Archives de Tag: Sans catégorie

Bruno Ruiz / En formes

Sans titre-1

Poster un commentaire

4 avril 2016 · 0 h 01 min

Bruno Ruiz / Ce si beau voyage de vivre

(…)

nous sommes deux maintenant dans la chambre blanche avant les hurlements l’allégresse montant dans le silence des veines une force inouïe née de la délivrance entre tes jambes ah comme il nous faut naître parfois d’un arrachement d’une douleur inconnue pour le miracle animal l’avènement de la vie fondamentale mais ce qui reste de nous c’est un baptême sans dieu celui d’un petit corps que je plonge dans l’eau merveilleuse des yeux noirs ceux de la belle immortelle

aux premiers mots de la première nuit j’ai caressé l’aurore face aux abattoirs cette aube carnivore sur la table en formica de chez Carmen j’ai brûlé dans mes entrailles le poids en viande de l’enfant car ce que je sentais monter en moi c’était votre grâce au milieu des lis des champs et de l’ambre la lumière émerveillée de la chambre l’aurore sauvage et sereine apaisée parmi les silhouettes au milieu des oliviers ma vie s’ouvrant à nouveau dans un cahier neuf oui elle portera nos deux noms

 elle portera nos deux noms et moi je serai toujours avec toi près de la fontaine de la place Olivier ma si belle à la patte d’oie dans les éclaboussures du monde ma promesse des anges ma duègne des frontières abolies respirant par tous les masques les fissures de l’instant

 je suis désormais ce père debout dans le couloir l’enfant de ses bras un muscle dans la tête et sur mon front s’avance à jamais le jour par les cinq fenêtres car rien ne s’immobilise et toi la mère si belle et si étrange avec tes cheveux dans le cou près de l’agneau dormant dans l’immense prairie qui s’ouvre devant nous lavée des larmes anciennes par tous les parfums qui montent des parkings nos yeux posés sur notre fleur nouvelle dans les papiers de nos murs étonnés de l’éblouissant instant jailli au milieu de l’onde à la proue d’un navire je suis le père

 je suis le père dans ces temps de tous les mélanges et de toutes les sources de tous les enfantements enchantements de nos nerfs mêlés de nos sexes aux nervures du cèdre de nos vies protégeant l’ivoire de celle qui ouvre les yeux près de nous dans l’azur ahurie devant le labyrinthe prête à la vie intense l’aventure immense

 elle existait donc déjà cette enfant dans le ventre du jour avant même sa naissance elle mystère au milieu des fusées des bolides qui passent en bas tes mains à jamais sur la douceur de sa peau si fragile

 ô Shantala des eaux je suis vraiment le père de ce crâne dans lequel tournoient déjà tant de fictions frictions de tous les ciels qui se rejoignent je suis le père derrière ce landau descendant la rue de Cugnaux et la pluie n’existe pas et la mort n’existe pas ne demeure que la trajectoire de l’avion au dessus des immeubles et tout ce savoir par les fenêtres qui l’inondent toutes ces étincelles allumées tous ces foyers dans sa tête qui sourient et brûlent quand passe l’étranger

 quand passe l’étranger ah comme elle regarde le matin maintenant la cime des arbres et le vol des étourneaux le sang qui coule si léger dans l’air là où tout se mélange s’éternise meurt renaît se réécrit s’invente s’élève le long de la vieille Garonne l’onde avec ces premiers mots que je chuchote le soir pour elle et le charroi de toutes les beautés de toutes nos erreurs et de nos silences soudés à sa belle lumière à nos soleils à nos actes de naissance ceux d’un nouvel astre

 le sait-elle nous venons de milliers d’éternités celles de peuples aux langues enfouies elles nous ont inventés vois comme déjà des contes s’invitent à ses nuits merveilleuses lorsque je lui parle à voix basse penché sur son lit dans l’ombre si douce moi qui m’ingénie à fleurir le matin de ses rêves serai-je à jamais à la hauteur de la lumière offerte

 connaît-elle déjà l’obélisque de l’homme et le delta de la femme ce miracle tombé sur notre terre fertile minuit sonnant là-bas pendant que près d’elle tu dors faut-il croire en l’infini qui nous devance ce tout recomposé dans ce sommeil qui nous éveille

 ô notre enfant notre colline de pierre et de soleil mais de quelle mer sommes-nous nés pour quelle renaissance quelle musique incontrôlable lorsque les soirs d’été redessinent la rue du Tchad et que l’univers nous accepte au milieu des parfums connaîtra-t-elle cette parole offerte à la légèreté du monde ah laisse-moi prendre ses doigts n’aie pas peur laissons-nous tous les trois descendre encore

(…)

Bruno Ruiz, extrait de Ce si beau voyage de vivre, 2016

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Lautréamont / Le pou

10500_Pthirus

Vous ne savez pas, vous autres, pourquoi ils ne dévorent pas les os de votre tête, et qu’ils se contentent d’extraire, avec leur pompe, la quintessence de votre sang. Attendez un instant, je vais vous le dire : c’est parce qu’ils n’en ont pas la force. Soyez certains que, si leur mâchoire était conforme à la mesure de leurs vœux infinis, la cervelle, la rétine des yeux, la colonne vertébrale, tout votre corps y passerait. Comme une goutte d’eau. Sur la tête d’un jeune mendiant des rues, observez, avec un microscope, un pou qui travaille ; vous m’en donnerez des nouvelles. Malheureusement ils sont petits, ces brigands de la longue chevelure. Ils ne seraient pas bons pour être conscrits ; car, ils n’ont pas la taille nécessaire exigée par la loi. Ils appartiennent au monde lilliputien de ceux de la courte cuisse, et les aveugles n’hésitent pas à les ranger parmi les infiniment petits. Malheur au cachalot qui se battrait contre un pou. Il serait dévoré en un clin d’oeil, malgré sa taille. Il ne resterait pas la queue pour aller annoncer la nouvelle. L’éléphant se laisse caresser. Le pou, non. Je ne vous conseille pas de tenter cet essai périlleux. Gare à vous, si votre main est poilue, ou que seulement elle soit composée d’os et de chair. C’en est fait de vos doigts. Ils craqueront comme s’ils étaient à la torture. La peau disparaît par un étrange enchantement. Les poux sont incapables de commettre autant de mal que leur imagination en médite. Si vous trouvez un pou dans votre route, passez votre chemin, et ne lui léchez pas les papilles de la langue. Il vous arriverait quelque accident. Cela s’est vu. N’importe, je suis déjà content de la quantité de mal qu’il te fait, ô race humaine ; seulement, je voudrais qu’il t’en fît davantage.

Lautréamont, extrait des Chants de Maldoror, chant II, strophe 9 (1869)

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

La rencontre d’Ulysse et de Nausicaa

ulysse_iversen

On atteignait les fleuves aux belles eaux courantes. Les lavoirs étaient là, pleins en toute saison. Une eau claire sortait à flot de sous les roches, de quoi pouvoir blanchir le linge le plus noir. Les mules dételées, on les tira du char et, les lâchant au long des cascades du fleuve, on les mit paître l’herbe à la douceur de miel. Les femmes avaient prient le linge sur le char et, le portant à bras dans les trous de l’eau sombre, rivalisaient à qui mieux mieux pour le fouler. On lava, on rinça tout ce linge sali ; on l’étendit en ligne aux endroits de la grève ou le flot quelquefois venait battre le bord et lavait le gravier. On prit le bain et l’on se frotta d’huile fine, puis, tandis que le linge au clair soleil séchait, on se mit au repas sur les berges du fleuve ; une fois régalées, servantes et maîtresse dénouèrent leurs voiles pour jouer au ballon.
Nausicaa aux beaux bras blanc menait le chœur. Quand la déesse à l’arc, Artémis, court les monts, tout le long de Taygète, ou joue sur l’Erymanthe parmi les sangliers et les biches légères, ses nymphes, nées du Zeus à l’égide, autour d’elle bondissent par les champs, et le cœur de Létho s’épanouit à voir sa fille dont la tête et le front les domine : sans peine, on la distingue entre tant de beautés. Telle se détachait, du groupe de ces femmes, cette vierge sans maître…
Pour rentrer au logis, l’heure approchait déjà de plier le beau linge et d’atteler les mules. C’est alors qu’Athéna, la déesse aux yeux pers, voulut pour ses dessins qu’Ulysse réveillé vit la vierge charmante et fut conduit par elle au bourg des Phéaciens. Elle lança la balle à l’une de ces femmes ; mais la balle, manquant la servante, tomba au trou d’une cascade. Et filles aussitôt de pousser les hauts cris ! Et le divin Ulysse éveillé de s’asseoir ! Son esprit et son cœur ne savait que résoudre :
ULYSSE : Hélas ! En quel pays, auprès de quels mortels suis-je donc revenu ?… Qu’entends-je autour de moi ? Des voix fraîches de filles ?… Mais allons ! De mes yeux, il faut tâcher de voir !
Et le divin Ulysse émergea des broussailles. Sa forte main cassa dans la dense verdure un rameau bien feuillu qu’il donnerait pour voile à sa virilité. Puis il sortit du bois. Tel un lion des monts, qui compte sur sa force, s’en va, les yeux en feu, par la pluie et le vent, se jeter sur les bœufs et les montons, ou court forcer les daims sauvages ; c’est le ventre qui parle. Tel, en sa nudité, Ulysse s’avançait vers ses filles bouclées : le besoin le poussait… Quand l’horreur de ce corps tout gâté par la mer leur apparut, ce fut une fuite éperdue jusqu’aux franges des grèves. Il ne resta que la fille belle d’Alkinoos : Athéna lui mettait dans le cœur cette audace et ne permettait pas à ses membres la peur. Debout, elle fit tête…

Homère, extrait de L’Odyssée, fin VIIIème siècle av JC, (Traduction de Victor Bérard)
Tableau : Ulysse et Nausicaa d’après Kraesten Iversen (1886–1955)

 

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Jean Vasca / Un jour la vie sera comme une main ouverte

imgres-1

Un jour la vie sera comme une main ouverte
Nos royaumes réels tous les chants déchiffrés
Je serai parmi vous comme un arbre immobile
Et le soir tombera très doux sur une épaule

Alors je chanterai comme on parle à l’oreille
Un arpège de feuilles dans l’aile bleue du vent
Quelque part le bonheur en nous fera ses nids
Le soleil entrera partout dans les mémoires

Et chacun vibrera de sa harpe profonde
Chacun sa dissonance en l’accord inouï
J’entends depuis toujours un impossible orchestre
J’entends depuis toujours nos échos se brisant

Et tu l’entends peut-être ami du bord du vide
Cette musique d’homme au bout de la jetée
Elle vient de si loin il faut tant de silence
pour la sentir en toi monter avec le sang
Elle vient par milliers de ces voix anonymes
Où tu te reconnais où tu te perpétues

Un jour la vie sera comme une main ouverte
Et le soir tombera très doux sur une épaule

Jean Vasca, Célébrations, 1977

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Assommons les pauvres !

xCharles_Baudelaire.jpg.pagespeed.ic.rK4kYNQ__l

Pendant quinze jours je m’étais confiné dans ma chambre, et je m’étais entouré des livres à la mode dans ce temps-là (il y a seize ou dix-sept ans) ; je veux parler des livres où il est traité de l’art de rendre les peuples heureux, sages et riches, en vingt-quatre heures. J’avais donc digéré, — avalé, veux-je dire, — toutes les élucubrations de tous ces entrepreneurs de bonheur public, — de ceux qui conseillent à tous les pauvres de se faire esclaves, et de ceux qui leur persuadent qu’ils sont tous des rois détrônés. — On ne trouvera pas surprenant que je fusse alors dans un état d’esprit avoisinant le vertige ou la stupidité.
Il m’avait semblé seulement que je sentais, confiné au fond de mon intellect, le germe obscur d’une idée supérieure à toutes les formules de bonne femme dont j’avais récemment parcouru le dictionnaire. Mais ce n’était que l’idée d’une idée, quelque chose d’infiniment vague.
Et je sortis avec une grande soif. Car le goût passionné des mauvaises lectures engendre un besoin proportionnel du grand air et des rafraîchissants.
Comme j’allais entrer dans un cabaret, un mendiant me tendit son chapeau, avec un de ces regards inoubliables qui culbuteraient les trônes, si l’esprit remuait la matière, et si l’œil d’un magnétiseur faisait mûrir les raisins.
En même temps, j’entendis une voix qui chuchotait à mon oreille, une voix que je reconnus bien ; c’était celle d’un bon Ange, ou d’un bon Démon, qui m’accompagne partout. Puisque Socrate avait son bon Démon, pourquoi n’aurais-je pas mon bon Ange, et pourquoi n’aurais-je pas l’honneur, comme Socrate, d’obtenir mon brevet de folie, signé du subtil Lélut et du bien-avisé Baillarger ?
Il existe cette différence entre le Démon de Socrate et le mien, que celui de Socrate ne se manifestait à lui que pour défendre, avertir, empêcher, et que le mien daigne conseiller, suggérer, persuader. Ce pauvre Socrate n’avait qu’un Démon prohibiteur ; le mien est un grand affirmateur, le mien est un Démon d’action, ou Démon de combat.
Or, sa voix me chuchotait ceci : « Celui-là seul est l’égal d’un autre, qui le prouve, et celui-là seul est digne de la liberté, qui sait la conquérir. »
Immédiatement, je sautai sur mon mendiant. D’un seul coup de poing, je lui bouchai un œil, qui devint, en une seconde, gros comme une balle. Je cassai un de mes ongles à lui briser deux dents, et comme je ne me sentais pas assez fort, étant né délicat et m’étant peu exercé à la boxe, pour assommer rapidement ce vieillard, je le saisis d’une main par le collet de son habit, de l’autre, je l’empoignai à la gorge, et je me mis à lui secouer vigoureusement la tête contre un mur. Je dois avouer que j’avais préalablement inspecté les environs d’un coup d’œil, et que j’avais vérifié que dans cette banlieue déserte je me trouvais, pour un assez long temps, hors de la portée de tout agent de police.
Ayant ensuite, par un coup de pied lancé dans le dos, assez énergique pour briser les omoplates, terrassé ce sexagénaire affaibli, je me saisis d’une grosse branche d’arbre qui traînait à terre, et je le battis avec l’énergie obstinée des cuisiniers qui veulent attendrir un beefteack.
Tout à coup, — ô miracle ! ô jouissance du philosophe qui vérifie l’excellence de sa théorie ! — je vis cette antique carcasse se retourner, se redresser avec une énergie que je n’aurais jamais soupçonnée dans une machine si singulièrement détraquée, et, avec un regard de haine qui me parut de bon augure, le malandrin décrépit se jeta sur moi, me pocha les deux yeux, me cassa quatre dents, et avec la même branche d’arbre me battit dru comme plâtre. — Par mon énergique médication, je lui avais donc rendu l’orgueil et la vie.
Alors, je lui fis force signes pour lui faire comprendre que je considérais la discussion comme finie, et me relevant avec la satisfaction d’un sophiste du Portique, je lui dis : « Monsieur, vous êtes mon égal ! veuillez me faire l’honneur de partager avec moi ma bourse ; et souvenez-vous, si vous êtes réellement philanthrope, qu’il faut appliquer à tous vos confrères, quand ils vous demanderont l’aumône, la théorie que j’ai eu la douleur d’essayer sur votre dos. »
Il m’a bien juré qu’il avait compris ma théorie, et qu’il obéirait à mes conseils.

