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Un poème de Jean-Paul de Dadelsen

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Sombre. Mais l’espace plus vaste.
Moins de gens. Le sentier dans l’obscurité
mène-t-il vers une solitude plus vraie ?
Peut-être est-ce à cet âge, en ce lieu, ici
que se partagent les routes.

Sombres heures, journées, semaines. Ainsi
dans la plaine de ton enfance, les eaux très lisses,
très silencieuses. Et noires. Le cœur
s’est lassé de courir. À pas plus lents,
À pas presque égaux, ce cœur
nous entraîne sans bruit vers l’ampleur de la nuit.

Il ne désire plus. Ne gambade plus. Ne se cabre plus.
Mais à voix basse, dans la brise obscure, il chante encore.
Lente chanson linéaire, horizontale,
sans grincements, sans grimaces, sans cris.

Il est temps de dormir. Faut-il présentement
attendre le retour d’une aube plus mûre
pour un travail plus régulier ?
Ou faut-il déjà, faut-il vraiment, faut-il
descendre vers les rives de la grande eau souterraine ?

Jean-Paul de Dadelsen, 1913-1957

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Découvrir la poésie de Antonieta Villamil

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Nous avons tous besoin d’un bon jeûne
pour cela aujourd’hui tu jeûnes de multitudes

Tu n’entends pas les écoliers et leurs pas
de chiots désolés

Tu n’entends pas les fonctionnaires
et leurs secrétaires leur enfermement quadrillé
de numéros en tasses de café

Tu n’entends pas les mères au foyer
et leurs paniers si maigres
ni le trou dans leurs porte-monnaie

Tu n’entends pas non plus
les policiers et les voleurs

Ni les marchands et leurs acheteurs
poissés dans leur quotidien rituel
de la stridence

Tu ne comprends pas les programmes de télévision
ni le vide qu’ils déclarent à la solitude

Aujourd’hui tu jeûnes des multitudes
de passants de parcs et de places
tous ces contraints à la légère

Nous avons tous besoin d’un bon jeûne
pour retrouver ce que dit
le silence des choses.

Antonieta Villamil, poétesse colombienne, née en 1962 à Bogota.
Traduction Laura Vazquez

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Pour qu’on se souvienne d’eux mais aussi de Jacques Debronckart

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Mutins de 1917 est une chanson écrite en 1967 par Jacques Debronckart (1934-1983), chanson dont il est également le compositeur.Elle rend hommage aux soldats qui furent fusillés lors de la bataille du Chemin des Dames, au cours de la Première Guerre mondiale.
La chanson a été interdite de diffusion sur les ondes nationales dès sa sortie. Ce n’est que plus de trente années plus tard, précisément le 22 novembre 1998, dans l’émission de Robert Arnaut Histoires possibles et impossibles, qu’il a été possible d’entendre cet enregistrement original de Jacques Debronckart. (source wikimedia)

Vous n’êtes pas aux Monuments aux Morts
Vous n’êtes même plus dans les mémoires
Comme vos compagnons de la Mer Noire :
Vous êtes morts et deux fois morts.
A vos petits enfants l’on ne répète
Jamais comment finit leur grand-papa :
Il y a des chos’s dont on ne parle pas,
Mutins de mil neuf cent dix-sept

Sur votre dos, les Joffre et les Nivelle
Faisaient carrièr’ dans les états-majors,
Leur humeur décidait de votre sort :
Aujourd’hui qui se le rappelle ?
Au lieu de s’emmerder en garnison,
Au lieu de piétiner au même grade,
C’était le temps béni de l’empoignade,
Vous parlez d’un’ belle occasion…

Vous aviez fait tant d’assauts inutiles,
Juste pour corser le communiqué,
Vous vous sentiez tellement cocufiés,
Telle’ment pris pour des imbéciles,
Que vous avez voulu que ça s’arrête,
Cet abattoir tenu par la patrie,
Cette nationale charcuterie,
Mutins de mil neuf cent dix-sept

Avant l’attaque arrivaient les cercueils
Et vous coupiez votre pain sur leurs planches,
Tout juste si le crêpe à votre manche
N’annonçait votre propre deuil.
Par malheur, la France n’était pas prête,
Se révolter lui paraissait énorme,
Ell’ bavait encore devant l’uniforme,
Mutins de mil neuf cent dix-sept

L’Histoir’ vous a jetés dans ses égouts,
Cachant sous les flots de ses Marseillaise
Qu’un’ bonne moitié de l’armée française
Brûlait de faire comme vous.
Un jour, sortirez-vous des oubliettes ?
Un jour verrons-nous gagner votre cause ?
J’en doute, à voir le train où vont les choses
Mutins de mil neuf cent dix-sept,
Mutins de mil neuf cent dix-sept

Paroles et musique de Jacques Debronckart

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Découvrir la poésie de Margarita Paz Paredes

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Venez, poètes, marchez avec moi
par ces nuits lentes et terribles
dans lesquelles les êtres proscrits de l’aurore
agonisent sans pain et sans paroles.

Venez, poètes,
purifiez la strophe et la conscience.
Que les pas retournent à l’enfance.
Portez la voix plus claire.

Nous marchons pieds nus dans l’Amérique,
et que notre chant soit si simple,
si intime, si profond, si sincère,
que les héros et les enfants l’entendent
et qu’il bouleverse d’amour toute la terre.

Margarita Paz Paredes, poétesse mexicaine, (1922-1980)
extrait de Chanson de l’Amérique
Traduction de Claude Beausoleil

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Découvrir la poésie de Anna Frajlich

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Aiguë, la lumière vespérale
me frappe les paupières
elle était autre, la vue des fenêtres
de mon enfance
d’un côté les jardins
déployés à perte de vue
de l’autre l’enfilade de la rue
plantée de tilleuls touffus
leurs cimes en baldaquin
la lumière quelque part au bout
du tunnel, ronde
et prometteuse
ce n’était pas notre ville
prise à d’autres
enfuis dans l’épouvante
de la guerre, laissant leurs biens
enterrés au jardin
ou sous les décombres
ou encore sur la table
dans des verres de cristal
dont le vin rouge
avait giclé
sur les murs
ce n’était pas notre ville
mais elle fleurissait pour nous
lilas et pommiers
dans mille jardins
violettes et muguets
à l’ombre des haies vives
la ville fleurissait au bord de la rivière
gonflée à ras bord
en ville on entendait
des langues variées
boutures transplantées
d’est en ouest
un gars de Vilno fumait
un de Lvov faisait le
baise-main, un autre à mi-voix
continuait à parler allemand
le yiddish des survivants
chantait dans les rues
et déjà sur les rives
le jargon portuaire
poussait comme l’herbe
entre les pierres
c’est cette image-là
qui me reste en mémoire
tantôt sombre puis
débordante de touffeurs estivales
enfumée au printemps et en automne
par les feux de bois
ville de mon enfance prise à autrui
pour que l’enfant d’autrui
grandisse ailleurs.

