baiser, de l’intolérable ennui à l’attente patiente, parmi les clairons de la bêtise et l’étuve des prisons, elle crève d’être trop raisonnable. Sa forme reste à l’étude mais elle demeure dans la course en quête d’un immobile pur devenue volontaire. Et malgré les ratures du destin, tu peux toi aussi dessiner si tu le veux quelques étapes du parcours qu’il te reste à accomplir.

Bruno Ruiz, 2021

Photo, Bruno Ruiz, 2020

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Ce qu’il te reste à aimer

Tout cela, c’est ce qu’il te reste à aimer. Un bourdon dans la prairie. Une nappe cirée. Le gourdin du soleil sur ta nuque. L’herbe sous tes ongles. Un corps qui invente un nouveau geste. Un jouet d’enfant oublié. Rien n’est perdu puisque le temps ne s’arrête jamais. De tes bras tombent de vieilles photos. Sur ton livre ouvert, tu t’es assoupi. Il n’est pas de science exacte. Il n’est pas de rencontre sans un peu de hasard. Il me plait seulement d’être ici. Sans abandon ni limite. Car on ne va nulle part. On vit en emportant sa délivrance, le sabot d’un cheval, la paupière d’un mort. On se déplie simplement dans quelque temps massif. C’est tout.

Bruno Ruiz, 2021

Photo, Bruno Ruiz, 2020

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Le temps parfait

Au loin, demain. Une danse fervente. Des branches sans peur. Le jour conquis. Le temps sans repli. Et sous l’orage, lointain, un corps serein. Il ne faut pas aller tout droit. Tu dois chanter la route. Le flamboiement de chaque course. Le premier tremblement du printemps. Dans la menuiserie de l’arbre, te laver chaque jour de l’ensemble. Et ne jamais soupirer avant la fin. Sur l’éventail naît un arc-en-ciel. Tu foules au sol des moribonds. Clair est le visage qui te lis. Il se soumet au sens de ta phrase. Il t’indique ce que tu n’atteindras jamais. C’est parce que tu as la fièvre que tu grelottes. Parce que tu sais que le temps est toujours parfait.

Bruno Ruiz, 2021

Photo, Bruno Ruiz, 2021

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Bien tôt

Je n’aurai rien laissé au hasard et il me l’aura bien rendu. Mes dés auront fini dans les ronces. Depuis toujours je me penchais mais je ne savais rien de l’équilibre. J’aurai vécu comme un oiseau dans un souterrain. L’éphémère est tellement beau quand l’éternité tarde à naître. Tant de fleurs auront été trop muettes au moment d’éclore. Un cœur bat pourtant dans l’ombre. Il est encore le mien. La vie fut tellement simple. J’aurai toujours eu besoin de sa compagnie dans les trèfles. Bien tôt je me lèverai et je verrai enfin ce qui se cachait sous la nuit. Cela ne sera pas grand chose. Juste quelques animaux très doux qui n’attendaient qu’un peu d’amour.

Bruno Ruiz, 2021

Photo, Bruno Ruiz, 2021

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Faire son temps

Un monde ici se défait sous mes yeux, je le sens. Quelque chose de nouveau est en train de naître sans moi. Je suis pourtant juste à côté mais si loin déjà au milieu des passants. J’avance dans le faisceau d’une caméra de surveillance. C’est un petit arrangement avec la liberté des autres et mes vieilles lâchetés. Je ne sais pas où ils vont tous ces inconnus. Je ne pourrai plus les atteindre. J’ai beau chercher, je ne ferai jamais leur bonheur comme je l’avais voulu quand j’avais vingt ans. Quelle prétention c’était de ma part ! Il me faut essayer juste d’être satisfait et curieux de leur présence. Me souvenir d’une seule fois une seule chose. Et vivre sans foi si possible. Plus transparent que l’eau verte de la fontaine. Ce n’est pas parce qu’on est loin qu’on est absent. Laissez-moi encore un peu de  temps pour convenir d’avoir fait mon temps.