Charles Baudelaire, Le spleen de Paris, 1869

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Olivier Rollin / Le météorologue

ROLIN_Olivier

Il n’y a pas d’autre épopée des temps modernes (c’est-à-dire des temps déjà passés) que celle de la Révolution, et il n’y a que deux Révolutions universelles, la française et, au vingtième siècle, la russe. Les habitants du vingt et unième siècle oublieront sans doute l’espoir mondial que souleva la révolution d’Octobre 1917, il n’empêche que pour des dizaines de millions d’hommes et de femmes, génération après génération pendant un demi-siècle et sur tous les continents, le communisme fut la promesse extraordinairement présente, vibrante, émouvante, d’une fracture dans l’histoire de l’humanité, de temps nouveaux qu’on appelait de tas de noms niais, l’avenir radieux, les lendemains qui chantent, la jeunesse du monde, le pain et les roses –les noms étaient niais, mais l’espérance ne l’était pas, et moins encore le courage mis au service de cette espérance –, et que la Russie soviétique parut à ces foules-là le lieu où le grand bouleversement prenait son origine, la forteresse des damnés de la terre. Il est étonnant de constater à quelle vitesse s’effacent les grandes vagues qui, un temps, soulèvent l’histoire du monde. Le souvenir de cette ardente attente est presque perdu, mais pour des générations comme celle à laquelle j’appartiens, dont «la Révolution » a pu encore être l’horizon, de plus en plus brouillé à vrai dire, l’idéal répété peut-être comme une leçon mal apprise plutôt que retrempé au feu de l’expérience, il est impossible de ne pas voir sous le pays déprimant d’aujourd’hui l’ancien foyer de cette espérance mondiale, mais surtout la tombe immense où elle fut bientôt enterrée. «Qui dira ce que l’URSS a été pour nous? » écrivait Gide, qui n’était certes pas un damné de la terre mais un de ces intellectuels, nombreux chez nous surtout, qui furent un moment contaminés par ce grand enthousiasme. «Plus qu’une patrie d’élection : un exemple, un guide. Ce que nous rêvions, que nous osions à peine espérer mais à quoi tendaient nos volontés, nos forces, avait eu lieu là-bas. Il était donc une terre où l’utopie était en passe de devenir réalité.» C’est écrit en 1936, et Gide était en train d’en revenir, de l’URSS, dans tous les sens du terme.

Ce «tropisme russe» n’est donc bien sûr pas une attraction purement géographique, une espèce d’aspiration par l’espace, car cet espace n’est pas seulement une étendue, il n’est pas seulement abstrait ou négatif, ligne de fuite, absence de limites (l’étant aussi) : il est peuplé par les fantômes de la plus grande espérance profane qui fut, et du massacre de cette espérance, la Révolution et la mort sinistre de la Révolution. Quand je parle de Révolution, je ne parle pas de ce qu’elle fut vraiment, du coup d’État bolchévik d’octobre, des personnalités plus ou moins médiocres ou paranoïaques qui en furent les protagonistes, de la méfiance pour la pensée libre et de la férocité qu’elle manifesta d’entrée ; je parle de ce qu’elle fut dans les rêves de millions d’hommes, le monde changeant de base, la société sans classes, « l’utopie en passe de devenir réalité». Une part essentielle de l’histoire du vingtième siècle s’est jouée dans ces lieux, et pas seulement du vingtième siècle, car nous avons toujours en héritage, aujourd’hui, même sans le savoir, le désespoir né de cette mort. C’est pourquoi ce récit, selon moi, ne parle pas du Monomotapa. L’histoire du météorologue, celle de tous les innocents exécutés au fond d’une fosse, sont une part de notre histoire dans la mesure où ce qui est massacré avec eux c’est une espérance que nous (nos parents, ceux qui nous ont précédés) avons partagée, une utopie dont nous avons cru, un moment au moins, qu’elle «était en passe de devenir réalité ». Et l’ignominie est si grande qu’elle est massacrée sans retour. Après cela, il y a bien encore des révolutions, ce sont des luttes de libération nationale, des putschs militaires, des émeutes triomphantes, des coups de théâtre, des débarquements réussis, mais plus jamais, en dépit de leurs efforts pour se donner l’apparence d’un message universel (la Chine, Cuba), elles ne parviendront à parler au monde entier, urbi et orbi.

L’ignominie est si grande : ces centaines de milliers de morts, dans les forêts de la nuit, comme aurait dit William Blake, dans des caves avec une rigole ou un plan incliné pour que le sang s’écoule, comme l’eau d’une douche, ou encore une toile goudronnée qu’on passe au jet, dans des carrières, des ravins, des camps militaires, des camions, ces milliers de squelettes qu’une excavatrice soudain exhume au bord d’une autoroute, d’une piste d’aéroport, qu’une crue dégage de la berge d’un fleuve. Certains de ces morts, comme le météorologue, on sait à présent, des dizaines d’années après qu’ils ont été assassinés, dans quelle fosse ils reposent, on peut aller poser une photo d’eux avec des fleurs artificielles sur l’emplacement de leur supplice, mais l’immense terre russe, zemlia, enferme encore des centaines de milliers de cadavres en des lieux qu’on ne connaîtra peut-être jamais. L’espace russe, c’est aussi cela, en fin de compte : l’espace de ces morts innombrables.

Olivier Rollin, Les dernières pages du Météorologue, 2014

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Bruno Ruiz / Le monde est beau

c’est vrai
c’est idiot parfois
on a tort de s’inquiéter
parfois il suffit d’attendre un peu parfois
on veut intervenir à tout prix et c’est pas
pas forcément une bonne idée
voilà ce que je voulais dire
parfois
faut laisser courir
c’est simple
c’est très simple on se dit
on veut pas crever
on s’interroge
on se dit

mais où vont-ils hein
où vont-ils tous ces gens qui marchent
mais où vont-ils avec leurs jambes qui marchent
je veux dire
non
où ne vont-ils pas tous ces gens qui s’arrêtent
qui pleurent
qui rient
qui attendent
y en a qui montent
y’en a qui descendent
est-ce vraiment nécessaire que tous ces gens montent
descendent
marchent
s’arrêtent
ils font comment pour aller nulle part
je ne veux plus descendre nulle part
ici ce n’est même pas un peu ailleurs quelque part pas loin ni trop
haut ni en bas
non
c’est juste là
la solution
la solution la plus simple
la solution c’est qu’il me suffirait de m’endormir dans un ascenseur
c’est là que je descends
voilà
m’endormir dans un ascenseur
parfaitement
ça marche
ça monte et ça descend
ça va bien ça va mal
ça s’en va et ça revient
merci
allez à bientôt
mes amitiés à
eh
alors je regarde l’heure
je regarde l’heure
l’aéroport est presque vide
et je me dis
je me dis mais qu’est-ce que ça peut bien me foutre au fond qu’il soit
l’heure qu’il est
tout ça
je me dis
non
je ne le referai plus
c’est promis
non
je ne regarderai plus au fond pour voir ce que je ne dois pas voir
enfin j’essaierai
n’est pas Orphée qui veut
je suis remonté seulement pour rire
avec mes jeux de mots à trois balles
remonter seulement pour rire et pleurer
ah
que je pleure encore
pour l’équilibre
l’harmonie
la congruence
eh Ducon
la congruence
si tu sais pas ce que ça veut dire
t’as qu’à chercher dans le dictionnaire
la congruence ça ne me vide pas non
au contraire
ça me remplit
me soulage
comme le peintre
Soulage
le peintre et
eh
allez
bon j’arrête
rideau
noir
le noir soulage
non vraiment là
j’arrête
je vais être en retard
c’est sûr
après je vais le regretter
j’arrive pas à me décider
si je suis vraiment
vraiment en retard
mais c’est plus fort que moi
je n’arrive pas à partir
ni arriver
allez
je pars
tout ira bien
ne t’en fais pas pour moi
je partirai tout à l’heure
un avion dans le cul
puni de tout ce que j’ai fait avec les anges
tu parles d’un singe
de toute façon
je ne savais rien de l’amour
mon corps se dispersera dans le puzzle du monde et enfin je n’aurai plus soif
la télé sera éteinte
le frigo vide
il fera très chaud
personne ne me regrettera
personne n’aura mal
tu verras
ça ne se passera sûrement pas comme ça le truc final
en fait personne ne me lira mais je m’en fous
tout ira bien quand même
allez
parce que ce n’est pas grave tout ça
non
ce n’est pas grave
c’est seulement léger
c’est un truc profond
comme un nœud qui se dénoue
c’est très léger
comme une chanson d’Eric Charden
ça continue
c’est tout bleu

dans mes veines
regarde
c’est bleu mais ça ne se voit pas
tu vois
c’est bleu
un peu gris
tantôt bleu tantôt gris comme
comme l’aurore
oui
léger comme quelque chose qui commence
mais ça ne sert à rien la vie
ça ne sert à rien
c’est comme la mort
ça ne sert à rien
c’est comme l’aurore

Bruno Ruiz, Le monde est beau, (extrait), 2015

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

En relisant Paul Eluard

I

Je connais tous les lieux où la colombe loge
Et le plus naturel est la tête de l’homme.

II

L’amour de la justice et de la liberté
A produit un fruit merveilleux
Un fruit qui ne se gâte point
Car il a le goût du bonheur.

III

Que la terre produise que la terre fleurisse
Que la chair et le sang vivants
Ne soient jamais sacrifiés.

IV

Que le visage humain connaisse
L’utilité de la beauté
Sous l’aile de la réflexion.

V

Pour tous du pain pour tous des roses
Nous avons tous prêté serment
Nous marchons à pas de géant
Et la route n’est pas si longue.

VI

Nous fuirons le repos nous fuirons le sommeil
Nous prendrons de vitesse l’aube et le printemps
Et nous préparerons des jours et des saisons
À la mesure de nos rêves.

VII

La blanche illumination
De croire tout le bien possible.

VIII

L’homme en proie à la paix se couronne d’espoir.

IX

L’homme en proie à la paix a toujours un sourire
Après tous les combats pour qui le lui demande.

X

Feu fertile des grains des mains et des paroles
Un feu de joie s’allume et chaque cœur a chaud.

XI

Vaincre s’appuie sur la fraternité.

XII

Grandir est sans limites.

XIII

Chacun sera vainqueur.

XIV

La sagesse pend au plafond
Et son regard tombe du front comme une lampe de cristal.

XV

La lumière descend lentement sur la terre
Du front le plus ancien elle passe au sourire
Des enfants délivrés de la crainte des chaînes.

XVI

Dire que si longtemps l’homme a fait peur à l’homme
Et fait peur aux oiseaux qu’il portait dans sa tête.

XVII

Après avoir lavé son visage au soleil
L’homme a besoin de vivre
Besoin de faire vivre et il s’unit d’amour
S’unit à l’avenir.

XVIII

Mon bonheur c’est notre bonheur
Mon soleil c’est notre soleil
Nous nous partageons la vie
L’espace et le temps sont à tous.

XIX

L’amour est au travail il est infatigable.

XX

C’est en mil neuf cent dix sept
Et nous gardons l’intelligence
De notre délivrance.

XXI

Nous avons inventé autrui
Comme autrui nous a inventé
Nous avions besoin l’un de l’autre.

XXII

Comme un oiseau volant a confiance en ses ailes
Nous savons où nous mène notre main tendue
Vers notre frère.

XXIII

Nous allons combler l’innocence
De la force qui si longtemps
Nous a manqué
Nous ne serons jamais plus seuls.

XXIV

Nos chansons appellent la paix
Et nos réponses sont des actes pour la paix.

XXV

Ce n’est pas le naufrage c’est notre désir
Qui est fatal et c’est la paix qui est inévitable.

XXVI

L’architecture de la paix
Repose sur le monde entier.

XXVII

Ouvre tes ailes beau visage
Impose au monde d’être sage
Puisque nous devenons réels.

XXVIII

Nous devenons réels ensemble par l’effort
Par notre volonté de dissoudre les ombres
Dans le cours fulgurant d’une clarté nouvelle.

XXIX

La force deviendra de plus en plus légère
Nous respirerons mieux nous chanterons plus haut.