Anna Frajlich, né en1942 à Kattatałdyk (Pologne)
extrait de Który las, OPiM, London, 1986
traduction en français par Alice-Catherine Carls

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Découvrir la poésie de Astrid Shriqui Garain

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Je suis vivante,
Et ne renoncerai pas.
Âme tremblante,
Je m’arrache au tombeau,
Je laisse mes os,
Emporte le tendre et lape le sens.
J’ajuste un peu l’outrance,
Et enfile à présent ma peau.
Le ciel d’acier tranche la plaine
Je laisse la tourbe aux corbeaux.
Je ne chuchoterai pas,
Ne m’excuserai pas.
J’avance,
Et rien ne m’arrêtera.
Je suis vivante,
Âme naissante,
Vallées, dunes et coteaux,
Pierres et nuages de cendre.
J’ignore les anges,
Gardiens d’étranges tombeaux.
Rien ne sert d’attendre,
La pluie aime la pente.
Je brise les jours,
Et leur donne l’éclat
Qui leur plaira de rendre.
Maîtres d’aucune souffrance
Esclaves d’aucune promesse
Des oiseaux rares s’envolent
Dans les jardins de mon cerveau.
J’écoute et me rends compte.
Je force, défonce et annonce,
Je tords le jour sans ଠcoup.
Mes mains savent,
Mes jambes arpentent.
Durer pour durer,
Voici l’inhumanité.
Être pour comprendre,
J’immole ici l’effroi.
Je suis vivante,
Âme aimante et bondissante,
Je n’ai que ma peau.
Il faut que je l’entende
Elle chante ma légende.
Je suis vivante,
Âme soudaine,
Le temps lui même
Promet d’être beau.

Astrid Shriqui Garain, mars 2012

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Voir les vidéo de Zach King

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https://www.youtube.com/embed/C8O8W0RlCTc

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Découvrir la poésie d’Amina Saïd

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nous n’avons pas la réponse
aux questions que pose le silence
ni d’explication aux rêves
à peine devinons-nous certains signes

que savons-nous du miracle qui nous réunit
puis de ce qui lentement nous sépare
de ce qui se dit à travers nous
lorsque nous tentons d’écrire
de l’objet réel de notre quête
ou de ce qu’est la plus belle chose du monde

nous ne connaissons ni la part non vécue
de nos vies ni ce que nous ne sommes pas
ni même ce que nous sommes vraiment
ou ce que nous aurions pu être

nous ne connaissons ni la raison du soleil
ni le pourquoi du cercle de la terre du ciel
de la ronde des naissances et des morts

ni les autres noms du néant ceux de la lumière
ni même la vraie couleur du temps
ou les limites de l’âme
ou les chiffres liés à la disparition des astres

pas plus que le centième nom du rien

Amina Saïd, né en 1953 à Tunis

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Découvrir la poésie de Andreea-Maria Lemnaru

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Je souris et je pleure en cascades
Comme un enfant qui n’a jamais vu la mer

Je ne suis pas guéri des mots de têtes

Ni des mots de cœur d’ailleurs

Le souffle me manque partout où je vais

Et lorsque j’entends un souvenir s’approcher à pas furtifs

Mes yeux se ferment au monde entier

Andreea-Maria Lemnaru,née en 1991 à Bucarest

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Découvrir la poésie de Amélie Murat

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Je pense à vous, lointain ami de ma jeunesse
Vous que j’ai fait souffrir sans comprendre vraiment,
Car ces choses ne sont point choses qu’on connaisse
Avant de les avoir souffertes… en aimant.
Je pense à vous, d’un cœur compréhensif, à l’heure
Où le mal que j’ai fait, largement m’est rendu,
Ne me révoltant pas sous la loi, si je pleure,
Quand ce vindicatif talion m’était dû.
Couples désaccordés, nous traversons la vie,
Tendant nos bras qu’affole un vertige émouvant…
Et l’instinct auquel l’âme imprudente se fie,
N’est pas plus assuré que le souffle du vent.

Amélie Murat, 1885-1940, extrait de le sanglot d’Eve, 1923

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Découvrir la poésie d’Henriette Charasson

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Pourquoi, femmes qui chantez votre amour, parlez-vous toujours de haine?
Pourquoi ne savez-vous aimer qu’avec fureur et pourquoi vos transports sont-ils désordonnés?
L’amour, c’est une paix profonde et musicale; c’est aussi la douceur d’un coeur qui s’abandonne,
Le feu n’est pas seulement une bûche qui flambe, c’est aussi le foyer près duquel on s’asseoit.

Henriette Charasson, 1884-1972, Poèmes du foyer

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Découvrir la poésie d’Adeline Baldacchino

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Elle ouvre son sac, trouve un bol, il faudrait boire, elle ne boit pas
se débarrasse de l’écuelle
superflue se dit-elle, marmonne, fouille, jette
des choses autour d’elle, se lèche les paumes, longuement
retrouver le sel de sa propre peau
longtemps boire de l’eau devenir sa propre fontaine
trente oiseaux qui se regardent dans le miroir.

Adeline Baldacchino, née en 1982, Treize petits tableaux diogéniques, Tableau n°4 / Simourgh, 2014

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Découvrir la poésie de Rachel Aboyoyo Aboyoyo

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Ces fragments de vie qui s’envolent
Aux heures tièdes du jour
Ces lambeaux de vie qui se disséminent
Dans les fracas impétueux du néant
Ces morceaux de vie qui s’entrechoquent
Dans la caserne de l’étroitesse

Ces vies sans vie
Vivifiées dans les soirs enrobés de lune
Ces vies sans vie
Vivifiées dans l’espoir
De briser le pouvoir de la mort

Ces vies vraies vies
Sporalisées dans la bourrasque du dédain
Ces vies pittoresques
Qui s’entrelacent à l’affût
De l’étincelle du rudoiement

Ces petits brins de vie
Qui dansent en pleur au soir d’une vie sacrifiée,
Ces vies montage d’une vie
Encore plus heureuse
Encore plus lumineuse
Encore plus soyeuse
Ces vies qui portent le germe
De la naissance
Ces vies crépuscule et aube étoilés
Ces vies qui s’accrochent vigoureusement
Au pouvoir du bourgeonnement
Ces fragments de vie qui s’envolent
Aux heures tièdes du jour.