Bruno Ruiz, 2021

Photo, Bruno Ruiz, 2021

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Le serpent et les larmes

J’entrais dans les livres par l’encre avant d’y entrer par l’histoire. Je ne cédais jamais rien au désordre des phrases. Il y avait les lumières de la lune et celles des terrasses. Je regardais couler les blessures de Roderick Random dans les soutes et je vomissais sur les pots de fard et les houppettes de poudre de riz. Des mots obscurs se superposaient à l’opacité du soir. Mes doigts s’enfonçaient dans le vieux rêve des hommes. J’emportais avec moi le serpent et les larmes. Gavé de sucre le long des urines des murs, dans un grand délabrement, je m’entravais aux matures des voiliers, dessinant les visages de la misère en l’associant à la violence des trop riches sorciers. J’enfonçais des épées dans l’eau pour atteindre les abysses les plus définitifs. J’avais les doigts meurtris, les lèvres cousues, un onguent dans mes cheveux déjà blancs de sel. J’étais un morceau de ciel mystique, la viande saoulée d’un verbe intérieur, haïssant l’utile du monde. Et je dansais dans l’infini roman qui s’accrochait à mon chandail par les mailles de l’ennui et de la tristesse.

Bruno Ruiz, 2021

Photo : Frontispice de l’édition 1867 de The Adventures of Roderick Random de Tobias Smollett

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Après le sommeil

Tu n’as pas grand chose à offrir après le sommeil. Le songe d’un oiseau, une porte entrouverte, une fraîcheur qui tinte à quelques mots. Tu n’avais en toi qu’une aube fragile. Une vague qui recommence mais pourtant ne se décourage jamais. Car il faut rester ardent au milieu des ruines. C’est un hasard que de vivre. Tout cet argent qui tombe dans les flaques, tout ce néant que l’on croyait inaccessible, tout est là, devant toi. Non une foi donnée mais une joie volontaire.  Le temps commence maintenant. Il te prolonge. Tu n’en finiras jamais de tuer ta langue trop bavarde. Chaque jour, tu es le lièvre et la tortue qui avance vers le plus beau des silences.

Bruno Ruiz, 2021

Photo, Bruno Ruiz, 2021

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Les plans de la ville

Parfois le matin, je perçois comme un léger tremblement de l’air. C’est le souffle de l’humanité entière qui danse dans la ville. Il y a comme une dispersion des bruits qui vont retrouver la musique du monde. Je sens une force animale qui me tient debout quand pourtant tout se dérobe. J’ai besoin de déranger ma tête pour lui donner un nouveau visage. Besoin d’essayer de repeindre ma langue avec les mêmes mots, ceux que je connais. Et je tanne la peau du temps pour qu’elle brille à mes souliers de marche oubliés dans un vieux tiroir. Tout semble abandonné au gris, mais je furète partout pour trouver d’autres couleurs. J’ai besoin de dessiner encore et encore les plans de la ville qui contiendrait l’univers entier.

Bruno Ruiz, 2021

Photo, Bruno Ruiz, 2021

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De ma prison ouverte

Un jour, je suis entré dans une prison ouverte et je n’en suis jamais ressorti. C’était une maison de lumières, de mots et de rythmes, de couleurs et de vents contraires. Les poids se dissolvaient sur la balance comme l’eau sur la pierre brûlante. J’apprenais la vendange des mémoires, creusais des puits jusqu’à des galeries inédites. Et vous m’avez offert tant de chevaux célestes pour enjamber les obstacles, tant de légendes merveilleuses pour le plaisir de se perdre au fond de bois magiques ! Pour allumer la flamme de vos doutes, j’aurai éteint tous les bûchers de vos inquisiteurs. Désormais, je ne descends plus guère dans la ville basse. J’ai en moi des horizons qui ne me quittent plus. Alors ne m’en voulez pas trop aujourd’hui si je préfère rire et jouer avec mes geôliers complices en haut du phare.

Bruno Ruiz, 2021

Photo, Bruno Ruiz, 2021

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Chercher

J’aurais pu rester les pieds bien au sec sur la grand route. J’aurais croisé des gens qui me ressemblaient, me rassuraient. Ma vie aurait été autre. Pourquoi ai-je toujours eu cette irrépressible envie de sauter le fossé pour m’enfoncer dans des forêts au milieu de nulle part ? Je me retrouvais dans la boue, seul, abandonné, illisible, invisible, le rêve de vivre meurtri, la mort fouettant mes phrases. La nuit s’abattait sur moi. Rien n’avait plus de sens. Et j’aimais cette pluie maladive des mots sur moi. Je savais que c’était bien là qu’il me fallait être. Je savais que celui qui cherche doit accepter quelquefois d’être seul et contre le monde avant de revenir vers les hommes pour en rendre compte. Et disparaître. Encore et encore disparaître…