Paul Eluard, Le visage de la paix, 1951

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Archives / Bruno Ruiz

DSC00043.JPG

Que penses-tu de la chanson actuelle ?
Je crois que la chanson d’aujourd’hui a un certain mépris de ce que l’on nommait « l’utopisme fraternitaire » dans les années 1970. À défaut de s’éteindre tout à fait, l’utopie est devenue un gros mot auquel les auteurs opposent, sans violence, une description minimaliste, sympathique et lisse de la vie quotidienne. La chanson d’aujourd’hui constate plus qu’elle ne revendique, décrit plus qu’elle ne s’engage. Quant à la fraternité elle s’est recyclée dans l’humanitaire. On ne rêve plus d’un autre monde, on se bat pour sauver la planète. Les chanteurs qui veulent remplir les salles le savent bien. Comme toujours, ils surfent sur la vague du comportement dominant en se donnant l’illusion qu’ils l’inventent alors qu’ils n’en sont qu’au mieux les porte-parole. C’est cela qui me semble d’une grande prétention. On arbore le Che sur son t-shirt, mais c’est par dérision, par nostalgie d’un comportement révolutionnaire auquel on ne croit plus. Je n’ai pour ma part jamais cherché à exprimer la pensée du plus grand nombre, jamais voulu capter la singularité de ma génération ou d’une autre. Je n’ai jamais cherché le commun dénominateur d’une identification de masse quelconque. Mon seul souci de chanteur est d’ordre poétique.
« Qu’est-ce qui fait la différence entre un chanteur et un poète ? »
Je répondrai comme Jacques Brel : « pour être un poète, il faut d’abord y croire. » Quand on écrit des poèmes et qu’on les chante depuis l’âge de douze ans, quand on a décidé de ne pas être « un chanteur de télévision » et que l’on sait que le terme « intermittent du spectacle » n’est qu’une catégorie dans la nomenclature des Assedic pour nous différencier de ceux qui sont « régime général » (« que faites-vous dans la vie ? – Je suis régime général, et vous ? »), il faut bien trouver une appellation. Je propose, « chanteur de poésie », mais c’est une appellation incontrôlée. Je chanterai toujours ma vie pour gagner ma vie et rejoindre celle des autres le plus longtemps possible. Et pour tout dire, le reste, je m’en fiche un peu. En tout cas autant que la plupart de ceux qui ont la gentillesse de venir m’écouter chanter depuis presque quarante ans. Sans eux, il n’y aurait pas de récital possible…

Propos recueillis le 30 juin 2009, sur un programme du récital Maintenant

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Nazim Hikmet / La vie n’est pas une plaisanterie

AVT_Nazim-Hikmet_9309.jpeg

La vie n’est pas une plaisanterie
Tu la prendras au sérieux,
Comme le fait un écureuil, par exemple,
Sans rien attendre du dehors et de l’au-delà.
Tu n’auras rien d’autre à faire que de vivre.

La vie n’est pas une plaisanterie,
Tu la prendras au sérieux,
Mais au sérieux à tel point,
Qu’adossé au mur, par exemple, les mains liées
Ou dans un laboratoire
En chemise blanche, avec de grandes lunettes,
Tu mourras pour que vivent les hommes,
Les hommes dont tu n’auras même pas vu le visage,
Et tu mourras tout en sachant
Que rien n’est plus beau, que rien n’est plus vrai que la vie.
Tu la prendras au sérieux
Mais au sérieux à tel point
Qu’à soixante-dix ans, par exemple, tu planteras des oliviers
Non pas pour qu’ils restent à tes enfants
Mais parce que tu ne croiras pas à la mort
Tout en la redoutant
Mais parce que la vie pèsera plus lourd dans la balance.

Nazim Hikmet, 1948.

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Nos ennemis

 

 

Je ne me tairai pas : je suis né du silence,
De celui qui s’obsède à vous montrer ses plaies.
Je suis né un beau jour, de mots de délivrance.
Que s’ouvre notre écluse au sang des oubliés !

Le mot ne sert à rien s’il ne chante les hommes.
La raison n’a de sens que si le cœur l’écrit.
Un futur est en nous pour de nouveaux royaumes
Et l’argent et les dieux en sont leurs ennemis !

Bruno Ruiz, Nos ennemis, extrait, 2014

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Roland Barthes / Le plaisir du texte

MTE5NDg0MDU0NTgzNjA4ODQ3.jpg

S’il était possible d’imaginer une esthétique du plaisir textuel, il faudrait y inclure : l’écriture à haute voix. Cette écriture vocale (qui n’est pas du tout la parole), on ne la pratique pas, mais c’est sans doute elle que recommandait Artaud et que demande Sollers. Parlons-en comme si elle existait.
Dans l’antiquité, la rhétorique comprenait une partie oubliée, censurée par les commentateurs classiques : l’actio, ensemble de recettes propres à permettre l’extériorisation corporelle du discours : il s’agissait d’un théâtre de l’expression, l’orateur-comédien “exprimant” son indignation, sa compassion, etc. L’écriture à haute voix, elle, n’est pas expressive ; elle laisse l’expression au phéno-texte, au code régulier de la communication ; pour sa part elle appartient au géno-texte, à la signifiance ; elle est portée, non par les inflexions dramatiques, les intonations malignes, les accents complaisants, mais par legrain de la voix, qui est un mixte érotique de timbre et de langage, et peut donc être lui aussi, à l’égal de la diction, la matière d’un art : l’art de conduire son corps (d’où son importance dans les théâtres extrême-orientaux). Eu égard aux sons de la langue, l’écriture à haute voix n’est pas phonologique, mais phonétique ; son objectif n’est pas la clarté des messages, le théâtre des émotions ; ce qu’elle cherche (dans une perspective de jouissance), ce sont les incidents pulsionnels, c’est le langage tapissé de peau, un texte où l’on puisse entendre le grain du gosier, la patine des consonnes, la volupté des voyelles, toute une stéréophonie de la chair profonde : l’articulation du corps, de la langue, non celle du sens, du langage. Un certain art de la mélodie peut donner une idée de cette écriture vocale ; mais comme la mélodie est morte, c’est peut-être aujourd’hui au cinéma qu’on la trouverait le plus facilement. Il suffit en effet que le cinéma prenne de très près le son de la parole (c’est en somme la définition généralisée du “grain” de l’écriture) et fasse entendre dans leur matérialité, dans leur sensualité, le souffle, la rocaille, la pulpe des lèvres, toute une présence du museau humain (que la voix, que l’écriture soient fraiches, souples, lubrifiées, finement granuleuses et vibrantes comme le museau d’un animal), pour qu’il réussisse à déporter le signifié très loin et à jeter, pour ainsi dire, le corps anonyme de l’acteur dans mon oreille : ça granule, ça grésille, ça caresse, ça rape, ça coupe. Ça jouit.

Roland Barthes, Le plaisir du texte, extrait, 1973

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Filiation

image00112_05_22_18_35_45_1111

Poster un commentaire

22 mars 2016 · 10 h 09 min

En lisant Mahmoud Darwich

imgres-1

Un jour je serai ce que je veux.

Un jour, je serai une idée qu’aucun glaive ne porte.
A la terre désolée, aucun livre.
Une idée pareille à la pluie sur une montagne
fendue par la pousse d’un brin d’herbe.
Et la force n’aura pas gagné.
Ni la justice fugitive.

Un jour je serai ce que je veux.

Un jour je serai oiseau, et de mon néant,
je puiserai mon existence. Chaque fois que mes
ailes se consument,
je me rapproche de la vérité et je renais des
cendres.

Je suis le dialogue des rêveurs.

J’ai renoncé à mon corps et à mon âme
pour accomplir mon premier voyage au sens,
mais il me consuma et disparut.
Je suis l’absence.
Je suis le céleste
pourchassé.

Un jour je serai ce que je veux.

Un jour je serai poète
et l’eau se soumettra à ma clairvoyance.
Métaphore de la métaphore que ma langue.
Car je ne dis ni n’indique un lieu.
Et le lieu est mon péché et mon alibi.
Je suis de là-bas.

Mon ici bondit de mes pas vers mon imagination.
Je suis qui je fus, qui je serai,
et l’espace infini me façonne, puis me tue.

Un jour je serai ce que je veux.

Un jour je serai une vigne.
A l’été de me presser sans attendre,
Aux passants de boire mon vin
Sur les lustres du lieu sucré
Je suis le message et le messager,
Les petites adresses et les lettres.

Un jour je serai ce que je veux.

Mahmoud Darwich, Murale, 2003

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Bruno Ruiz cet après-midi à l’Arthé Café, 17 heures

Arthé Café
Le Soleil Sauterre 63410 MANZAT
Réservations : 04 73 33 58 12 / 06 81 96 71 56

fly-montauban

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Chant de l’oubli céleste

syrie-guerre

Non, nous ne sommes pas malades. Des êtres s’embrasseront toujours dans l’aube. Des soies s’inviteront sur les chairs. Malgré la nuit métallique, nous danserons encore. Nous n’aurons plus peur des aveux. Des orchidées parleront aux étoiles.
J’étais un palais et j’en suis sa mémoire. Je garde mes yeux avec patience. Enfant au milieu des nouveaux outils aujourd’hui cherche le centre de l’enchantement pour allumer des feux au milieu des vieilles clameurs.

Ô lèvres des violences, face contre terre, à qui profite le prophète ? Des drapeaux tombent dans des fleuves qui n’appartiennent à personne. Là-bas le soleil abrutit le désert. Ils réclament une parole parce que nous ne savons plus parler. Ah, ne plus apprivoiser l’insupportable. Densifier l’ordinaire. Distribuer de nouveaux chemins à ceux qui sont perdus.

Mes fantômes ont perdu leurs poignards. Quelle heure est-il à la lumière de leur âge ? Mon passé était fait de diamants et je ne le savais pas. Depuis toujours chantent en moi des beautés au milieu de forêts tragiques. J’étais avant de chanter.

Nous sommes fait des portes que l’on ouvre. Il ne faut plus attendre. Demain chaque visage deviendra invisible. De vieux parfums montent de toutes nos mémoires. Des mains sont encore là pour repeindre le décor, illuminer le paysage. Nous ne sommes qu’une part de l’oubli céleste.

Bruno Ruiz, inédit, extrait, 2016

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Bruno Ruiz ce soir à l’Eglise du Carla à 20h30

Eglise du Carla
de Castelnau de Levis 81150
Réservations : 05 63 55 30 12

fly-montauban

Poster un commentaire

18 mars 2016 · 0 h 01 min

Le pacte des anges

Et nous serons restés par le pacte des anges
Liés aux corps de feux des bûchers dérisoires
À chercher la formule aux magies d’être ensemble
Ma sorcière guérie sous des lampes d’amour

Femme blessée d’avoir été si peu aimé
Je suis encore à toi à la tombée des rides
Aux fleurs salées qui vont des larmes à la terre
Souriant accroché à l’arbre qui dérive

Et tu m’auras guidé là où le temps s’efface
Délivrance du monde ô ma définitive
Glissée rêveuse au banc posé sous les étoiles
Sur nos mains cet envol de mots d’ailes et de livres

Car nous n’avons plus peur et au soleil nous sommes
Délaissant l’envolée par la fenêtre ouverte
Aux cires parfumées du désordre qui chante
Quand la douceur des bois nous apprend la patience

Ainsi nous serons là gravissant des aurores
Des brûlures aux corps décatis ma présence
Comme un lien dénoué un chevreuil sur la lande
Ô ma campagne nues aux cercles des pivoines

Voici le temps sommé de vivre avec les ombres
Ô toi mon endormie ma foule et mon silence
Qui de nous restera seul sur l’embarcadère
Pour aimer celle qui de sa vie nous prolonge

Car nous serons restés par le pacte des anges
Liés aux corps de feux des bûchers dérisoires
À chercher la formule aux magies d’être ensemble
Ma sorcière guérie sous des lampes d’amour

Bruno Ruiz, inédit, 2009

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Dans la nuit de réglisse

Tout théâtre est logique. Illisible. Je n’avais envers vous aucune obligation de confidence. J’explorais des fragments à la découverte de l’autre et de moi-même. Même si je cherchais une conscience majuscule, ce n’était qu’une stratégie naturelle et factice. Car le chagrin ne vient jamais tout seul. Il doit accepter le travail de la mélancolie. Tout doit revenir au poème. Sombrer dans la clarté. Je suis dans une chambre noire. Je développe des négatifs, des positifs. Objectif macro, objectif grand angle. Mission inconnue. Je révèle. Je ne suis pas toujours sur la photo, je ne suis pas toujours dans le texte et je finis toujours par mentir à force de dire la vérité. J’ouvre mes yeux sous les paupières. Mais la vérité n’existe pas. Il y a juste quelques mots nécessaires pour repeindre le mur. Un petit moment d’oubli et de lumière pour visiter le silence du dedans.
Les naufrages sont plus beaux que les navires. Les secrets ne sont graves que lorsqu’ils se mettent à table. Celui qui commence à avouer est perdu. Il tombe dans le piège de ses artifices. Il sublime.
Par la phrase et par le geste, celui qui écrit cherche une preuve, mais il ne tombe que sur des épreuves. Il prononce le cri mais il ne crie pas. Soudain, il est convaincu. Dans une épiphanie, il veut écrire heureux mais il ne trouve aucun verbe. Il lui faut trouver une autre voie. À certains moments, il devient le prochain moment et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il soit lui-même sans l’être, ailleurs tout en étant ici. Mais il ne pourra jamais rien expliquer. Son système sera à la fois fragile et définitif.
Le texte est une méthode vivante. Il doit se sentir sans école. Changer sa vie de place. Fleurir partir. Être plus loin que là où il parle. Vibrer comme l’oiseau qui traverse en force la mer. L’invitation ne vient jamais quand on l’attend. Sans cohérence, il n’y a pas de guide. Je descends, donc j’existe. Celui qui écrit doit s’accepter comme un imbécile qui n’a rien à dire, mais il doit toujours rester dans l’exercice de son livre.
Dans quelques heures personne ne se souviendra de ce que je suis en train de vous dire. Au mieux, quelques gouttes d’eau sur l’éponge d’un souvenir. J’aurai dessiné une tache impossible et muette. Atteint le temps vierge. J’aurai rejoint la parole de ceux qui se taisent.
Mais le théâtre seul ne pourra suffire. Il aura toujours et encore besoin d’une langue. Depuis toujours, le théâtre c’est le chant. Il s’appelle Poésie. Il écrit contre l’ennemi pour battre plus fort que le cœur qui s’arrête. La mort redoute le désordre. C’est pour cela que l’affronter est ma seule force. Il fleurit chaque fois l’heure froide. Il avance avec nous. Il avance, ébloui de hasard.

Bruno Ruiz, Dans la nuit de réglisse (extrait), 2011

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Salauds de chanteurs !

IMG_6816

Poster un commentaire

15 mars 2016 · 0 h 01 min

Tu es pressé d’écrire

imgres

Tu es pressé d’écrire,
Comme si tu étais en retard sur la vie.
S’il en est ainsi fais cortège à tes sources.
Hâte-toi.
Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance.
Effectivement tu es en retard sur la vie,
La vie inexprimable,
La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t’unir,
Celle qui t’est refusée chaque jour par les êtres et par les choses,
Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés
Au bout de combats sans merci.
Hors d’elle, tout n’est qu’agonie soumise, fin grossière.
Si tu rencontres la mort durant ton labeur,
Reçois-la comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride,
En t’inclinant.
Si tu veux rire,
Offre ta soumission,
Jamais tes armes.
Tu as été créé pour des moments peu communs.
Modifie-toi, disparais sans regret
Au gré de la rigueur suave.
Quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit
Sans interruption,
Sans égarement.