Rachel Aboyoyo Aboyoyo, Senteurs du crépuscule (2011)

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Hommage à Janis Joplin

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Voici un enregistrement de Cry Baby de Janis Joplin réalisé en public lors de sa fameuse et dernière grande tournée à bord du train All-Star, entre le 28 juin et le 4 juillet 1970 qui s’est terminée par le Festival Express à Toronto. Elle mourra d’une overdose trois mois plus tard. Elle est accompagnée par le Full Tilt Boogie Band. Cry Baby raconte l’histoire d’une mère possessive qui s’adresse à son fils qui revient chez ses parents à la suite d’un échec amoureux. L’interprétation est époustouflante de précision, sans l’once d’un artifice. Tout est vrai, à fond, d’une énergie éblouissante, d’une maîtrise vocale totale, elle jouit sous nos yeux en chantant que cela en est presque indécent. Je l’écoute très régulièrement pour me rappeler que chanter veut dire quelque chose. Regardez-là bien : elle ne perd pas le public une seule seconde. C’est une merveille à mettre entre les mains de toutes les chanteuses et de tous les chanteurs français, de Jacques Bertin à François Valéry, de Juliette à Céline Dion. Cela va en surprendre plus d’un mais elle est morte à l’âge de 27 ans, il y a 46 ans et je ne m’en suis pas encore remis.

 

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Découvrir la poésie de Marie-Claire Bancquart

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Dans le feuilletage de la terre
dort la fragilité du mammouth, des poulpes
qui respirèrent avant nous.

Viens vers moi. Prends mon épaule.

Notre distance avec la ténèbre s’amenuise.

entre os de seiche, éclanche de plésiosaure
mon omoplate prend son rang.

Sous elle
le cœur attend
un dieu, une enfance.

Viens vers moi ».

Marie-Claire Bancquart, née en 1932, extrait de Dans le feuilletage de la terre, Belfond 1994

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Découvrir la poésie d’Adrienne Monnier

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Bonjour, bonsoir, bonne nuit, merci, excusez, s’il vous plaît… Vermine de Dieu, il y a là de quoi vous dévorer la moitié de la parole. Pourquoi est-ce que je me démangerais dans tous leurs bons ceci et leurs bons cela. Est-ce que je les aime, est-ce que je les crains ? et eux, ont-ils souci de moi ? Ce n’est que du raflafla et ils mériteraient d’avoir la tête où ils ont le cul. Plutôt dire bonjour à mon chien, ça c’est un gars qui ne fait qu’un avec moi. Attendez voir un peu que je vous enfonce mes dents dans les mollets, que je pisse contre vos portes, et que je vous aboie la nature de mon naturel.

Sacrrre nom de nom de nom de sacrrre nom. Non.

Adrienne Monnier, 1892-1955, Le Bourru 1930

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Découvrir la poésie d’Anna de Noailles

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Rire ou pleurer, mais que le coeur
Soit plein de parfums comme un vase,
Et contienne jusqu’à l’extase
La force vive ou la langueur.

Avoir la douleur ou la joie,
Pourvu que le coeur soit profond
Comme un arbre où des ailes font
Trembler le feuillage qui ploie ;

S’en aller pensant ou rêvant,
Mais que le coeur donne sa sève
Et que l’âme chante et se lève
Comme une vague dans le vent.

Que le coeur s’éclaire ou se voile,
Qu’il soit sombre ou vif tour à tour,
Mais que son ombre et que son jour
Aient le soleil ou les étoiles…

Anna de Noailles, 1876-1933, L’ardeur

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Découvrir la poésie de Louise Ackermann

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Mes pleurs sont à moi, nul au monde
Ne les a comptés ni reçus,
Pas un oeil étranger qui sonde
Les désespoirs que j’ai conçus

L’être qui souffre est un mystère
Parmi ses frères ici-bas ;
Il faut qu’il aille solitaire
S’asseoir aux portes du trépas.

J’irai seule et brisant ma lyre,
Souffrant mes maux sans les chanter ;
Car je sentirais à les dire
Plus de douleur qu’à les porter

Paris, 1835

Louise Ackermann 1813-1890, Adieu à la poésie 1835 in Contes et poésies (1863)

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Découvrir la poésie de Martine Audet

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Les couleurs s’étalent
Derrière la vitre

Avec parfois ces griffes
Sur le papier des larmes

Tu songes à la faute
Aux mauvaises lumières

Tu t’éloignes

De l’ombre
Dans chaque main

Martine Audet, née en 1961, extrait de Des voix stridentes ou rompues
éditions du Noroît, 2013

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Découvrer la poésie de Linda-Maria Baros

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Les vieux, les grands enfants de la ville rampent à plat ventre,
ils entrent dans leur maison de carton, sur les trottoirs,
et grouillent dans les recoins,
comme s’ils voulaient déjà se faire une place sous
la terre.
Ils se traînent sur une bouche de canalisation embuée
(c’est ainsi qu’ils renforcent leurs liens avec les profondeurs),
comme des poules géantes
qui couvent leurs fleurs, la moisissure.

Les grands, les vieux enfants de la ville rampent à plat ventre
et crachent dans le whitman de la rue
comme dans une soupe.

Le dieu des canalisations les enveloppe
soigneusement dans un nuage, comme des anges.