Bruno Ruiz, 2021

Photo, Bruno Ruiz, 2020

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Merci

C’est une main posée sur l’épaule, un sourire volé à un visage, un regard qui vient de si loin. C’est un mot mille fois usé qui soudain résonne, fraternel, s’offre à quelque sens que l’on espérait sans vraiment l’attendre. C’est un émoticône jailli d’un clavier, un petit signe jaune qui n’ose pas écrire, de peur d’être mal compris, d’être plein d’une orthographe honteuse. Cela se passe en ce jour qui voudrait en être un autre mais qui borne une fois de plus le temps qui passe, le temps qu’on voudrait pour ami mais qui choisit inexorablement un peu de cette route qui s’éternise. Cela se passe au milieu de la nuit, une nuit froide de janvier où s’allument des centaines de lucioles, des feux-follets que le nombre réchauffe. Parce que nous sommes faits pour l’éclairage collectif et la chaleur des bougies sur le gâteau d’anniversaire. Et parce que je suis né pour ne jamais cesser de vous dire merci.

Bruno Ruiz, 2021

Photo, Bruno Ruiz, 2020

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La traversée de la ville

Je traverse la ville. Mes pas brisent les miroirs d’une pluie ancienne. Le jour est sans sommeil. C’est un matin sans mandoline. Sans légende ensoleillée. Un matin peint en gris comme la voix d’un silence tenace. Je marche séparé. Je pèse le poids du trottoir. Le poids du ventre de tous les hommes. Des lèvres d’enfants tristes traînent sur la vitrine des jouets. Ici on meurt dit l’enseigne. Fouetté par un vent étranger, j’ai pris par une ruelle qui vacille sur ma rétine. Sur la placette, le pigeon cherche des miettes. Au fond, je n’allais nulle part. J’étais comme lui. La mort n’était qu’une idée de plus dans la tête de l’hiver.

Bruno Ruiz, 2021

Photo, Bruno Ruiz, 2021

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Le linge du monde

Ce matin, ma main était si lourde qu’elle n’a pu atteindre aucun verrou. C’est peut-être mieux comme cela. Il faut apprendre à vivre enfermé. De toute façon, ce qu’il y a derrière la porte n’est qu’une partie du rêve. Dans la grande prairie de ma tête paissent des monstres débonnaires. Ils m’ont appris le printemps en toute saison. Ils m’ont chuchoté dans l’oreille que la tristesse n’était qu’une danse provisoire. Qu’il fallait parfois laisser le chemin retourner d’où il venait. Ce matin, j’étends la lessive et je vais l’oublier sur le fil. Ma mémoire n’est jamais vraiment exacte. C’est peut-être cela, écrire. Contempler le linge du monde pour la beauté d’un froissé dans la brise matinale. Et puis tout oublier.

Bruno Ruiz, 2021

Photo, Bruno Ruiz, 2020

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Les hauts blés

Nous avions roulé tout le jour sur une drôle de route. Le monde entier se déchirait devant nous. Le désir était posait sur ton genou. Nous étions en retard depuis la nuit des temps. Soudain, sans l’avoir vraiment voulu, la voiture quitta la grand route pour prendre un sentier bordé de grands chênes. Tout devint lent et silencieux. Comme nous descendions pour nous dégourdir les jambes, le bleu du ciel s’abattit sur nos corps et d’un gouffre d’écume face à nous jaillit notre vie totale. Je te pris la main et nous y entrâmes. Il y avait dans l’air le parfum d’une vigne ancienne. Dans le lointain on entendait quelque bal de campagne. Une cloche tinta et c’est à ce moment précis que nos épaules se détachèrent pour se perdre dans les hauts blés.

Bruno Ruiz, 2021

Photo, Bruno Ruiz, 2016

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Inlassablement

Inlassablement contempler l’inapprochable, ce désir sans voix des hommes. Inlassablement se laver des vieilles larmes, des jeunesses brutales, des images sans légendes. A l’hôtel de la gare on ne dort jamais tout à fait. On regarde passer des trains qui peu à peu se vident. On s’occupe. Inlassablement on défait des nœuds. Des galeries marchandes s’obscurcissent et se désertent dans la mémoire des rues. Et nous avançons avec ce jamais plus dans la gorge, nous délestant dans le vacarme qui s’éloigne. Et nous disparaissons inlassablement entre quelques fruits magnifiques qui ne demandent qu’à mûrir puisque telle est la loi que nous avons écrite ensemble.