Essaime la poussière.
Nul ne décèlera votre union.

René Char, Commune présence, in Le Marteau sans maître (1934-1935)

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Hommage à Umberto Eco

football

Je n’ai rien contre le foot. Je ne vais pas au stade pour les mêmes raisons qui font que je n’irais jamais dormir la nuit dans les passages souterrains de la Gare Centrale de Milan (ou me balader à Central Park à New York après six heures du soir), mais il m’arrive de regarder un beau match à la télé, avec intérêt et plaisir car je reconnais et apprécie tous les mérites de ce noble jeu. Je ne hais pas le foot. Je hais les passionnés de foot.
Comprenez-moi bien. Je nourris envers les tifosi un sentiment identique à celui des partisans de la Ligue Lombarde envers les immigrés extra-communautaires : « Je ne suis pas raciste, à condition qu’ils restent chez eux. » Par chez eux, j’entends leur lieu de réunion en semaine (bar, famille, club) et les stades le dimanche où je me fiche de ce qu’il peut arriver, où ce n’est pas plus mal si les hooligans déboulent, car la lecture de ces faits divers me divertit, et puisque ce sont des jeux du cirque, autant que le sang coule.
Je n’aime pas le tifoso parce qu’il a une caractéristique étrange : il ne comprend pas pourquoi vous ne l’êtes pas, et s’obstine à vous parler comme si vous l’étiez. Pour bien faire comprendre ce que je veux dire, je vous donne un exemple. Je joue de la flûte à bec (de plus en plus mal, à en croire une déclaration publique de Luciano Berio, et je suis ravi de me savoir suivi avec tant d’attention par un Grand Maître). Supposons maintenant que je sois dans un train et que, pour engager la conversation, je demande au voyageur assis en face de moi :
« Avez-vous écouté le dernier C.D. de Frans Brüggen ?
– Pardon ?
La Pavane Lachryme. À mon avis, le début est trop lent.
– Excusez-moi, je ne comprends pas.
– Je parle de Van Eyck, voyons ! (en articulant) le Blockflöte.
– Oh, vous savez, moi… Ça se joue avec un archet ?
– Ah, je vois, vous ne…
– Je ne…
– Comme c’est curieux. Mais savez-vous que pour une Coolsma faite à la main il faut attendre trois ans ? À ce compte-là, mieux vaut une Moeck en ébène. C’est la meilleure de toutes celles qu’on trouve dans le commerce. C’est Rampal lui-même qui me l’a dit. Au fait, vous êtes déjà allé jusqu’à la cinquième variation de Derdre Doen Daphne d ‘Over ?
– J’en sais rien, moi je vais à Parme…
– Ah, j’y suis, vous ne jouez que de l’alto. C’est en effet plus satisfaisant. À propos, j’ai découvert une sonate de Loeillet qui…
– L’oeil quoi ?
– Je voudrais bien vous y voir dans les fantaisies de Telemann. Vous vous en sortez ? Vous n’allez pas me dire que vous utilisez le doigté allemand ?
– Vous savez, moi, les Allemands… Leur BMW est sans doute une grande voiture et je la respecte, mais…
– J’ai compris. Vous pratiquez le doigté baroque. Très juste. Prenez ceux de Saint Martin in the Fields…  »
Voilà. Je ne sais si j’ai bien rendu l’idée, mais je crois que vous approuveriez mon malheureux compagnon de voyage s’il se suspendait au signal d’alarme. Eh bien, ça se passe exactement comme ça avec les tifosi. Le pire, ce sont les chauffeurs de taxi :
« Vous avez vu Vialli ?
– Non, il a dû passer pendant que je n’étais pas là.
– Vous regardez le match, ce soir ?
– Non, je dois travailler sur le livre Z de la Métaphysique, vous savez, le Stagirite.
– Bon. Regardez et vous m’en direz des nouvelles. Pour moi, Van Basten pourrait être le Maradona des années 90, vous croyez pas ? Mais enfin bon, faut pas non plus perdre de vue Hagi. »
Inutile d’essayer de l’interrompre, autant parler à un mur. Ce n’est pas qu’il se fiche complètement du fait que je m’en fiche complètement. C’est qu’il ne peut concevoir que quelqu’un puisse s’en ficher complètement. I1 ne le concevrait même pas si j’avais trois yeux et deux antennes plantées sur les écailles vertes de mon occiput. Il n’a aucune notion de la diversité, de la variété et de l’incomparabilité des Mondes Possibles.
J’ai donné l’exemple du chauffeur de taxi, mais c’est pareil avec un interlocuteur appartenant aux classes dominantes. À l’instar de l’ulcère, ça frappe aussi bien le riche que le pauvre. Il est toutefois curieux que des êtres si clairement convaincus de l’égalité des hommes soient prêts à aller casser la gueule au premier tifoso de la province voisine. Ce chauvinisme oecuménique m’arrache des cris d’admiration. C’est comme si les partisans de la Ligue s’écriaient : « Laissez venir à nous les Africains. On va pouvoir leur régler leur compte. »

Umberto Eco, Comment voyager avec un saumon, 1992

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

À propos du silence

images.png

En arriver à ne plus apprécier que le silence, c’est réaliser l’expression essentielle du fait de vivre en marge de la vie. Chez les grands solitaires et les fondateurs de religions, l’éloge du silence a des racines plus profondes qu’on ne l’imagine. Il faut pour cela que la présence des hommes vous ait exaspéré, que la complexité des problèmes vous ait dégoûté au point que vous ne vous intéressiez plus qu’au silence et à ses cris.
La lassitude porte à un amour illimité du silence, car elle prive les mots de leur signification pour en faire des sonorités vides ; les concepts se diluent, la puissance des expressions s’atténue, toute parole dite ou entendue repousse, stérile. Tout ce qui part vers l’extérieur, ou qui en vient, reste un murmure monocorde et lointain, incapable d’éveiller l’intérêt ou la curiosité. Il vous semble alors inutile de donner votre avis, de prendre position ou d’impressionner quiconque ; les bruits auxquels vous avez renoncé s’ajoutent au tourment de votre âme. Au moment de la solution suprême, après avoir déployé une énergie folle à résoudre tous les problèmes, et affronté le vertige des cimes, vous trouvez dans le silence la seule réalité, l’unique forme d’expression.

Cioran, Sur les cimes du désespoir, 1933

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

comte

i.jpg

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

« Avant Turner, il n’y avait pas de brouillard à Londres. » Oscar Wilde

les-zones-d-ombre-du-peintre-william-turner,M34156

C’est une anecdote, la plus célèbre parce que la plus romanesque : en 1841, le peintre anglais Joseph Mallord William Turner, âgé de 66 ans, embarque sur un navire au port de Harwich, une ville située au nord-est de Londres. Peu après avoir quitté la rade, l’embarcation, prise dans une violente tempête de neige, est dangereusement bousculée par les vagues puissantes de la mer du Nord. Les marins s’affolent, mais l’artiste, lui, demande à être attaché au mât afin de pouvoir observer ce phénomène météorologique et, plus tard, en témoigner par la peinture. Et c’est ce qu’il fait l’année suivante en exposant le tableau à la Royal Academy sous le titre : Tempête de neige. Un vapeur, au large de l’entrée d’un port, faisant des signaux en eau peu profonde et avançant à la sonde. L’auteur était dans cette tempête la nuit où L’Ariel quitta Harwich.

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Confiance

Il faut rester en vie
Regarder et attendre
Continuer à respirer
Le ciel est tout entier ici
Si tu le veux tout commence encore
La nuit n’est que la fin du jour
Tu as ta place
Elle est juste sous tes pieds
L’heure est à ta montre
Confiance est ta compagne
Il n’y a que le soleil pour te montrer la route

Bruno Ruiz, inédit, mars 2016

 

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Regarde mon amour

url-1

Regarde mon amour
Ce monde qui s’écroule
Autour de nous
En nous
Serre bien ma tête contre ta poitrine
Et dis moi ce que tu vois
Pourquoi ce silence ?
Dis-moi simplement ce que tu vois
Les étoiles contaminées tombent-elles
De l’arbre de la connaissance
Le nuage toxique des idées
Nous submergera-t-il bientôt ?

Dis-moi ce que tu vois
Brûle-t-on déjà les livres sur les places publiques
Rase-t-on la tête des femmes avant de les lapider
Y a-t-il des processions d’homme à cagoule
Brandissant croix et cimeterres
Pourquoi ce silence mon aimée
Sommes-nous sur une île flottante
Ou voguons-nous sur une torpille
Sommes-nous seuls
Ou enchaînés à d’autres frères de fortune
Quel jour sommes-nous
Quelle heure est-il ?
Serre bien ma tête contre ta poitrine
Et si tu peux
Ouvre ton ventre et accueille-moi
Au creuset de ta force
Fais-moi remonter le fleuve
Jusqu’à la source des sources
Replonge-moi dans la vasque de vie
Et verse sur ma fontanelle
Sept poignées d’orge
En fredonnant la chanson de Fayrouz
Celle que tu chantes mieux qu’elle

Pourquoi pleures-tu
As-tu peur pour le monde
Ou pour notre amour
Ne peux-tu rien pour moi ?
Alors dis-moi simplement ce que tu vois
De quel mal meurt-on aujourd’hui
Quelle est cette arme invisible qui extirpe l’âme
et le goût à nul autre pareil de la vie
quelle est cette caravane qui égorge ses chameaux
et vide ses outres d’eau dans le sable
quel est ce magicien
qui fait de la guerre un acte d’amour ?

Abdellatif Laâbi, Les écroulements, extraits, in L’étreinte du monde, 1993

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Andrée Chedid / Pas de clef à la poésie

url

Pas de clef à la poésie
Pas de ciel
Pas de fond

Pas de nid
Pas de nom

Ni lieu
Ni but
Ni raison
Aucune borne
Aucun fortin
Aucun axe
Aucun grain

Mais ce souffle

Qui s’infiltre
Dans l’étoffe des âmes
Pour délier leurs saisons
Peuple d’hirondelles
Au regard pénétrant
A la vue déployée.

Andrée Chedid,Tant de corps et tant d’âme (1983/1991)

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

TOULOUSE – BORDEAUX /19 septembre 1978

train

toulouse matabiau 18h55

être – chavirante trajectoire de l’espace bulbe – reprendre le fond – mon train d’herbes tisse le cri qui dérape d’amour – ovation du silence – roule roule roue – se déroule le tapis voyage – via le mot fin de x – vecteur ballotant entre les vignes

montauban gare de bagages – compartiment raucher – insoutenable vacarme de l’appel – vitrines passantes – vaches d’écume – je – suis le si de la barrière – inconnue traverse – myosotis ferroviaire – métallique rivière déjà souvenance – las de mon stop dans le frein de la course – trou – trou bis – le couloir a le désert chavirant – dominos aux lumières n’importe – vitesse v moins – cliquetis des arbres – chemise – chemine – j’aère l’écrit – seau phosphorescent du pêcheur dans le vert du passage – mouvement contre moi – pieds nus des banquettes sereines – attente d’autos – portillon fatal – et plaine étendue – sifflets sur 1es blés des fumées de l’intime demeure – calicot du ciel aux barres de la fenêtre – évade – rouge–gorge – lyrique héliotrope diurne – surgissement des flaques dans les yeux de huit heures – déflagration continue de l’ inverse bolide – seita de l’attente en mouvement – vent – vent – arbre éboulis à quand l’arrêt misère – oxford blackwell 1944 – j’ai lu – manufrance aux lisières de l’été – l’oiseleur se produit – rank xerox camioneuse barque de la route à bientôt – poclain agen agen cinq minutes d’arrêt – poste 2 – nf – c8 – bm – tousser tousse – voix – il n’y a pas d’indication sncf – espace silence – une voix – et crois–moi tu l’entends – silence relatif – sifflets – une voix – tu dis à roger qu’il m’attende – fin de l’arrêt

agen 20h20

manufacture de bouchon est ensoleillé – j’aiguise ma montre – cité 60 – vertige de l’humus décapité st cirq – jean–claude david vous attend dans une odeur spermatique – cimetière éther – huit siècles de poésie – genêts bleuets coquelicots – jets d’eau le reflet rama – pano – je n’atteindrai jamais le col de la madeleine – à chaque arbre chaque travail – les enfants ne jouent pas près de la boucherie – maison éventrée – je me souviens de

aiguillon – votre geste pourrait blesser ou même tuer

bons baisers de nicole – je suis un ticket qui avance aux limites terrestres – silex soleil – suspension féconde – je c’est nous autres – j’apporte un bouquet d’arbres à l’absence accroupie – l’échelle est renversée – je cherche une chute – bruit de chasse – ralentir – forêt de fils voie b – marmande sernam – stop recul – personne – seule raïssa maritain 1883 1960 – le train va partir à l’usage exclusif du strident départ

marmande 20h52

flèche oblique – total 80m – casque jambe – sport – sucre ébonite barrière de gironde – au loin la grue pèche – le bœuf dort sur la charrue – plus de soleil – j’allume une gitane vingt cigarettes – on entasse le bois sur l’univers magique – il mûrit un pressoir dans le vide du soir – place 55 j’examine l’avance – le pré est un billard qui cahote – contrôle – mais non – tunnel oreilles bouchées tunnel – c’est l’orgasme des rails – le train a dépassé le bouillon de ma bouche – cariole de chicorée – lune rose – vega gît dehors – les œillets du cimetière sont immobiles – émergence et guimbarde – courbe simplette du gouffre – monotonie refrain des voilures – délice arcature assombri dans les cuves qui dorment – abc de rambarde – pinkboy isolé – l’église bande – je n’irai pas au bois ma veste est déchirée – traînée d’arbres bidons bleu pétrole – authentique réel de l’approche imminente – montée des cuivre ferrailles – espace 60 – on brûle l’heure tranche – ciselure des lignes – mots secs

rouillures de cadaujac

villenave – complexe de traits – cnc – plus de vert – parallèle musique frottement – triage pas un mot bloc de fer texture du ciel

bordeaux st jean 21h28 – sacs 7 – hangards – je pose mon ball pentel.