Linda Baria Baros, née en 1981, L’autoroute A4 et autres poèmes, Cheyne éditeur, 2009

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Découvrir la poésie de Noria Adel

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Tu t’attardes dans ton bal mortifère
À revêtir la plate marée et dormir
Tu t’attardes dans ta prégnance
À te nicher dans ma mémoire
Tel un enfant, tel une pierre
Tu échanges les serrures
Tu ériges tes miradors
Tu étales tes pâtures
Tu lèves les camps
Et dans mes yeux
Tu t’étends las
Tel un chat
Si noir et
Si pur

Noria Adel, né en 1980 à Alger

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Découvrir la poésie de Catherine Paysan

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La nuit tombe.
De doux lampions s’allument.
La lune tombe
Et le ballon s’allume.
C’est toujours extraordinaire
Que le spectacle d’un enfant
A ras de digue, à la lisière
D’un monde où s’engloutit le temps,
En train de jouer comme si
C’était une affaire d’État,
Tenant la lune entre ses doigts
Comme une médaille, un grigri
Comme s’il était innocent
Ou plus royal que l’Océan!

Catherine Paysan, née en 1926

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Découvrir la poésie de Louisa Paulin

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Quelqu’un d’un doigt léger m’a touchée à l’épaule.
Je me suis retournée mais il s’était enfui :
Peut-être es-tu celui que je n’espérais plus
Et dont le souvenir confus
Trouble encore quelquefois le miroir de mes songes ?
Ou bien
L’ange gardien de mon âme d’enfant
Alors que résonnait aux jardins du Printemps
Le doux éclat de nos deux rires ?
Je froissais quelquefois tes ailes dans nos jeux,
Blanches ailes au reflet bleu
Comme l’enfantine journée.
Viens-tu comme autrefois, poser mes pieds lassés
Sur la divine échelle où palpitaient les anges ?
Nous la sentions vibrer d’amour pur sous nos doigts,
Mais c’était le temps d’autrefois…
Ou bien
Es-tu tout simplement
Celle que chaque jour j’attends,
La patiente Silencieuse,
Avec le fil aiguisé de ta faux
Dissimulé derrière ton épaule ? …
Es-ce donc en ce soir d’automne
Et dans sa fragile beauté
Qu’il faut partir pour l’incertain voyage ?
Ô Mère du sommeil, prends moi donc par la main,
Ne faisons pas de bruit et ne troublons personne,
Partons comme s’envole une feuille en automne.

Louisa Paulin, 1888- 1944

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Découvrir la poésie de Mathilde Pomès

 

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Ivres
d’azur,
guivres
de cris
roulant sur
les replis
clairs
de l’air ;
flèches d’aile,
traits en grêle
contre cibles
invisibles ;
infaillibles
coeurs battants
la mesure
du délire ;
têtes sûres
en avant
par la spire
des vertiges ;
vos voltiges,
martinets :
les prestiges
de l’abstrait.

Mathilde Pomès, 1886-1977, extrait du recueil Altitude

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Découvrir la poésie de Vénus Khoury-Ghata

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C’était hier
il y a très longtemps
la colère du père renversait la maison
nous nous cachions derrière les dunes pour émietter ses cris
la Méditerranée tournait autour de nous comme chien autour d’un mendiant
la mère nous appelait jusqu’au couchant

ça devait être beau et ce n’était que triste
les jardins trépassaient plus lentement que les hommes
nous mangions notre chagrin jusqu’à la dernière miette
puis le rotions échardes à la face du soleil

C’était ailleurs
il y a très longtemps
lasse de nous appeler
la mère quitta la terre pour entrer dans la terre
vue d’en haut elle ressemblait à un caillou
vue d’en bas à une pomme de pin écaillée
il lui arrivait de pleurer en sanglots qui faisaient frémir le feuillage
la vie lui criions-nous est une ligne droite de bruits
la mort un cercle vide
dehors il y a l’hiver
la mort d’un moineau a noirci la neige
mais rien ne la consolait

Quelle est la nuit parmi les nuits demandait-elle à la chouette
mais la chouette ne pense pas
la chouette sait
nous pensions à elle tous les jours
puis une fois la semaine
puis une fois l’an
dans une photo ses cheveux sont couleur sépia
les morts vieillissent comme le papier

Vénus Khoury-Ghata, née en 1937, extrait de Où vont les arbres, 2011

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Découvrir la poésie de Alejandra Pizarnik

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Alejandra Pizarnik est née à buenos Aires en 1936 et elle est morte 1972. Elle a séjourné en France entre 1960 et 1964. Elle a passé les cinq derniers mois de sa vie dans un hôpital psychatrique de Buenos Aires. Dans sa cuisine elle avait écrit : « Ne pas oublier de se suicider ». C’est ce qu’elle a fait le 25 septembre 1972 à l’âge de 36 ans. Voici son dernier poème.

Un jour, peut-être, trouverons-nous refuge dans la réalité véritable. En attendant, puis-je dire jusqu’à quel point je suis contre ? Je te parle de solitude mortelle. Il y a de la colère dans le destin parce que s’approche, parmi les sables et les pierres, le loup gris. Et alors ? Parce qu’il brisera toutes les portes, parce qu’il jettera les morts pour qu’ils dévorent les vivants, pour qu’il n’y ait que des morts et que les vivants disparaissent, n’aie pas peur du loup gris. Je l’ai nommé pour vérifier qu’il existe et parce qu’il y a une volupté inexprimable dans le fait de vérifier. Les mots auraient pu me sauver, mais je suis bien trop vivante. Non, je ne veux pas chanter la mort. Ma mort… le loup gris… la tueuse venue du lointain… N’y a-t-il âme qui vive dans la ville ? Parce que vous êtes morts. Et quelle attente peut se changer en espérance si vous êtes tous morts ? Et quand viendra ce que nous attendons ? Quand cesserons-nous de fuir ? Quand tout cela arrivera-t-il ? Oui quand ? Où ça ? Comment ? Combien ? Pourquoi ? Et pour qui ?