Bruno Ruiz, 2021.

Paul Delvaux, Train in evening, 1957.

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Sans réponse

Il n’y a pas de réponse. Il y a seulement la brutalité du temps dans notre tête. Un lent abandon de l’enfance. Il n’y a qu’une langue qui cherche en vain à se taire. Un sourire à naître. Une nuit à se laver du jour et le jour à se laver de la nuit. Il n’y a que des portes qui s’ouvrent et qui se ferment. Un verre qui se remplit et se vide. Un vieil enfant assis sur une margelle. Je ne sais rien de cette joie qui depuis toujours me tient droit. Rien de ce qui hésite en moi, rien de ce qui me sauve de l’amertume. Je n’ai jamais cessé d’aimer ce monde. Me mettre en colère pour mieux l’embrasser. Il n’y a pas de réponse. Que des traces quelque part pour nous justifier d’être là.

Bruno Ruiz, 2021

Photo, Bruno Ruiz, 2020

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La grâce du matin

Depuis que je suis né, j’apprends à me lever dans la grâce du matin. Quelqu’un vient dans la chambre pour laisser entrer le ciel. Une fenêtre s’ouvre sur un été qui n’existe pas. Il y a un parfum de café dans ma tête. Je ne quitte pas le présent. C’est un éternel recommencement. Rien ne vieillit de cette poussière de lumière au milieu des ombres fraîches. Ce qui m’envahit alors n’a pas de prix. La nuit s’éloigne de moi sans remords. Chaque matin je fais l’effort de vivre cela. C’est une méthode. Dehors il pleut des solitudes froides mais je sais que j’ai la chance inouïe de vivre en dedans. Ce que j’invente en moi est aussi vrai que ce qui défait ailleurs le monde.

Bruno Ruiz, 2021

Photo, Bruno Ruiz, 2020

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Le marin à quai

Je me lavais la tête et le temps venait y boire. Pour une fois, c’était les mots qui écoutaient. Sans bruit la pluie tombait sur les quais. La nuit précédente, j’avais couché tout habillé. Je traversais maintenant de vieilles coursives battues par les vents du large. J’avais les poches si lourdes. Par les fenêtres s’envolaient d’étranges oiseaux blancs. Ils ressemblaient à ma fatigue. Quelqu’un me demanda pourquoi je pleurais. Je lui répondis que c’était parce que j’avais peur. Chaque fois que la mort s’approchait de moi, un cheval surgissait dans le décor. Et je venais d’en voir passer un au galop sur les remparts de la ville. À la fin, j’entrai dans une auberge. Tous me regardèrent. Il y avait dans la fumée comme une vieille odeur de bonde et de silence. Je m’approchai du comptoir. L’aubergiste, peu amical, me fit un geste de la tête.

– Donnez-moi je vous prie une jarre de vin, dis-je d’une voix presqu’inaudible. C’est pour apaiser la soif de mon gouvernail…

Bruno Ruiz, 2021

Photo, Bruno Ruiz, 2021

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Sanglier

Cette nuit je me suis réveillé avec cette phrase

Même pas complète dans la bouche un bruit

Qu’il n’avait jamais vu dans l’odeur des iris au petit

Déjeuner je me suis bien gardé

D’en parler de peur que l’on me demande

Des explications du genre quand l’avez-vous

Vu pour la dernière fois ou bien que faisiez-vous

Mercredi entre 21h et 23h30 non

Je me suis contenté de l’écrire hâtivement

Dans une revue qui traînait c’était le journal

De la maison dossier éclairage illuminez

Le quotidien c’est chaque fois la même

Chose avec le papier peint quand on a

Mangé du sanglier la veille à trop

Le fixer on ne peut prévoir de quoi

La nuit sera faite

Bruno Ruiz, 2021

Bruno Ruiz, contre-lignes, 2021

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L’autre part

Le temps se sera refermé lentement sur moi. Je n’aurai jamais été aimé par les gens que j’admirais. Ce fut douloureux et je ne m’y serai jamais m’habituer. Mais à la longue cela m’aura rendu plus fort. J’aurai nommé des commencements dont ils furent sans doute la cause. Délivré quelques mots captifs même d’eux-mêmes. Assailli de rêves, je les aurai fait mien et j’en aurai sauvé quelques-uns. Mes routes n’auront jamais été tout à fait désertes. J’aurai laissé peut-être une ou deux îles habitées. Appris à d’autres, avec quelques maladresses, des rudiments de cette langue du silence qui vit en moi depuis si longtemps. Aujourd’hui je n’ai besoin que d’une chose. Être le témoin d’autres vies. De quelque chose d’autre qui m’appelle à être un autre prolongement de moi-même dans l’univers.