Bruno Ruiz, inédit, 1978

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Sans commentaire

image001

Poster un commentaire

5 mars 2016 · 0 h 01 min

Je t’aime encore

2013_03_22_10071

Quand la nuit s’empare de moi, je sais que dans l’ombre il est une main, la tienne, qui m’accueille. Elle ne me console pas de l’infidèle vertige. Elle m’accompagne pendant la durée de l’ouragan. Comme j’ai peur de te faire du mal dans ces moments de détresse ! Comme nous sommes sauvages ! Notre amour ne cesse de rejoindre le royaume des animaux. Aujourd’hui notre avenir appartient à l’image jetée de nos mères aux orties. Non pour les haïr de trop les aimer ou si mal, mais simplement pour les relire. Pour nous relire. Relier ce qui nous saigne, nous absorbe, nous étrangle. Digérer l’enfance. Je te prends la main pour traverser son cimetière radieux. Entre deux fragments du dédale. Deux puits qui se sont miraculeusement trouvés. Nous sommes légers. Si légers. Si tu savais comme je suis léger lorsque je sais que je t’aime. Plus léger qu’un sourire de vieillard. Je te le dis : je n’ai qu’une seule vie. Elle est avec toi dans ces yeux d’hiver. Le temps n’aura rien froissé de ce ciel d’azur sur nos corps solitaires. Viens. Tu dois venir. Je t’emmène au royaume serein, dans l’envol de mille mésanges pour en finir avec toute la peine qui cloue au sol nos manteaux d’habitudes. Je veux que cet instant nous prenne comme plume légère dans l’immense clarté. Nous n’aurons pas vécu cela pour que des forces obscures nous tirent vers le bas. T’ai-je suffisamment dit que tes mains me délivrent des morts. Aurai-je le temps de te dire encore tous les accents de ta voix qui inonde la roseraie par toi enclose, le parfum des cires comme une promesse à venir ? Le monde à tes côtés embrasse des présences que j’accueille car nous vivons dans les habits dérisoires d’une seule vie, d’un seul chemin, sous une seule étoile. Et c’est par ta bouche abreuvée que la rose vient d’accepter son ascension vers le poème du désir.

Bruno Ruiz, extrait de Je t’aime encore,2009

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Une méthode

Peter-handke

Joue le jeu. Menace le travail encore plus. Ne sois pas le personnage principal. Cherche la confrontation. Mais n’aie pas d’intention. Evite les arrière-pensées. Ne tais rien. Sois doux et fort. Sois malin, interviens et méprise la victoire. N’observe pas, n’examine pas, mais reste prêt pour les signes, vigilant. Sois ébranlable. Montre tes yeux, entraîne les autres dans ce qui est profond, prends soin de l’espace et considère chacun dans son image. Ne décide qu’enthousiasmé. Échoue avec tranquillité. Surtout aie du temps et fais des détours. Laisse-toi distraire. Mets-toi pour ainsi dire en congé. Ne néglige la voix d’aucun arbre, d’aucune eau. Entre où tu as envie et accorde-toi le soleil. Oublie ta famille, donne des forces aux inconnus, penche-toi sur les détails, pars où il n’y a personne, fous-toi du drame du destin, dédaigne le malheur, apaise le conflit de ton rire. Mets-toi dans tes couleurs, sois dans ton droit, et que le bruit des feuilles devienne doux. Passe par les villages, je te suis.

Peter Handke, Par les villages. Poème dramatique traduit de l’allemand par Georges-Arthur Goldschmidt, Gallimard, 1983

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Plaisir de la vie

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Mes nuits de Walpurgis

Walpurgis

Emporte-moi encore quelques heures
Dans le murmure de nos arbres
Ce qui se tend au soleil et se brise
Une ombre dansée dans l’azur
Au-dessus des prairies des galops d’anges
Toutes ces fleurs qui se dévoilent

Offre-moi une bouche sans visage
Sans pleurs tombés sur ta chemise
Sans une hache au milieu de l’automne
Sans graisse sur notre pendule
Tous nos rêves d’en terre et de morsure
Des trains qui ne s’arrêtent plus

Et puis jetons nos valises dans l’onde
Ce qui se lasse et qui se donne
Dans les eaux glacées dans la nuit des pôles
Des chiens perdus sans muselière
Dans le barrissement des jeunes mortes
Lorsque naît la force de l’aube

Un oiseau est revenu sur tes lèvres
Les chants des choses se souviennent
La croix humide a chu dans l’aube rouge
Avec l’espérance des foules
Ah construire encore de l’inutile
Cette beauté de l’amour neuf

Qu’elle s’éloigne oh oui qu’elle s’éloigne
La plaie de nos vieilles enfances
Nos mères qui habitaient les silences
Nous n’en avions pas vu le bleu
Dans tous ces mornes rendez-vous d’hiver
Dans l’eau verte de nos banquises

Ainsi marchais-je à côté de ses jambes
Entendait-elle mes refrains
Dans le doute fragile de ses hanches
Je prolongeais de vieux parfums
Je la cherchais au fond de ses couloirs
Dans l’invisible de mes mots

Je m’embrasais pour de nouveaux voyages
Sereine image inaccessible
J’habitais le pays de ses absences
Je n’ai jamais été lointain,
Quand ses robes dansaient comme un miracle
Je basculais du haut des cimes

Mort est enfin le désir des caresses
On ne se séparera plus
Que naisse en nous l’ingénieuse habitude
Les projets d’une autre lumière
La roue qui tourne autour de cette vie
Lavé du lourd rêve des heures

Et que s’éloigne au loin ce qui s’enlise
Les gouffres laissés derrière nous
La soif fidèle à toutes les ivresses
Cette stupeur si rassurante
La douce aiguille plantée dans la chair
La fin des mots qui nous répare

Car nous étions nés pour que naisse l’autre
D’un amour plus fort qu’abandon
Un souvenir sur ton épaule nue
Les remuements d’un champ de blé
Ta voix venue dans mes sourdes oreilles
Pour fuir mes nuits de Walpurgis

Bruno Ruiz, inédit, 2015

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Les bleuets

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

imagemhm

C’est une chose étrange à la fin que le monde
Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit
Ces moments de bonheur ces midis d’incendie
La nuit immense et noire aux déchirures blondes

Rien n’est si précieux peut-être qu’on le croit
D’autres viennent Ils ont le cœur que j’ai moi-même
Ils savent toucher l’herbe et dire je vous aime
Et rêver dans le soir où s’éteignent les voix

Il y aura toujours un couple frémissant
Pour qui ce matin-là sera l’aube première
Il y aura toujours l’eau le vent la lumière
Rien ne passe après tout si ce n’est le passant

C’est une chose au fond que je ne puis comprendre
Cette peur de mourir que les gens ont chez eux
Comme si ce n’était pas assez merveilleux
Que le ciel un moment nous ait paru si tendre…

Malgré tout je vous dis que cette vie fut telle
Qu’à qui voudra m’entendre à qui je parle ici
N’ayant plus sur la lèvre un seul mot que merci
Je dirai malgré tout que cette vie fut belle

Louis Aragon, extrait de Les yeux et la mémoire (1954), chant II: Que la vie en vaut la peine

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

à propos du poème

victor-hugo

Il faut que le poète, épris d’ombre et d’azur,
Esprit doux et splendide, au rayonnement pur,
Qui marche devant tous, éclairant ceux qui doutent,
Chanteur mystérieux qu’en tressaillant écoutent
Les femmes, les songeurs, les sages, les amants,
Devienne formidable à de certains moments.
Parfois, lorsqu’on se met à rêver sur son livre,
Où tout berce, éblouit, calme, caresse, enivre,
Où l’âme à chaque pas trouve à faire son miel,
Où les coins les plus noirs ont des lueurs du ciel,
Au milieu de cette humble et haute poésie,
Dans cette paix sacrée où croit la fleur choisie,
Où l’on entend couler les sources et les pleurs,
Où les strophes, oiseaux peints de mille couleurs,
Volent chantant l’amour, l’espérance et la joie,
Il faut que par instants on frissonne, et qu’on voie
Tout à coup, sombre, grave et terrible au passant,
Un vers fauve sortir de l’ombre en rugissant !
Il faut que le poète aux semences fécondes
Soit comme ces forêts vertes, fraîches, profondes,
Pleines de chants, amour du vent et du rayon,
Charmantes, où soudain l’on rencontre un lion.

Victor Hugo, les contemplations/>, mai 1842.

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

L’AMANT DU HASARD

2015-08-02 21.20.22

Je fus seul un matin
Et le corps si léger
Je chantais en silence
Une claire chanson

Et le jour frémissait
Sur la rive d’un fleuve
Des couleurs parfumaient
Le présent à mes yeux

Chaque pas dessinait
Une route sans nom
Moi l’amant du hasard
J’allais entre les arbres

A quelle heure mourir
Pour que le temps s’efface
Tout cet air qui respire
Est celui d’un oiseau

Quelle douce évidence
A étreint cet instant
J’aime tout de ce jour
Qui a cueilli ma joie

Bruno Ruiz, inédit, 2016

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Un jour si je me perds en toi
Me rappelleras-tu mon nom
Un jour en toi si tu me retrouves
Me révéleras-tu ton nom

Si de ma main je te heurte
M’ouvriras-tu ta paume
Si de ma main je te blesse
Me donneras-tu ton sang

Jour après jour si je te harcèle
M’épargneras-tu ta peur
Nuit après nuit si je t’épuise
Me passeras-tu ton feu

Privé d’air, d’eau si je t’oublie
M’accueilleras-tu néanmoins
Coquille éclatée si je m’oublie
M’habiteras-tu enfin

François Cheng, Le long d’un amour, 2003

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

attentats-de-paris-faut-il-aller-en-terrasse

Ne tirez pas sur la Grande Brasserie, vous ne tueriez pas les deux mille personnes qui boivent, seulement quelques unes, ou vous les blesseriez ce qui serait dommage. Car la joie les habite, ou va les habiter. La dame qui finit sa quatrième chope est heureuse. Elle le serait plus si son jeune ami qui s’en va restait. Mais il n’aime pas qu’on lui caresse le menton en public. Et la dame ne peut s’en empêcher lorsqu’elle a bu. Elle n’en pleure pas pour autant, elle ne s’écrase pas sur la table, ni dessous, elle bat la mesure avec son fume-cigarettes et raconte : elle vient tous les soirs, elle s’assoit non loin de l’orchestre pour la trompette et la batterie militaire qui lui passent à travers comme une victoire. Et puis elle aime les saucisses, les radis noirs et la foule, bras liés, qui fait la mer.

Georges-Louis Godeau, D’un monde à l’autre, 1984

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

à propos d’œuvre

8097_136905935163.jpg

Il m’arrive, comme à chacun, de me faire des contes.

Ou plutôt il se fait des contes en moi. La marche crée, quand rien ne la précipite ni ne l’oblige à plus d’attention à ces pas qu’il n’en faut pour qu’ils aillent à peu près où l’on a pensé aller.

Il m’arrive, comme plusieurs, mais rarement, de noter l’essentiel de ce qui m’est ainsi venu. Ce sont des « idées », des «sujets», comme on dit ; parfois deux mots, un titre, un germe. Enfin, il arrive aussi que, revenu à mes papiers, je me mette à écrire ce qui s’était formé tout seul dans ma tête. Je l’écris comme si ce fut là le commencement de l’ouvrage. Mais je sais que l’ouvrage n’existera pas, je sens que j’ignore où il irait, et que l’ennui me prendrait si je m’appliquais à le conduire à quelque fin bien déterminée. Au bout de peu de ligne ou d’une page, j’abandonne, n’ayant saisi par l’écriture que ce qui m’avait surpris, amusé, intrigué, et je ne m’inquiète pas de demander à cette production spontanée de se prolonger, organiser et achever sous les exigences d’un art. Ici, intervient, d’ailleurs, ma sensibilité excessive à l’égard de l’arbitraire…

Toute œuvre littéraire est à chaque instant exposée à l’initiative du lecteur. À chaque instant, celui-ci peut réagir à sa lecture en effectuant des substitutions qui affectent ou le détail de l’ouvrage ou son évolution. Le décor, le récit, le ton peuvent être plus ou moins altéré, avec conservation plus ou moins sensible de l’ensemble. Presque tout l’art consiste à faire oublier à ce lecteur son pouvoir personnel d’intervention, a devancé sa réaction par tout moyen, ou à la rendre très difficile par la rigueur et les perfections de la forme. Tout roman peut recevoir un ou plusieurs dénouements tout autres que celui qu’il offre ; mais il est plus malaisé de modifier comme l’on veut un poème bien exécuté.

Cette sensation des possibilités, très forte chez moi, m’a toujours détourné de la voix du récit, et je regarde les fleuves que l’on écoule avec l’admiration d’un homme dont la contemplation et l’analyse d’un verre d’eau suffisent à absorber le temps et la curiosité.

Voici donc le recueil paradoxal de fragments, de commencement, de sujets qui se sont prononcés à diverses époques de ma vie, et donc je ne pense pas reprendre jamais le destin où je l’avais laissé.