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Découvrir la poésie de Joyce Mansour

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Il suffit de quelques minutes de concentration dans n’importe quelle position pour entendre augmenter les envoûtantes ondulations de ta voix. Je serre les genoux. J’halète. Je sens tes mains, soigneuses tortionnaires sous mes vêtements : je ne suis plus qu’un son clair galvanisé par la foudre. Alternativement victime et bourreau j’étire mon pistil séminal… Je joue. À table, par exemple, chez des amis ou au restaurant, je mastique mollement tout en appuyant mes fesses sur la banquette, et j’imagine ton visage aveugle entre mes cuisses : il monte et descend ainsi qu’une flamme nourrie d’acétylène dans la broussaille sèche de la savane. Sinon je prends part à la conversation, puis, au beau milieu d’une phrase, je pense violemment à ta bouche sur mon sexe aux douces lèvres intérieures et babillages de velours ; je continue à grimacer, à passer le sel, des mots jaillissent de ma bouche comme l’eau de l’immense baleine, mes rires éteignent les bougies ; et les bandelettes de l’hébétude mondaine tombent une à une. Gelée, pour moi seule brille la lune déserte. Je pense à toi comme je respire et, malgré les franges de la nappe à carreaux qui dérobe les genoux à la vue, mon clitoris se montre toujours plus encombrant. Le goût accru de mon pubis envahit toutes les bouches. Ma plaine se soulève et fulmine. Je ne saurais attendre le dessert.
Au salon les meubles s’allongent démesurément dans les perspectives glacées des miroirs ; la fenêtre donne sur la nuit accroupie dans la cour, nuit visqueuse tel un quai de gare. Des coins obscurs, les escaliers en forme d’oreille, des poubelles capitonnées de fromage blanc se pâment sous le lierre comme autant de toiles de Renoir dans la bouche d’un conservateur de musée. Les valets se frôlent en passant, les portes se balancent sur leur gonds bien huilés, les courants d’air respirent fort et la buée colle ma robe sur mes hanches ainsi qu’une cataracte sur le cristallin. La banquette me paraît oblongue, métallique, absurde. Les poils roux du tapis se redressent sous mes talons. Le miroir gobe les danseurs avec un fort bruit de succion. « Soirée merveilleuse » chante les noceurs derrière le paravent. Soirée d’hiver.
J’ôte mes lunettes. Je m’assieds sur un coin de table sans nappe ni falbala : encore un coït impromptu. Funambule, je me cale sur le fil rigide et, pourquoi lutter ? je coule. Vide. Vide. Je pense à toi à tout instant. Je t’appelle. De longs et délicieux orages pétrissent le fil candide. Je voudrais rouler entre tes doigts comme une cigarette, m’enfoncer à grands coups de marteau entre tes dents de Cherokee, tombé à la renverse tel un sycophante en culotte courte, palpiter dans ta gorge tel un sanglot dans un nuage de café. La cloche de montagne que je porte à même le crâne tinte ardemment : son. Jaune comme l’extase.

Joyce Mansour, 1928-1986

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Découvrir la poésie de Claudine Chonez

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Elle a un fruit d’Andalousie
de grains sombres de sang
chaque caillot de martyr
est dans sa pulpe entre nos dents
chaque vengeance dans le plomb
mûr pour l’éclatement
Ô chant profond ! Et nous ne savions pas
en cet été s’il y a trente étés
quand la première fois ton cri nous révélait :
se pouvait-il qu’un jour fut déchirée
cette étoffe de source de soie et de joie
qui découvrait le monde avec le jeune corps ?

Trente années trente années et nous ne savions pas
qu’il déchirait déjà Lorca et Guernica
Grimau pêle-mêle os pierres de nos remords.
Près de vous quand le jour viendra
oserons-nous aimer vous goûter vieux témoins ?

Ô jardins ô jasmins fruits et l’eau jaillissant
pour deux bouches au creux d’une main.

Claudine Chonez, (1906-1995), La mise au monde

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Découvrir la poésie de Louis Dubrau (Louise Janson-Scheidt)

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Donc, il serait venu le temps de cet échange,
De ce dommage à deux,
De ce saccage au goût de miel.

Nous sommes dissemblants autant que ces jeux d’ombre
Qui traînent au travers de champs ensoleillés,
Mais nous nous ressemblons, sitôt les yeux fermés.

Donc, il serait venu le temps de cet échange
– Transfuges en mal d’inconnus –
Saison de revêtir nos cœurs de nos corps nus.
Le temps s’est arrêté suspendu en nous-mêmes.
Enfant… Tu peux encor choisir
au détour du mirage
la fuite, le regret, l’adieu que boit le vent…

Louis Dubrau (1904-1997), Poèmes

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Découvrir la poésie de Colette Benoîte

Dans la maison déshabillée
de la routine des armoires
j’ai rayé la chambre aux poupées
d’un trait d’oubli sur le miroir.

D’un mot j’ai tranché la guirlande
des jours unis par le passé
en m’esquivant du champ de mon adolescence
et des caprices de l’été.

Entre ces murs d’où je me chasse
flotte un sourire de ma mère
comme un fil de la vierge accroché à la treille
comme un pollen tombé de l’aile d’une abeille.

Flotte la fumée dérisoire
d’un espoir mort à petit feu
et la chance prise aux cheveux
de me soustraire au jeu de ma mémoire.

J’ai désarmé les almanachs
détenteurs de toutes menaces;
je me dérobe à leurs hivers
mais je garde ma carapace
et j’emporte avec moi mes fers.

Colette Benoîte, (1920-1978), Territoires sans nom

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Découvrir la poésie de Gabrielle Marquet

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En certaines saisons d’orage
anguille aveugle et dirigée
je voyage.

Nul ne saura mes rires gémis
mes délices en ces sargasses.

C’est assagie que je reviens
journalière à la terre.

Peut-être de ces transparents naufrages
me reste-t-il au flanc cette langueur.

Ce bleu d’ailleurs à l’âme?

Gabrielle Marquet, (née en 1928), Le bonheur d’être

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Découvrir la poésie de Gisèle Prassinos

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On dirait que Pierre se mange lui-même peu à peu.
On dirait qu’il s’use par le dedans et que bientôt il va disparaître dans une dernière convulsion.
Sa peau fragile semble être le siège unique de sa vie.
Car l’intérieur n’est que nuit et sécheresse.
Son sang, son cœur, sa dignité sont dans cette peau qui travaille péniblement à garder les traits de Pierre.
Pierre n’est d’ailleurs plus que ses traits, sombres et creux avec une nuque poussée pour trahir.
Tout le chagrin de Pierre est écrit sur sa nuque, une nuque née pour ce chagrin.
Avant le chagrin, Pierre avait un cou mais pas de nuque.
Dans la foule, on ne voit pas son visage mais s’il se retourne sa présence éclate.
L’homme au chagrin est arrivé.
Humble et lasse, une nuque se promène. Elle accuse, elle hurle, l’indécente, tout ce que le pauvre Pierre a réussi à cacher.