Bruno Ruiz, 2021

Photo, Bruno Ruiz, 2021

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Le syndrome de Protée

Protée descendit sur la lande et ne trouva

Rien qui ne guérit son visage. Accompagné

Par un troupeau de phoques, il se mit à pleurer

Comme une pauvre bête. Puis il remonta

Dans son château. La belle aveugle du sérail

Épluchait des légumes en vue d’un sacrifice.

Mais craignant qu’il se prêtât à quelque supplice

Elle se métamorphosa en gigot d’ail.

L’ayant mangé, repu, il s’endormit bientôt

Et sans savoir ce que digérait son esto-

Mac il rêva qu’il était le plus beau des princes.

Et lors, de cette mécanique où rien ne grince,

De ce miroir d’Orphée que l’amour ensoleille

Naquit une beauté à nulle autre pareille.

Bruno Ruiz, 2021

Bruno Ruiz, Syndrome de Protée, 2021

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Textos

J’arrive. / On vient juste de partir. / Non, je n’irai pas. / On est bien arrivé. / C’est un gros con. / N’oublie pas les courgettes. / Pas avant juillet. / On sera là avant midi. / De justesse, mais c’est bon. / Le mieux c’est de l’appeler sur le fixe. / Elle est morte à six heures ce matin. / C’était nul, t’as rien raté. / Je passerai mercredi. / Faut faire avec. / Si ça peut te rassurer, elle préfère les filles… / Il a une sale gueule mais ça ira. / Y a personne. / Je l’ai déjà lu. / Je suis cassé. / Moi, je refuserais… / C’était archi plein ! / C’est pas un rigolo… / Avant le 15. / Il paraît qu’il est toujours avec… / Impossible le 17. / Non, il pleut. / Finalement, c’est un garçon. / 38,50 € mais j’ai vu le même à Leroy-Merlin à 35. / Courage, plus que 4 ! / C’était pas lui ! / Accepte. / Je t’en parlerai plus longuement. / Ouf, c’est fait. / Je pense à toi. / Non, je n’étais pas au courant. / Ils auraient pu prévenir ! / De toute façon c’est bien fait pour lui, il pense qu’à sa gueule. / T’as son numéro perso ? / C’est reporté. / Oui, il est bien, tu peux foncer. / Je déconne… / Prends-en deux. / C’était fermé. / Ah ah  / C’est pas cancéreux. / Elle est admise. / Rien à foutre. / Bonne année. / 11 et avec moi ça fait 13. / C’était génial ! / Je t’aime, tu me manques… /

Bruno Ruiz, 2021

Image, Bruno Ruiz, Sms, 2021

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Moïse / Mission impossible

Moïse était vraiment cassé. Des heures qu’il marchait dans cette forêt primaire. Il s’assit sur un rocher pour se masser la cheville. Soudain près de lui, une flamme jaillit d’un buisson ardent et se mit à parler.

– C’est toi que j’ai choisi.

Moïse se retourna, cherchant d’où cela pouvait bien venir. Une flamme sortant d’un buisson qui ne se consumait pas ! C’était carrément de la magie ! Il se demanda s’il n’avait pas un peu forcé sur le produit de sa vigne.

– Mais qui parle ? Qui êtes-vous donc ?

– Tu peux me tutoyer tu sais. Si tu veux savoir qui je suis, sache seulement que je suis Celui qui est. C’est clair ?

Moïse éclata de rire.

– C’est ça. Et moi j’ai 80 ans…

– Mais parfaitement. Et tu es tout jeune encore… Écoute. Je t’ai choisi pour une mission précise. Cette mission, si tu l’acceptes : retrouver mon peuple qui est quelque part en Egypte.

– Mais c’est carrément Mission Impossible que tu me demandes. Trouver un peuple ? Et pourquoi en Egypte ? Tout ça c’est de l’hébreu. C’est pas sérieux. Et comment veux-tu que j’y arrive tout seul ? Y a pas écrit Monsieur Phelps, là ! Tu me vois, arrivant aux pieds des pyramides en train de gueuler à qui veut l’entendre : « Je cherche le peuple de Je suis Celui qui est ! » Ils me prendront pour un illuminé. Ils vont m’enfermer.