Paul Valéry, [Avertissement du recueil Histoires brisées Extrait de La jeune parque et autres poèmes en prose]

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

La dernière heure du soldat Owen

vlcsnap-8872149

Tout commence, il est là, il n’a pas peur, il n’attend rien, c’est un jeudi, peut-être un autre jour, il ne veut pas savoir, ni l’heure ni l’endroit, de toute façon il ne peut plus être en retard, ses yeux regardent le ciel, il ne se souvient de rien, la pluie tombe, peut-être autre chose, il y avait des soldats, un fracas, une ambulance, mais là, seulement un chemin, le chemin, un chemin qui ne va nulle part, qui semble le sien, un chemin qui n’est sur aucune carte d’état-major, maintenant il se lève, il est debout, il ne cherche pas à parler, à appeler quelqu’un, il pourrait ne pas se mettre en route, pourtant le voilà qui marche, qui titube, il avait chaud, il a froid, mal nulle part, il n’est plus vieux, il n’est peut-être plus rien, près de lui sa mémoire dérive, des nappes de mots, d’images, des décors, des ruines, des objets rapides qui le heurtent, des lambeaux mous qui le frôlent, il est derrière le soleil, un cadavre déchiqueté près de lui, ça sent le caoutchouc brulé, la chair consumée, et le sang, le sang, non, tout est simple, comme un silence, une nuit blanche, un jeudi noir, il y a une lettre dans sa poche, un regard dans le rétroviseur, ses doigts ont disparus, pourquoi cette nuit, cette ivresse, ce choc, demain ne peut plus exister, le monde est si loin, et cet accident, ce corps, la fin de tous les rythmes, sa voix qui hurle dans le silence, sa voix qui ne sert plus à rien, que personne ne peut entendre, il se sent disparaître, ses rêves s’éloignent, ses souvenirs s’endorment, il ne choisit plus rien, il y a en lui quelque chose qui monte, qui s’enfonce en même temps, il ne dormira plus, n’avalera que l’air inutile, la terre dans la bouche, cette douleur lancinante entre les jambes, il a le poids d’un nuage, du massacre, il se vide, se dissout, se déchire, se disperse, disparait, oh dites-lui qu’il va bien, qu’il ne voulait pas, que ce n’est pas sa faute, qu’il n’aurait pas dû, qu’il aurait fallu, qu’il fallait bien, qu’elle reviendra, dites-lui qu’elle le voit, qu’elle dort, qu’elle ne part pas, qu’elle ne l’oubliera jamais, que rien n’est fini, non, ne lui dites rien, on ne refait pas sa vie, on la continue autrement, elle saura, elle l’attendra, non, elle ne l’attendra pas, dites-lui la vérité, que c’est peut-être mieux comme ça, partir pendant qu’elle dort là-bas, pendant que rien ne s’arrête, pendant que tout s’arrête ici, il faut qu’elle sache, il faut tout lui dire (…)

Bruno Ruiz, extrait de La dernière heure du soldat Owen,2015

Photo extraite du film de Dalton Trumbo Johnny got his gun, 1971

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Seulement

Seulement

Poster un commentaire

21 février 2016 · 0 h 01 min

à propos de théâtre

 

Artaud_manray

Il s’agit donc de faire du théâtre, au propre sens du mot, une fonction ; quelque chose d’aussi localisé et d’aussi précis que la circulation du sang dans les artères, ou le développement, chaotique en apparence, des images du rêve dans le cerveau, et ceci par un enchaînement efficace, une vraie mise en servage de l’attention. Le théâtre ne pourra redevenir lui-même, c’est-à-dire constituer un moyen d’illusion vraie, qu’en fournissant au spectateur des précipités véridiques de rêves, où son goût du crime, ses obsessions érotiques, sa sauvagerie, ses chimères, son sens utopique de la vie et des choses, son cannibalisme même, se débondent, sur un plan non pas supposé et illusoire, mais intérieur. En d’autres termes, le théâtre doit poursuivre, par tous les moyens, une remise en cause non seulement de tous les aspects du monde objectif et descriptif externe, mais du monde interne, c’est-à-dire de l’homme, considéré métaphysiquement. Ce n’est qu’ainsi, croyons-nous, qu’on pourra encore reparler au théâtre des droits de l’imagination.

Antonin Artaud, Le théâtre et son double(extrait), 1938

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Dîner en ville

02-Oh-la-la-pas-d'acord

Poster un commentaire

19 février 2016 · 0 h 25 min

Rejoins l’univers (Chant impératif)

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

à propos de poésie

Aujourd’hui j’ai envie de vous inviter à écouter une émission assez brève, diffusée hier sur France Inter. http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=1238045 Une vingtaine de minutes à peine. Un bonheur. Augustin Traquenard dans son émission Boomerang invite l’ex garde des sceaux Christiane Taubira. On peut penser ce qu’on voudra de son bilan politique, mais il faut l’écouter ici parler de poésie, de l’utilité de la poésie pour exprimer l’intensité et la beauté du monde. J’aurais aimé que ce soit une ministre de la Culture qui nous en parle avec autant d’authenticité. Prenez le temps de l’écouter, cela en vaut vraiment la peine.

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

à propos des Larmes de Laurel

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Je t’aime contre la mort

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

La dame aux oiseaux

damelicorne

Chaque fois qu’elle regardait un homme, un oiseau quittait sa tête. Elle avait fini par ne plus y faire attention. Ainsi sa tête se vidait au point d’être à chaque amour plus légère.
Un jour, elle quitta le sol et tous les hommes qu’elle avait aimés se rassemblèrent sur la pelouse pour la voir s’élever dans les airs.
– Après tout, leur cria-t-elle, il faut bien un jour rejoindre les oiseaux qui nous appartiennent.

Et elle disparut en souriant derrière les nuages.

Bruno Ruiz, Nouvelles du vertige, 1996
Détail de La dame à la licorne, début XVIème siècle (Musée de Cluny, Paris)

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Bruno Ruiz peut mieux faire

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

L’ampoule

665594-ampoules-a-filament

Une nuit, je ne sais par quel moyen, je réussis à entrer dans l’ampoule. La chaleur y était vraiment suffocante. Aveuglé par le paysage fermé, je me cramponnai à la borne de verre, mais je savais bien que cela était dérisoire et qu’il me faudrait bientôt prendre une décision. Je me mis alors à hurler de toutes mes forces pour réveiller l’obscurité, mais une décharge électrique me précipita dans le vide. Juste le temps de me rattraper au filament. Bientôt, mon épuisement me fit lâcher prise. J’allumai la lumière et la vie me parut soudain fort simple.
Et la nuit fort claire…

Bruno Ruiz, Nouvelles du vertige, 1996

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Je reviens de loin

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Jungle

3cfb9186

Il n’avait pas vu le semi-remorque qui fonçait droit sur lui. Il fit un écart sans prêter attention aux cris et aux gestes obscènes des convoyeurs qui s’éloignaient dans l’autre sens. Il était maintenant seul, perdu au fond de cette jungle et c’est bien ce qu’il voulait.
Pendant des heures, il roula ainsi jusqu’à épuisement total du carburant. Il traversa des torrents de boue et des bras de mer infestés de caïmans impassibles. Sur les talus gonflés de sève, il voyait sourdre les bords effrayants d’un empire végétal. Plus rien ne pouvait arrêter la fuite incontrôlée de sa folie sauvage. Comme la nuit tombait, épuisé, il se laissa glissait le long de la portière. Il abandonna son camion désormais inutile. La seule chose qui le reliait encore à la civilisation. Il avait atteint maintenant son point de non retour. Parmi les arbres millénaires, il se mit à courir dans l’ombre verte et le bruissement de monstres invisibles. C’est alors qu’il vit craquer le bois sous l’écorce et danser les ramures sous la lune. Car ce n’était plus une forêt qui se refermait sur lui. C’était une force obscure qui hurlait par tous ses pores, suintant de toutes les erreurs de sa vie. Et lorsque les terribles branches atteignirent sa gorge, il n’eut pas même un cri dans cet enfer qui n’existait sur aucune carte d’état major.

Bruno Ruiz, Nouvelles du vertige, 1996
Peinture de Max Ernst, 1891-1976

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Les pierres du cimetière

011

Les pierres bougent dans les cimetières. Elles parlent aux mousses de l’éternité des tortues. Et ce sont des discussions interminables sur le poids de la terre et la voracité des cloportes. Je connais un volatile des plus sympathiques qui aime flâner sur les tombes fraîches. Il se froisse comme la peau détendue d’un tambour. Tout le monde vous le dira : les pierres bougent dans les cimetières.
Je sens bien que mes propos sont un peu déplacés par un temps pareil. Je connais trop le caprice imbécile de ceux qui ne veulent plus se souvenir, l’éternité des tortues et cette femme étrange qui claudique dans l’allée bordée de cyprès.
Mais il fallait que je vous le dise : les pierres bougent dans les cimetières.

Bruno Ruiz,1997
Photo extraite du jeu vidéo The graveyard

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Belchite

 

 

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

En lisant Altavoz

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Andréï

images-1

Je m’appelle Andreï, j’ai cinquante ans. Parfois, seulement parfois, je me donne l’impression que je peux aller où bon me semble. Allongé sur le dos, je regarde l’araignée qui se balance entre les poutres de la vieille charpente. Derrière la cloison, quelqu’un joue de l’harmonica…

Quand je suis seul dans le baraquement, je rêve de ma femme et de mes deux enfants que j’ai dû abandonner sur le quai de la gare. Depuis que je suis ici, je pourrais compter sur mes doigts les mots que j’ai prononcés à voix haute. Je sais que mes lettres n’arriveront jamais, que le froid est éternel, et que je m’endormirai encore avec les yeux mouillés sur ma paillasse.
Je m’appelle Andreï, j’ai cinquante ans par la force des choses. Mon livre est ouvert depuis trois semaines à la page cinquante. Hier soir, n’en pouvant plus de rester immobile, j’ai traversé le terre-plein gelé. Malgré les chiens et les miradors, je suis allé jusqu’à la dernière ligne de barbelés, au risque de me faire fusiller. De l’autre côté, il y avait la silhouette d’une femme qui me regardait. Je crois qu’elle me prenait pour quelqu’un d’autre. Nous sommes restés longtemps comme ça dans la bise glaciale. Une jeune sentinelle que je connais bien est venue derrière moi et m’a sommé de retourner immédiatement dans le bâtiment, mais je n’ai pas bougé. J’ai imaginé son doigt qui tremblait sur la détente. Je n’ai pas bougé. J’ai attendu…

Bruno Ruiz, 1987

 

 

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Les lieux magiques de l’enfance

P1070323


Les lieux magiques de l’enfance
Sont devenus des parkings
Où vont d’implacables voitures
Aux phares éteints

On voudrait posséder
Ces nouvelles propriétés
Habitées par des étrangers
Plus glacés que des morts aveugles
Mais comme le temps est définitivement perdu
Plus seul à chaque fois
On se réfugie dans les regards arrêtés
Sur les vieilles photos de la mémoire

Bruno Ruiz, 1987

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

En rêvant aux lendemains qui chantent

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Radiographie

Radiographie-thoracique

Nous cheminions sous les platanes et nous n’avions pas vu l’obscurité qui accablait le fleuve.
En passant sous le tunnel, il m’était venu à l’esprit que l’homme est à la nuit ce que l’araignée livre à sa toile. Il la tisse comme un territoire d’accueil où personne ne se hasarde.
Jean-Jacques, un camarade de Lycée, me racontait comment il s’était pendu dans une forêt merveilleuse parce qu’il était persuadé qu’il avait une côte plantée dans le cœur. Après, il avait passé ses examens et nous nous étions perdus de vue.
Lorsque nous sortîmes de l’autre côté du tunnel, je constatai que j’étais seul.
Depuis, je suis souvent revenu dans ce même endroit. Il y règne l’odeur humide d’un infini que je partage avec les morts qui me sont chers.

Bruno Ruiz, Nouvelles du vertige, 1996

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Bad trip

628x471

Enfin je trouvai ce que je cherchais : un ouvrage très rare écrit dans une langue que je ne connaissais pas. Les hommes y étaient représentés comme des papillons de nuit. Il fallait que je fasse vite : quelqu’un aurait pu me surprendre. Je déchirai la page du carnet. Juste le temps de tout remettre en place et de me dissimuler derrière le rideau : l’équipe de sécurité pénétrait dans le bureau. J’aperçus l’un d’eux qui se dirigeait vers moi. Il tira vivement la tenture et me projeta sur la baie vitrée qui se brisait dans mon dos. Je basculai et tombai dans le vide, lentement, me raccrochant aux mailles d’un immense filet qui remuait dans les airs à m’en donner la nausée.
Lorsque je m’éveillai, j’étais allongé sur la couchette d’une ambulance volant vers je ne sais quel nuage d’éther, là où les femmes parlent cette langue que je ne connaîtrai jamais, même s’il m’arrive un jour de mourir pour de vrai.

Bruno Ruiz, Nouvelles du vertige, 1996
Photo : Yves Klein (1928-1962), le saut dans le vide, 23 octobre 1960
en savoir plus sur Yves Klein https://fr.wikipedia.org/wiki/Yves_Klein

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

la dame au piano

cropped-Albert-Edelfelt-1854_1905-At-the-piano-1

Assis près d’elle, je l’écoutais jouer la sonate n°3 de Brahms. Comme je la regardais intensément, elle s’arrêta, un peu confuse.
– Vous reprendrez bien quelques scarabées grillés, me dit-elle en rosissant. Oui, je sais, c’est un peu étrange mais j’ai pris l’habitude de me nourrir d’insectes. Goutez ceux-là, il sont exquis. Ils viennent de la haie du jardin.
– Non merci, lui répondis-je. J’ai peur d’abuser de votre hospitalité.
Elle se leva brusquement et vint s’adosser à la fenêtre. Elle semblait lointaine et souriante.
– Depuis que je suis veuve dans ce maudit village, c’est comme si la nostalgie m’avait quitté à jamais. Vous savez, la mort de mon époux ne me laisse aucun regret. Pourtant, je me sens si seule parfois…
– Mais vous n’êtes pas seule lui dis-je avec empressement.
Elle se tourna vers moi. Elle avait l’air triste soudain.
– Savez-vous que tout le monde a déserté le village ? Vous êtes la seule personne qui me rende visite tous les jours depuis le grand exode.
Nous restâmes longtemps ainsi à nous regarder. C’est moi qui rompis le silence.
– Je vous ai emmené les plans de ma nouvelle bicyclette. Je pense que celle-ci fera l’affaire.
Et j’ouvris mon immense chemise en carton pour lui montrer les planches.
Elle s’approcha tout près de moi. Elle sentait la lavande.
– Voyez, lui dis-je, de plus en plus troublé, grâce à ce nouveau système de rétropédalage, vous pouvez vous élever dans les airs à une vitesse inouïe.
Ses lèvres touchaient presque les miennes.
– Si nous pédalons bien, nous pouvons être à Postdown dans la soirée. C’est merveilleux n’est-ce pas ?
– Oui, Postdown, c’est merveilleux…
Puis elle revint s’asseoir et se remit à sa sonate.