Gisèle Prassinos,(1920-2015) L’homme au chagrin

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Découvrir la poésie de Liliane Wouters

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On s’en vient seul et l’on s’en va de même.
On s’endort seul dans un lit partagé.
On mange seul le pain de ses poèmes.
Seul avec soi on se trouve étranger.

Seul à rêver que gravite l’espace,
Seul à sentir son moi de chair, de sang,
Seul à vouloir garder l’instant qui passe,
Seul à passer sans se vouloir passant.

Liliane Wouters, (1930-2016)

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Découvrir la poésie d’Anne Hébert

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Il y a certainement quelqu’un
Qui m’a tuée
Puis s’en est allé
Sur la pointe des pieds
Sans rompre sa danse parfaite.

A oublié de me coucher
M’a laissé debout
Toute liée
Sur le chemin
Le cœur dans son coffre ancien
Les prunelles pareilles
A leur plus pure image d’eau

A oublié d’effacer la beauté du monde
Autour de moi
A oublié de fermer mes yeux avides
Et permis leur passion perdue

Anne Hébert (1907-2000), Il y a certainement quelqu’un

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FOOTBALL

Le Football excite l’appât du gain, engendre la violence, attise le racisme et la xénophobie, confond l’alcoolisme avec la fête, considère le doping comme inévitable, le jeu comme règle sociale indépassable et l’élimination de ses adversaires comme le summum de la justice. Ce sont là de vraies valeurs pour notre belle jeunesse.

Heureusement qu’il y a le Tour de France !

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MÉTHODE

On relève la tête. On essuie ses larmes. On se tient bien droit et puis on avance. Tranquillement. On progresse. On n’a pas peur. On garde le sourire. Et si possible, on propose.

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HOMMAGES

Ce soir je rendrai hommage aux chansons de Léo Ferré avec quelques-uns de mes collègues au théâtre des Nouveautés de Tarbes. Un petit clin d’œil fraternel quand même et aussi à Georges Brassens, Félix Leclerc, Jean Ferrat, Jacques Brel, Barbara, Charles Trenet, Gilles Elbaz, Bourvil, Giani Esposito, Allain Leprest, Guy Béart, Bernard Dimey, Serge Reggiani, Gilbert Bécaud, Boby Lapointe, Bernard Haillant, Colette Magny, Jacques Cerizier, Serge Gainsbourg, Claude Nougaro, Georges Moustaki, Marcel Mouloudji, Jacques Debronkart, Jean-Max Brua, Lény Escudero, j’oublie sûrement bien d’autres disparus qui mériteraient eux aussi d’être célébrés. Vous pouvez m’aider à compléter cette liste hélas non exhaustive car peut-être que nous aimons les mêmes morts ?

 

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BONNE FÊTE BRUNO !

Oui, aujourd’hui c’est ma fête. Autant que je me la souhaite moi-même. Et pour que ce blog serve vraiment à quelque chose, sachez aussi que je suis allergique à la pelliciline, au Naproxène sodique, au Trarnadol Paracétamol, à l’Apronax 550 et à l’IXPRIM 37.5., aux gens de droite en général, et aux gens de gauche en particulier. Mais je comprendrais très bien que vous n’en ayez rien à faire. Ça me rassure juste un peu de vous le dire.

Bonne fête donc à tous les Bruno ! (y compris Bruno Duvic)

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Bruno Ruiz / L’EFFET PAPILLON

Si je n’ai jamais semblé vivre à l’unisson des hommes
c’est que j’ai toujours voulu entendre leur note discordante
celle qui empêche la mélodie évidente de leur vie
Mais ce ne fut jamais pour noircir l’air Ce fut seulement
pour augmenter son harmonie Il est vrai que j’ai toujours voulu
chanter dans les graves
cherchant tellement de nouveaux centres de gravité que
vous n’entendiez presque plus la légèreté de leurs ondes.
Pourtant je ne voulais rien dire d’autre
ce qui advient jamais n’a été écrit
ce qui était ne doit plus être ce qu’il est

J’ai sûrement aussi la prétention de penser que
les choses ne pourraient jamais changer sans moi
Tout se déplace si lentement dans l’univers que je le croyais immobile
Le temps bouge mais il fait du sur place

Me suis-je trompé

La beauté n’était peut-être simplement que ce
papillon posé là sur une épaule nue

juste l’instant d’un regard

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À PROPOS DU TEMPS QUI PASSE

Ce qui est rassurant aujourd’hui, c’est de savoir qu’on a plus de chance de vivre dix ans de plus que dix ans de moins. C’est une bonne nouvelle ça, non ?

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MÉMOIRE ET HISTOIRE

Quelle mémoire nous mesurera, demain ? Les vieux réécrivent leur jeunesse comme ça les arrange, pour que ça leur fasse le moins de mal possible. L’Histoire fait la même chose et l’école doit se débrouiller avec tout ce temps qui passe. Que dire de Pétain aux élèves de 1918, à ceux de 1945 et à ceux de 2016 ? Il m’est assez drôle de lire aujourd’hui ce que l’on m’enseignait sur les Gaulois à l’école primaire. Tout est faux. Même le site d’Alésia n’est plus au même endroit. Sarkozy en revanche…

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PROGRAMME

L’idéologie libérale s’assoie sur cinq piliers fondateurs : L’argent, le pouvoir, Dieu, le sexe et la gloire. C’est là son véritable credo. On nous explique que tout cela est regrettable mais que ces valeurs sont inscrites dans la nature humaine, qu’on n’a pas le choix, que c’est comme ça et que l’on ne pourra jamais rien y changer.

Au risque de passer pour un sale utopiste  ou un pauvre ravi de la crèche, je pense au contraire qu’un autre monde est possible, que rien n’est immuable, qu’il peut exister une société qui remplacerait l’argent par le partage des richesses, le pouvoir par l’exercice d’une véritable démocratie, Dieu par la connaissance, le sexe par l’amour et la gloire par la reconnaissance du travail bien fait et la célébration de valeurs positives. On essaie, on se met au boulot et on se donne rendez-vous dans dix mille ans pour une évaluation sur le terrain. ET SURTOUT ON NE TRAÎNE PAS LES PIEDS !

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BONJOUR À TOUS !