– Mais TU ES un illuminé, Moïse. T’en es un. En vérité je te le dis (ah pardon, j’anticipe, ça c’est mon fils qui s’exprimera comme ça dans la saison 2). T’es un prophète je veux dire. Et un vrai de vrai. Rien à voir avec Charlton Heston…

Moïse faisait la gueule. Voyant que la situation était en train de lui échapper, Je-suis-Celui-qui-est se fit plus conciliant.

– Écoute. J’ai une idée. Je vais te donner une canne qui se transformera en serpent. Tu vas voir. Ça va les impressionner. Tu vas faire des miracles.

Moïse essaya de ruser.

– Tu le vois bien. J’en suis incapable Monsieur Je-sais-tout. Je suis trop vieux. Et puis je ne sais même pas parler. Je suis…

– Tu es…?

– Je suis… incirconcis des lèvres.

Ce fut la voix qui à son tour se mit à ricaner.

– Ah Ah ! Incirconcis des lèvres ! Tu devrais changer de tablette, Momo. T’as pas acheté la bonne version. Il faut que tu passes à la version Ancien Testament 0.1. Allez, fais pas la gueule Momo. T’as qu’à y aller avec ton frère Aaron. Il n’a pas sa langue à la poche lui. Il te donnera un coup de main.

Et c’est ainsi que le lendemain, les deux frangins prirent deux billets aller simple pour le Caire.

Sur une musique de Lalo Schifrin…

Bruno Ruiz, 2021

Peinture : Fetti Domenico (vers 1589-1624), Moïse devant le buisson ardent.

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Ouroboros

Je suis celui qui tua son ouroboros le jour-même de sa naissance. Depuis, je porte son cadavre sur mes épaules. C’est par sa mort que j’ouvre des portes et que je les referme. C’est ce meurtre qui m’enseigna le provisoire des murs. Je n’ai plus peur désormais de leurs présences. Avec mon serpent vivant je suis arrivé, avec mon serpent mort je repartirai. Car tout s’oublie dans la fente du temps et sachez que je ne dors jamais sur la même rive. J’essaie de mesurer seulement quelques traces du grand cercle le plus exactement possible. La nuit, je plonge avec mon ouroboros pantelant, riant comme l’enfant que j’étais devant les méduses de l’estran. Et chaque matin, je dois le tuer à nouveau. Je dois le tuer en détruisant l’œuvre pour la réécrire à l’ombre d’un vieux pélican silencieux.

Bruno Ruiz, 2021

Bruno Ruiz, Serpents, 2021

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Saül

Parfois rien ne nous dit que nous sommes au centre. On croit avoir le temps d’explorer les périphéries. On s’attarde à savourer l’instant plus qu’il ne faudrait. Le son de sa harpe résonne avec une telle grâce à nos vieux pas. Il s’est adouci face l’implacable. Car Saül n’a jamais rencontré tout à fait David. Il avançait entre les tensions des hommes, se brouillait, se réconciliait. Aujourd’hui, il s’oublie sous la lumière froide et aveuglante de midi, s’abrite au socle de statues sans mémoire. Et nous nous regardons son éternité traverser la rue. Nous acceptons son reflet dans la vitrine. Même le meilleur des arpenteurs en serait son esclave.

Bruno Ruiz, 2021

Photo, Bruno Ruiz, 2021

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Baraq

Baraq survint et Yaël lui dit : « Entre, et tu verras celle que tu cherches ». Mais il n’y avait personne, pas la moindre femme. Ce que cherchait vraiment Baraq, c’était plutôt une sorte d’inattendu. Un temps nomade entre les routes juste avant le triomphe du printemps. Il manquait à ses lèvres seulement une foudre, quelque chose qui remuerait dans le placenta de l’hiver. Rien ne bougeait. Pas une lumière emprisonnée. Il avait beau chercher  des perles égarées dans le cloaque quotidien, il ne trouvait que des outils obsolètes, des ordinateurs d’un autre âge, un piquet de tente et un maillet. Lorsqu’il leva les yeux, Baraq aperçut les tracés d’un nouvel édifice dans le soir. « C’est ici que je vivrai » pensa-t-il…

Bruno Ruiz, 2021

Photo, Bruno Ruiz, 2020

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