Bruno Ruiz, Nouvelles du vertige, 1996
Peinture : Albert Edelfelt, 1854 -1905
En savoir plus sur Albert Edelfelt : https://www.google.fr/webhp?sourceid=chrome-instant&rlz=1C5CHFA_enFR556FR556&ion=1&espv=2&es_th=1&ie=UTF-8#q=Albert+Edelfelt&es_th=1

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Frontière

gustse10

La frontière entre la République Fédérale d’Allemagne et la République Démocratique Allemande avait une longueur de 1346 km.
Elle était équipée d’installations de barrage comprenant 850 km de grillages métalliques, 537 km de barbelés doublés, 504 km de bandes protectrices, 647 km de champs de mines, 127 km d’installations de tirs automatiques aux grillages métalliques, 888 abris souterrains, 541 tours d’observation, 444 pistes pour les chiens, 730 chiens, 132 km de barrières lumineuses.
Cette ligne de séparation fut établie sans tenir compte des données géographiques, historiques et économiques, et sans les libres manifestations de volontés des allemands des deux côtés de celle-ci.
Cette frontière aujourd’hui n’existe plus.
Cette frontière n’existe plus mais la bêtise humaine demeure.
Elle n’a pas de frontière.

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Vitesse

conduite-de-nuit-2

La voiture filait en moi plus vite que d’habitude.
Sur le siège avant, un homme glacé me dessinait des virages, mais le sang qui giclait de mes plaies ne l’inquiétait nullement.
Sûr que je n’aurais jamais dû boire autant de café cette nuit-là.
Lorsque la voiture quitta le décor pour se perdre en moi dans les ténèbres, j’entendis le bruit épouvantable de mon cœur qui s’éloignait.

Bruno Ruiz, Nouvelles du vertige, 1996

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Almanach

$(KGrHqNHJC0FFKD+kJ8WBRb!Ys,w3!--60_35

Quelquefois dans le Commissariat, elle entrait s’asseoir devant le jeune inspecteur en écartant légèrement les jambes. Au-dessus de sa tête, il y avait un Almanach des PTT représentant un berger allemand dans une prairie. Elle ouvrait alors son sac en croco, en sortait un révolver et tirait plusieurs coups au hasard dans le bureau tandis que l’inspecteur souriait en continuant de rédiger ses procès verbaux. Puis, au-dessus de leur tête, le berger allemand disparaissait derrière les grandes herbes et elle se mettait à pleurer tellement que l’inspecteur, excédé, la violait avec tendresse en enfonçant tendrement son mouchoir à carreaux dans sa jolie bouche. Alors le berger allemand de la photo sautait de l’Almanach, déchirait le visage souriant de l’inspecteur et s’enfuyait dans les rues désertes de cette ville blanche et impossible.
Cette scène se produisait chaque fois que l’inspecteur était fatigué, chaque fois que la jeune fille s’ennuyait, et chaque fois que le berger allemand voulait courir.
Un jour qu’elle en avait vraiment assez de se faire violer si curieusement, elle prit son révolver, tira sur le berger allemand, et entraîna avec elle l’inspecteur dans l’image de l’Almanach des PTT avant de disparaître derrière les grandes herbes.
Si, d’aventure, vous entrez un jour dans ce Commissariat, désert et abandonné, et que vous trébuchiez sur le cadavre d’un berger allemand, n’hésitez pas un instant : levez la tête et disparaissez à votre tour dans les grandes herbes de l’Almanach. Peut-être vous aussi trouverez-vous l’amour, loin de cette ville blanche et impossible.

Bruno Ruiz, Nouvelles du Vertige, 1996

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Bon anniversaire !

couteau-sang

Depuis plusieurs jours une psychose régnait dans le quartier. Des étrangers assassinés à coups de couteau. D’un nombre de coups équivalent au nombre que comptait leur jour anniversaire.
La police était sur les dents.
J’habitais un rez-de-chaussée assez sordide.
Au premier étage vivait un jeune homme étrange qui semblait sortir toutes les nuits.
Il s’était installé là depuis quelques semaines.
Plutôt grand, il avait une allure un peu sauvage.
Ses sorties mystérieuses précisément aux heures des crimes m’avaient donné envie de faire sa connaissance.
Je n’eus pas besoin d’attendre longtemps.
Un matin, alors qu’il revenait de sa promenade, il frappa à ma porte.
Il avait le visage rouge comme si il venait de courir.
Je le fis entrer et lui proposai une tasse de café.
D’un signe de tête il accepta mon invitation et s’assit sur le coude du fauteuil.
– J’allais sortir, mentais-je en tassant la poudre dans le filtre à café.
Après un long silence, je lui avouais avec le sourire qu’il me tardait que la journée finisse car c’était précisément aujourd’hui mon anniversaire.
– Oui je sais, me répondit-il. C’est le mien à moi aussi.
Etonné, je me retournai et je vis alors son visage.
– Depuis quelques jours, ce n’est pas vous qui me filez, me dit-il. C’est moi qui suis tous vos faits et gestes.
Il était maintenant livide.
– Mais cette fois, vous n’en tuerez pas un de plus.
Il s’approcha brusquement de moi, me souffla dans l’oreille « Bon anniversaire ! » et mollement je sentis la lame de son couteau qui allait sûrement pénétrer vingt huit fois dans mon ventre…

Bruno Ruiz, inédit, 1996

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Les masques

Catherine-5

Quand j’étais enfant, il m’arrivait de sortir de l’armoire pour rejoindre d’infatigables silhouettes masquées qui dansaient dans l’immense couloir.
Leur présence ne réveillait que moi dans la maison.
Dès qu’elles me voyaient, elles dessinaient des signes que je ne connaissais pas.
Parfois, l’une d’elles se mettait en colère à propos de je ne sais quoi.
Alors, dans un étrange rire qui envahissait la nuit profonde, elle sortait vivement en claquant la porte.
Terrifié, je retournais me cacher dans l’armoire.
Mais bientôt, il me fallait à nouveau les rejoindre.
C’est ainsi qu’il me fallut de nombreuses années pour inventer à mon tour mon propre masque.

Bruno Ruiz, inédit, 1996
Photo : Jean-Luc Dumontier, 1985

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Le dernier jour

Giorgio-de-Chirico-exhibition-Monza

Les habitants avaient quitté la ville.
Dans les allées désertes, les ombres roulaient leur somme d’hiver.
Le long des façades en bois, il régnait un parfum sans couleur.
Et tandis que des animaux verts traînaient dans les bas-fonds, le sablier finissait son étrange besogne.
Car il va de soi qu’aucun habitant n’avait prévu que tout irait aussi vite.
Même dans les livres, les mots n’avaient plus le même sens.
Les vitrines, plus opaques que le ciel, se brisaient dans le miroir des rues.
Un homme en blanc, les yeux troués, traversa l’image.
C’est alors que commença la mystérieuse ascension du monde.

Bruno Ruiz, inédit, 1996
Peinture : Giorgio de Chirico, 1888-1978

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

La fabrique

189443

Il avait un drôle de goût le jus d’orange que je buvais sur la terrasse, cet après-midi là. Un goût un peu amer. C’était une recette de Georges, mon frère bien-aimé. Faut dire qu’avec cette chaleur j’aurais bu n’importe quoi.
Installé sur un transat, je fixais les arbres immobiles du grand parc. Parfois, une légère brise venait me caresser le visage. Je n’avais envie de rien, simplement d’être là. Ne rien faire. Que rêver.
Pourtant, je le sentais bien, quelque chose n’allait pas dans le paysage. Quelque chose entre le marbre et le métal qui m’apparaissait fugitivement. Quelque chose de terrifiant que je n’arrivais pas à saisir.
Comme je reposais mon verre, deux mains se posèrent sur mes épaules. Je tournai la tête. C’était bien lui. Mon frère bien-aimé. Il s’assit près de moi et me dit d’une voix très douce qu’il venait de voir le docteur à mon sujet. Il ne fallait pas que je m’inquiète à propos de la fabrique. Il s’occuperait désormais de la diriger tout seul. « Entre frères, c’est normal » me dit-il avec un drôle de sourire.
Et il s’éloigna vers l’office pour me préparer un de ces jus d’orange dont il avait le secret…

Bruno Ruiz, Nouvelles du vertige, 1996
Peinture : Le convalescent, Carolus Duran, 1861

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

La silencieuse

Tartane_PO_(Louis_Companyo)

Elle aimait s’allonger dans le chariot pour regarder le ciel qui cahotait au-dessus de nous. Nous traversions ainsi sans nous arrêter des villes désertes et bouillantes. Puis, lorsque c’était l’heure, je laissais aller le cheval brun où il voulait.
Alors, une douce brise soulevait les longs jupons noirs de la silencieuse et je me réfugiais dessous pour y passer la nuit. J’allumais une lampe et je descendais en elle pour y chercher la photo d’une famille ancienne. Et je la lui rapportais pour la rassurer, lui faire comprendre que d’autres avaient fait le voyage avant nous. Et comme elle reconnaissait le chariot sur la photo, elle s’endormait paisiblement en attendant le jour.

Bruno Ruiz, inédit, 1986
Photo : Louis Companyo, 1871

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Orlane et Missouris

chat-et-crapaud

Orlane regardait Missouris avec des yeux étranges.
Ce que me vipose ne rive de l’use sans pourpre.
Missouri s’énerva.
Ah qu’on ire d’âpre le dulte touquive l’urvelle ! Ne permane la dorme varice qu’en passe la cize tirobe ou la trave fanera d’obtu mécanes simplexes du poids nimé !
Orlane essaya de l’amadouer.
Missouris, nange tive du trave esquelle dor fiche. Les pargales des lantardes anove les clites à perque. Et c’est la compe des imes qui concre la rouvre. Définives émalles qui curlent ! definive l’isa des plobes ! Ai-je bien pabassé l’evère du grippe némieux où vocède l’échante palive ?
Et sans même attendre la réponse, Orlane retourna au fond de la rivière.

Bruno Ruiz, inédit, 1994

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Honkhong merdier

IrzhDlZ

Ça pue sur Nathan Road la pacific Condor Company Pizza Mac Donald’s 555 Smoothness above all else on this roots no señor citizen gare macadam en archipel get in line béton parking auto-toll soleil exclusif pour les cimes vertige du dollar aujourd’hui tous les typhons sont sur Taiwan
Ça pue sur Nathan Road Century Plaza marque indonésienne mais qui pleure au cimetière protestant la pauvreté arrive des Philippines mais à Evergreen Village on s’en fout sur les collines de Woodland Heighs une envie de gerber sous les palmiers de Peak Victoria je suis le terroriste qui lentement descend vers les sampans de la belle Aberdeen et nous sommes pour quelques heures encore le dix huit août de l’an mille neuf cent quatre vingt quatorze

Bruno Ruiz, inédit, 1994

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Le Carrousel

Le-carrousel-de-Joan-Rebull-1945-2

La nuit, les vieillards se donne rendez-vous au manège du Square. Ils montent sur d’étranges chevaux de bois qui vont en cahotant sous les lampions multicolores. Et tandis qu’une pluie de gélules et de médicaments s’écrasent sur le marbre des bancs, la jeune fille aux cheveux noirs sourit dans sa guérite en actionnant les vieilles poulies du carrousel.
Certains, ivres de ce mouvement, sautent en marche, dansent au son des flonflons avant de disparaître dans l’ombre du parc.
Ils vont rejoindre au Muséum, les squelettes des polatouches et des taguans, des surrikates et des mangoustes… Le long des couloirs interminables, les yeux des oiseaux dévisagent l’ Immobile dans les ventres cousus des vitrines.
Et tandis que dans l’ombre du parc, le manège continue sa ronde, la jeune fille aux cheveux noirs sourit dans sa guérite en actionnant les vieilles mécaniques de la mappemonde qui s’éloigne, dans les lenteurs obscures du silence…

Bruno Ruiz, Suites, 1986
Photo : le Carrousel de Joan Rebull,1945

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Nous sommes

foule

Nous sommes ici et nous ne sommes pas au monde nous sommes faits de sommes et d’éveils utiles et remplaçables essentiels à certains dérisoires à d’autres infiniment petits nous sommes des oubliés des abandonnés nous sommes le monde entier nous sommes finis et rares prévisibles croyables nés au milieu du désordre pour y retourner nés de ceux à qui l’on ressemble pour qui l’on veut faire mieux autrement nous avançons avec nos compromis et nos résistances notre faiblesse notre grandeur nous sommes héroïques et lâches debout et serviles complexes et évidents égoïstes et généreux seuls et dépendants nous ressassons nous inventons nous avançons sur la mémoire et l’oubli des peuples nous sommes sur des chemins nous reculons sur d’autres nous avons besoin de nommer le monde de nous taire nous sommes ceux qui regardons devant sans cesser de voir derrière fait de bruits et de silences de vérités et de mensonges nous avons besoin d’être aimé et nous dépendons de l’autre au milieu du jour et de la nuit des larmes et des rires de nos échecs de nos victoires de nos renoncements et de nos conquêtes nous sommes égaux devant les bêtes nous sommes beaux dans le miroir de ceux qui nous aiment laids devant celui de ceux que nous abandonnons nous sommes voyants et aveugles nous voulons la paix et nous faisons la guerre nous donnons nous recevons nous sommes ceux qui séparent ceux qui attendent ceux qui agrègent nous sommes ceux qui passent

Bruno Ruiz, inédit, 2015

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Marraine sereine aurait cent ans aujourd’hui

Poster un commentaire

Classé dans Vidéo

Présent infinitif

1_jakeolson9

Accepter le silence
Apprendre la lenteur
Être critique
Repenser l’espérance
Vitaliser l’habitude
et contempler
contempler encore
pour redessiner un chemin
avec l’enfant

Bruno Ruiz, inédit, 2016
Photo : Jake Olson Studio copyright 2013

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Rainbow pour Arthur

XVM9dce432a-afa8-11e5-993c-18dd6a418a25

Étrange et fugace vision
furieuse, emportée dans la danse

violence de l’échec, voici le malade,
tendre et précis.

Il plonge dans le sacrilège des croyants,
se voile d’enfance jusqu’à la mort.

Il n’a pour salut que les mots, ou
le départ sur le chariot de Marseille.

Bruno Ruiz, extrait de Rainbow pour Arthur, décembre 1974.
Photo retrouvée en 2015 d’Arthur Rimbaud sur la terrasse d’une maison de Charleville-Mézières en 1879.