Cet été, France Inter l’a annoncé, nous avons vécu trois jours de canicule début août. Je ne sais pas si vous vous rendez bien compte de l’évènement, mais sur le coup de midi, il faisait 38°C dans le Gers ! Du jamais vu depuis début juillet ! Pour rassurer les français d’une telle catastrophe (à savoir qu’il fait chaud en été), Bruno Duvic, le journaliste (qui n’était pas en vacances, lui, mais en état de vigilance optimale sur l’info estivale), a invité  à son micro un spécialiste dont j’ai oublié le nom. Un éminent professeur au Collège de France :

Bruno Duvic (très sérieusement) : «  Professeur, quand peut-on dire qu’il fait chaud ? »

Le professeur (sans rire) : « Il fait chaud quand le baromètre monte. »

Alors là, si c’est pas de l’info ça…

Bref, tout cela pour vous souhaitez à tous une rentrée bien chaude.

Une rentrée sociale je veux dire…

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Bonnes vacances à tous !

Voici venu le temps de la pause estivale.
Je reprendrai le 1er octobre prochain.
D’ici là, faites de beaux éveils.

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Bruno Ruiz / là

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Aujourd’hui , demain peut-être,
Nous sortirons du grand travail
À l’heure dite des logiques vivantes.
Et ce que nous laisserons en héritage
Sera léger comme la fleur du pissenlit dans les herbes,
Parce que nous n’étions là que pour la combinaison des mystères,
Entre la chair et le lieu,
Involontaire évènement de l’univers.

Bruno Ruiz, extrait de , 2002

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Jim Morrison / Je peux interrompre

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Je peux interrompre la course
de la Terre. J’ai fait partir
les voitures bleues.

Je peux me rendre invisible ou minuscule.
Je peux devenir gigantesque et atteindre
les choses les plus lointaines. Je peux changer
le cours de la nature.
Je peux me situer n’importe où
dans l’espace ou le temps.
Je peux appeler les morts.
Je peux percevoir ce qui se passe sur d’autres mondes,
Au plus profond de mon esprit
Et dans l’esprit des autres.

Je peux

Je suis

Jim Morrison, extrait de Wilderness, the lost writings, posthume, 1988

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Pentti Holappa / L’ordinaire

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Je voudrais être près de toi
comment un vers paisiblement libre.
Je voudrais que tu me racontes
posément ton travail et ta vie
et parfois, rarement, les jours de fête,
nous écririons des ballades. Toute la vie
serait une parole naturelle
ou le silence.

Pentti Holappa, extrait de Parfum de fumée, 1987

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Georges Schehadé / C’est la sieste

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C’est la sieste
Les alouettes sont des tableaux blancs
Mets ta tête dans le foin où le cheval s’embarrasse
Le sabot le plus doux
Voici la lune
Elle n’est ronde que parce que tu es triste
Les roseaux sont seuls
Et l’Arbre qui endort les étoiles
Est secoué par un nid

Georges Schehadé, Poésies I, IX, 1938

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Abraham Lincoln / Lettre au professeur de son fils

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Il aura à apprendre, je sais, que les hommes ne sont pas tous justes, ne sont pas tous sincères.
Mais enseignez-lui aussi que pour chaque canaille il y a un héros, que pour chaque politicien égoïste, il y a un dirigeant dévoué…
Enseignez-lui que pour chaque ennemi il y a un ami.

Cela prendra du temps, je le sais, mais enseignez lui, si vous pouvez, qu’un dollar gagné a bien plus de valeur que cinq dollars trouvés. Apprenez lui à savoir perdre mais également à apprécier une victoire.

Éloignez le de l’envie, si vous pouvez, enseignez lui le secret d’un rire apaisé.
Qu’il apprenne de bonne heure que les tyrans sont les plus faciles à flatter…

Enseignez-lui, si vous pouvez, les merveilles des livres…
Mais laissez-lui un peu de temps libre pour considérer le mystère éternel des oiseaux dans le ciel,
des abeilles au soleil, et des fleurs au flanc d’un coteau vert.

À l’école, enseignez-lui qu’il est bien plus honorable d’échouer que de tricher…
Apprenez-lui à avoir foi en ses propres idées, même si tout le monde lui dit qu’elles sont erronées…
Apprenez lui à être doux avec les doux, et dur avec les durs.

Essayez de donner à mon fils la force de ne pas suivre la foule quand tout le monde se laisse entrainer…
Apprenez-lui à écouter tous les hommes… mais apprenez-lui aussi à filtrer tout ce qu’il entend à travers l’écran de la vérité, et à n’en retenir que ce qui est bon.

Apprenez-lui si vous pouvez, à rire quand il est triste…
Apprenez-lui qu’il n’est aucune honte à pleurer.
Apprenez-lui à se moquer des cyniques et à prendre garde devant une douceur excessive…
Apprenez-lui à vendre ses muscles et son cerveau au plus haut prix, mais à ne jamais fixer un prix
à son cœur et à son âme.

Apprenez-lui à fermer les oreilles devant la foule qui hurle et à se tenir ferme et combattre s’il pense avoir raison.
Traitez-le doucement, mais ne le dorlotez pas, parce que seule l’épreuve du feu forme un bon acier.

Qu’il ait le courage d’être impatient et la patience d’être courageux.
Apprenez-lui toujours à avoir une immense confiance en lui même, parce que dès lors, il aura
une immense confiance envers l’Humanité.

C’est une grande exigence, mais voyez ce que vous pouvez faire… C’est un si bon garçon, mon fils !

Abraham Lincoln (1809-1865), Lettre au professeur de son fils

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Kim Mc Millen / Le jour où je me suis aimé pour de vrai

Le jour où je me suis aimé pour de vrai,
j’ai compris qu’en toutes circonstances,
j’étais à la bonne place, au bon moment.
Et alors, j’ai pu me relaxer.
Aujourd’hui je sais que cela s’appelle l’Estime de soi.

Le jour où je me suis aimé pour de vrai,
j’ai pu percevoir que mon anxiété et ma souffrance émotionnelle
n’étaient rien d’autre qu’un signal
lorsque je vais à l’encontre de mes convictions.
Aujourd’hui je sais que cela s’appelle l’Authenticité.

Le jour où je me suis aimé pour de vrai,
J’ai cessé de vouloir une vie différente
et j’ai commencé à voir que tout ce qui m’arrive
contribue à ma croissance personnelle.
Aujourd’hui, je sais que cela s’appelle la Maturité.