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Arbousier

Un jour, je ne sais comment, mes idoles se sont brisées
Un fracas salutaire
Un détachement sans angoisse
Il était peut-être inévitable de vivre
je veux aujourd’hui épouser l’univers tranquille
Depuis toujours, vous écouter m’aère
Je ne veux plus salir le monde de mots lourds qui ne réveillent que des ombres

Bruno Ruiz, inédit, 2013

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Bonne affaire en ce début d’année

Bonne affaire

Poster un commentaire

14 janvier 2016 · 11 h 19 min

Derrick et la Mort

357-484848

Tu ne sais pas qui vient de mourir ? Madame Dupas. Tu te rends comptes ? Elle n’était pas vieille : quatre-vingts ans. Elle est morte en regardant la télé. Derrick. L’inspecteur Derrick. Elle s’était allongée, normalement, sur son lit. Quand l’infirmière est arrivée pour le thé, elle était morte. Elle ne s’est rendue compte de rien. En regardant Derrick. Tu te rends compte ? La veille, je lui avais demandé des nouvelles de son fils. Derrick venait de commencer son enquête, avec sa tronche de. C’était le générique, j’avais déjà vu l’épisode huit fois. Elle était là, allongée, je lui parlais, elle ne répondait pas, j’ai sonné, l’infirmière est venue, c’était trop. C’était trop tard. Elle était morte. Quatre-vingts ans. Merde : c’est pas vieux. On attendait le thé, comme d’habitude, je croyais qu’elle somnolait comme elle fait souvent en regardant la télé, ça va tellement vite, tellement vite… Eh bien, elle était morte. Morte Madame Dupas. Comme ça. Pas croyable. En regardant Derrick. Tu te rends compte ? Juste à l’heure du thé. Je venais de lui parler. Morte. Sur son lit. À quatre-vingts ans. Tu te rends compte ? C’est violent tout de même. (un temps) Dis, tu l’aimes, toi, Derrick ? Il va pas vite mais il sait rester correct. C’est un bel homme. Je suis sûr qu’il se parfume. (un temps) Je vais te faire incinérer. C’est mieux non ?

Bruno Ruiz, La visite faite à maman, extrait, 2004

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

En lui s’allumaient de fragiles vigies et il suivait la trajectoire des mouettes, écoutant sur les vieux perrés le galop fou des déferlantes, tandis que son enfance se fracassait dans le bruit assourdissant des tempêtes d’Equinoxe. Et pour qu’une nuit parallèle ne l’engloutisse dans les remous du trou de Saint-Yves, pour qu’il ne succombe pas aux vertiges vacillants de la Croix des Marins, il se cramponnait à l’ivresse furieuse des rambardes pour s’unir au monde, là où tout pouvait couler, où tout pourrait enfin se disjoindre. Au fond, il apprenait déjà à contempler ce qui le dépassait et c’est encore la seule chose qui le rassurait d’être vivant. Abruti d’espace et suffoquant au milieu des rafales, il vivait au centre d’un rêve, dans une cathédrale sans dieu dont il était le seul à en connaître les prières.

Bruno Ruiz, extrait du roman inédit Hom-louve, 1979

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

images

La neige fond plus vite que l’arbre ne pousse
La raison est plus lente que la folie

Jamais nous ne cesserons de relever la garde
Si Dieu existe, il n’a jamais justifié que l’on assassine

La nuit ne doit plus nous devancer

Bruno Ruiz, inédit, 2016

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

CC-QHIbW4AAbJK3
Au premier coup d’œil, cette photo m’a fait sourire juste avant de me mettre en colère. Quoi ! l’Éducation Nationale ne ferait plus son boulot ! la pédagogie muséale serait au point mort ! notre jeunesse serait décérébrée ! après, qu’on ne s’étonne pas si et blablabla…
Et puis, j’en ai eu marre de râler comme d’habitude sur notre société qui marcherait sur la tête, sur ce monde où toutes nos valeurs se perdraient, notre jeunesse s’enfonçant dans l’inculture, l’ignorance, et blablabla…
Oui, au fond de moi, il y avait bien une petite voix qui me murmurait autre chose. Une voix que j’entendais à peine et qui – disons-le franchement – regardait le monde d’aujourd’hui avec une certaine bienveillance. Elle me susurrait que – quand même ! –, des enseignants avaient eu la conscience professionnelle et surtout l’énergie d’amener leurs élèves – peut-être en bus depuis Perpignan ? – jusqu’au Rijksmuseum d’Amsterdam, et qu’après tout, toutes ces chères têtes blondes lisaient sûrement sur leur i-phone la page de Wikipedia sur la Ronde de Nuit de Rembrandt.
Restons positif.
Comme il était un peu plus de trois heures du matin, il me sembla que sonnait l’heure d’aller faire la mienne, ma « ronde de nuit » dans les rues de Toulouse, histoire de voir si la nuit du XXIème siècle était aussi sombre que celle du XVIIème. Hélas, en arrivant sur le Quai des Savoirs – nouveau haut-lieu toulousain de la Culture Scientifique –, la nuit était largement éclairée par des lampadaires hight tech, mais bien déserte à ma connaissance. Pas l’ombre d’un arquebusier, d’un bourgmestre ou d’un porte-enseigne. Seulement deux voitures de police longeant nonchalamment les allées Jules-Guesde et un peu plus loin, la vision glaçante et terrible d’une ambulance roulant au pas, le gyrophare éteint. Sur les bords du canal, j’aperçus la tente Quechua d’un indien SDF et un peu plus loin une prostituée – qui devait être un homme – et qui se gelait les jambes, mais – et je le dis sans ambages – nulle courtisane de militaire brandissant un poulet mort. Oui, le monde avait bien changé. Le progrès avait fait son boulot. Je pouvais donc revenir sereinement me coucher.
Avant de me glisser dans les draps, par curiosité je jetai un coup d’œil sur la page Wiki de La Ronde de nuit. J’appris ainsi qu’après restauration, par une mauvaise appréciation d’un apprêt que l’on nomme « bitume de Judée », ce que nous désignons – à tort semble-t-il – La Ronde de nuit, s’appelle La Compagnie de Frans Banning Cocq et Willem van Ruytenburch, et que la scène, à l’origine, se passait en plein jour.
Comme quoi, si j’avais lu ma page Wiki comme ces jeunes élèves, j’aurais pu me coucher plus tôt.

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Bonne année à tous !

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Hommage à Lemmy Kilmister

Aime-moi pour toujours, ou pas du tout,
Fin de notre attache, le dos au mur,
Donne-moi ta main,
Ne te demande jamais pourquoi,
Ne me promets rien, vivons jusqu’à la mort.

Tout change,
La vie reste la même,
Tout le monde est coupable, personne n’est à blâmer,
Chaque moyen de sortir
Te ramène au début,
Tout le monde meurt
Pour briser le cœur de quelqu’un.

Nous sommes le système, nous sommes la loi,
Nous sommes contre la corruption, le ver dans le noyau,
Un autre, ris jusqu’à ce que tu pleures,
La foi jusqu’à la mort ou un couteau dans l’œil.

Tout change,
La vie reste la même,
Tout le monde est coupable, personne n’est à blâmer,
Chaque moyen de sortir,
Te ramène au début,
Tout le monde meurt
Pour briser le cœur de quelqu’un.

Aime-moi ou laisse-moi, ne me dis pas de mensonges,
Ne me pose pas de questions, ne m’envoie pas d’espions,
Tu sais, l’amour est un voleur,
Il a volé ton coeur dans la nuit,
Glissé entre tes doigts,
Tu tiens le meilleur.

Tout change,
La vie reste la même,
Tout le monde est coupable, personne n’est à blâmer,
Chaque moyen de sortir,
Te ramène au début,
Tout le monde meurt
Pour briser le cœur de quelqu’un.

Lemmy Kilmister (1945-2015) pour Mötorhead

(Traduction réalisée par Andy Biersack)

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Il est temps de reprendre le chemin de l’école. Celle du songe et de l’inconnu. Tu ne t’es pas trop battu, tu n’as pas perdu ton temps. Tu as simplement trop usé tes ongles contre des murs infranchissables.

Quelque chose de neuf advient toujours dans la tête des hommes. Imperceptiblement. Une lumière nouvelle née de la somme des ombres. D’un trop plein. Sans reniement ni fortune. C’est une sorte de dénouement en chemin.

Alors n’’attends pas le pire. Ne te contente pas du mieux car le mieux est l’ennemi du bien. N’aie pas peur de ce que tu ne comprends pas encore. Fais confiance à la force de tes doutes. Décèle la beauté partout où elle se trouve. Apprends désormais à accompagner le monde plutôt qu’à le maudire.

Et puis, quand bien même tout semblerait inutile et vain, écoute le chant des papillons de nuit. Il n’est inaudible que pour les impatients. Il te dit qu’avant demain il y a aujourd’hui et qu’il est possible de faire avec ce qui reste.

Alors fais-le.

Bruno Ruiz, inédit, 2015

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Ce qui chante invente un autre monde
Entre les arbres tombés et ceux qui demeurent

C’est un regard vers l’horizon des hommes
Un azur naissant

Il n’y a pas d’autre aujourd’hui
La lumière est notre force

Rien ne peut naître des ténèbres
Il nous faut bâtir ailleurs

Car ailleurs nous habite
Et je le célèbre

C’est un pays si petit qu’il contient l’univers
Il est si grand qu’il n’a pas de place pour un seul être

Il faut jeter les mots de l’ombre
Epouser la beauté

Ne jamais plus quitter le centre de la joie
Etre pour l’autre

Mais le dire n’est pas le faire
Ce n’est qu’un projet d’actes

De ce pas je me lève pour me taire

Bruno Ruiz, inédit, 2015

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Hommage à Gilbert Baqué

L’APRÈS-VIVRE

Dans le discours frêle d’une fontaine, un été,

j’ai reconnu ton nom, absente,

J’ai écouté le monde,

tenu tête à la nuit,

à la désaffection des choses.

J’ai su que rien, plus rien ne me protège,

ni la chaleur du sang, ni l’or des promenades,

ni la beauté du ciel harcelant nos fenêtres,

quand nous sommes ensemble.

À deux pas de mon ombre, parfois,

un fol orage de clématites tombe en extase.

On me rappelle d’un sourire

l’enchantement des corps,

toute une vie blottie au creux blond d’une épaule.

N’importe,

je cours après les mots,

je n’ai plus la parole.

Gilbert Baqué (in Ressacs)

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Godard, le cinéma, vieillir, etc.

Je ne sais pas pourquoi mais ce petit film de Godard m’a vraiment bouleversé. J’en ai même pleuré. Cet homme seul qui tombe face à l’impuissance de comprendre plus. Puis se relève. Entre simulacre et métaphore. N’ayant pour solution provisoire que la parole d’un philosophe et celle d’un poète.

On dit qu’il faut se faire une raison

Alors je rentre à la maison

Avec les cendres de Gramsci

Un poème de Pasolini

Ça parle de diable et de corruption

Non. Je ne sais pas vraiment pourquoi ce petit film de Godard me touche autant.

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Petite piqûre de rappel

4558896_6_1699_ill-4558896-7fd9-oxfam-riches_65fcf54300d68a67d3949f92cf2b710f 4558910_6_04e8_ill-4558910-7806-oxfam-pauvres_dbac4069885ea031615bc5894f272078

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

William Shakespeare, un sonnet de circonstance…

Fatigué de ce monde je demande à mourir, / Lassé de voir qu’un homme intègre doit mendier / Quand à coté de lui des nullités notoires / Se vautrent dans le luxe et l’amour du public, / Qu’on s’amuse à cracher sur la sincérité / Que les places d’honneur sont pour les plus indignes / Qu’on offre des corps vierges à des désirs brutaux, / Qu’on couvre d’infamies le juste diffamé / Qu’un fort devient infirme au pouvoir du difforme, /Que l’art est bâillonné sous un règne arbitraire, / Que des singes en docteurs décident du génie, / Qu’un être simple et vrai est traité de stupide, / Que le bien asservi est esclave du mal / Fatigué de tout ça, je veux quitter ce monde / Sauf que si je me tue, mon amour sera seul.

William Shakespeare, Sonnet LXVI

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

« Mon corps était plus immense que la terre et je n’en connaissais qu’une toute petite parcelle ».
René Char

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

087fe336528efcca071d53daba4363f7

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

À propos de Charlie-Hebdo

Les journalistes de Charlie Hebdo ne sont pas morts parce qu’ils étaient des adolescents attardés post soixante-huitards qui aimaient les farces de potaches.
Ils sont morts parce qu’ils étaient des militants athées, libertaires et pacifistes.
Ils sont morts parce qu’ils le revendiquaient haut et fort depuis toujours à l’aide d’une arme noble et efficace : l’humour.
Ils ne se moquaient pas de ceux qui croyaient.
Par leurs dessins, ils dénonçaient seulement avec insolence ceux qui tuaient au nom de leur croyance.
C’est pour cela qu’ils ont été assassinés.
Ils ont été assassinés ni par des cons, ni par abrutis ni par des fanatiques.
Ils ont été assassinés par des combattants conscients de ce qu’ils faisaient au nom d’un parti politique religieux qui se réclame du Coran et du Prophète.
Ils ne se sont pas trompés de cible.
Quand la douleur compassionnelle sera retombée, celle – justifiée – des slogans et du lyrisme, il nous faudra analyser attentivement non seulement les raisons d’un tel choix, mais aussi ce qui s’est dit et surtout ce qui ne s’est pas dit dans les médias à leur propos.
Ce n’est pas qu’un crime contre les journalistes et la liberté d’expression.
C’est aussi un attentat politique anti-laïque.
C’est l’amalgame du religieux et du politique qu’il nous faut ici condamner.
À « Je suis Charlie », j’aurais préféré plus exactement : « Nous sommes laïques.»

Bruno Ruiz

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Si vous pouvez le rêver vous pouvez le faire.
Walt Disney

bonne-année

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Bruno-Ruiz

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Les hommes politiques se font élire pour chercher à se faire réélire par des électeurs qui lisent les auteurs qui écrivent pour des éditeurs qui fournissent les libraires qui vendent aux voyageurs qui se déplacent dans des transports en commun que les hommes politiques ne prennent jamais.

Bruno Ruiz

Poster un commentaire

Classé dans Non classé