Le jour où je me suis aimé pour de vrai,
j’ai commencé à percevoir l’abus
dans le fait de forcer une situation ou une personne,
dans le seul but d’obtenir ce que je veux,
sachant très bien que ni la personne ni moi-même
ne sommes prêts et que ce n’est pas le moment…
Aujourd’hui, je sais que cela s’appelle le Respect.

Le jour où je me suis aimé pour de vrai,
j’ai commencé à me libérer de tout ce qui n’était pas salutaire,
personnes, situations, tout ce qui baissait mon énergie.
Au début, ma raison appelait cela de l’égoïsme.
Aujourd’hui, je sais que cela s’appelle l’Amour propre.

Le jour où je me suis aimé pour de vrai,
j’ai cessé d’avoir peur du temps libre
et j’ai arrêté de faire de grands plans,
j’ai abandonné les méga-projets du futur.
Aujourd’hui, je fais ce qui est correct, ce que j’aime
quand cela me plait et à mon rythme.
Aujourd’hui, je sais que cela s’appelle la Simplicité.

Le jour où je me suis aimé pour de vrai,
j’ai cessé de chercher à avoir toujours raison,
et je me suis rendu compte de toutes les fois où je me suis trompé.
Aujourd’hui, j’ai découvert l’Humilité.

Le jour où je me suis aimé pour de vrai,
j’ai cessé de revivre le passé et de me préoccuper de l’avenir.
Aujourd’hui, je vis au présent, là où toute la vie se passe.
Aujourd’hui, je vis une seule journée à la fois.
Et cela s’appelle la Plénitude.

Le jour où je me suis aimé pour de vrai,
j’ai compris que ma tête pouvait me tromper et me décevoir.
Mais si je la mets au service de mon cœur,
elle devient une alliée très précieuse !
Tout ceci, c’est le Savoir vivre.

Kim Mc Millen, (faussement attribué à Charles Chaplin)

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Benjamin Péret / La semaine pâle

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Blonde blonde
était la femme disparue entre les pavés
si légers qu’on les aurait crus des feuilles
si grands qu’on eût dit des maisons

C’était je m’en souviens un lundi
jour où le savon fait pleurer les astronomes

Le mardi je la revis
semblable à un journal déplié
flottant aux vents de l’Olympe
Après un sourire qui fila comme une lampe
elle salua sa soeur la fontaine
et retourna dans son château

Mercredi nue blême et ceinte de roses
elle passa comme un mouchoir
sans regarder les ombres de ses semblables
qui s’étendaient comme la mer

Jeudi je ne vis que ses yeux
signaux toujours ouverts pour toutes les catastrophes
L’un disparut derrière quelque cervelle
et l’autre fut avalé par un savon

Vendredi quand on aime
est le jour des désirs
Mais elle s’éloigna en criant
Tilbury tilbury ma flûte est perdue
Va-t-en la rechercher sous la neige ou dans la mer

Samedi je l’attendais une racine à la main
prêt à brûler en son honneur
les astres et la nuit qui me séparaient d’elle
mais elle était perdue comme sa flûte
comme un jour sans amour

Et j’attendais dimanche
mais dimanche ne vint jamais
et je restai dans le fond de la cheminée
comme un arbre égaré

Benjamin Péret, extrait de Le Grand Jeu, 1928

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Honte à vous, Monsieur Fernandel !

Je viens de me mettre vraiment en colère à propos d’une chanson de Fernandel datée de 1968. Vous parlez d’une rareté ! Voici la lettre post-mortem que j’adresse au grand artiste.

 

Non, Monsieur Fernandel, vous n’êtes pas drôle, vous êtes même ici affligeant de bêtise. Non seulement vous êtes incapable de faire la différence entre un homosexuel et un travesti, mais pour un artiste d’une telle stature que la vôtre, dans une émission d’une telle audience (à l’époque il n’y avait que deux chaînes), je trouve qu’il est lamentable de tenir de tels propos, même pour faire rire. En voyant ce chef d’œuvre navrant d’homophobie, si les jeunes d’aujourd’hui avaient quelques doutes sur le bien fondé de mai 1968, l’écoute de cette seule chanson devrait amplement justifie à leurs yeux cette révolution des mœurs qu’il est de bon ton de railler par les temps qui courent. Relayé par des abrutis d’intolérance comme vous, j’ai froid dans le dos en imaginant la vie qu’a dû être celles de ces « tatatatatata prout prout », le lendemain de l’émission-messe du Guy Lux. En ce temps-là, je vous le rappelle, la télé d’état était verrouillée par de Gaulle et on y interdisait Ferré, Vian, Mouloudji, Magny, Ferrat et bien d’autres encore, mais on laissait programmer cette merde, sans que personne ne bronche. Ah ces rires complices avec les spectateurs  ! Vous auriez dû mettre à votre répertoire des chansons sur les youpins, les bicots et les nègres. Je suis sûr que votre démagogie aurait trouvé connivence avec votre public ! Mais ce qui me navre le plus, c’est de lire aujourd’hui encore sur Youtube des commentaires pour louer votre humour inénarrable. J’ai presque honte d’être hétéro.
Allez, en attendant des jours et des chansons meilleures, je préfère ne me souvenir que de votre talent dans la Vache et le prisonnier d’Henri Verneuil et de réécouter Comme ils disent de Charles Aznavour ou les Essarts de mon ami Gilles Méchin. Tiens, c’est curieux, on ne la trouve pas sur internet… Pour information, Gilles vient de la réenregistrer. Elle sera bientôt à nouveau disponible. Elle n’est pas drôle mais qu’est-ce qu’elle fait du bien !

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Nietzsche / à propos de sérénité

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Fermer de temps en temps les portes et les fenêtres de la conscience ; demeurer insensibles au bruit et à la lutte que le monde souterrain des organes à notre service livre pour s’entraider ou s’entre-détruire ; faire silence, un peu, faire table rase dans notre conscience pour qu’il y ait de nouveau de la place pour les choses nouvelles, et en particulier pour les fonctions et les fonctionnaires plus nobles, pour gouverner, pour prévoir, pour pressentir (car notre organisme est une véritable oligarchie) voilà, je le répète, le rôle de la faculté active d’oubli, une sorte de gardienne, de surveillante chargée de maintenir l’ordre psychique, la tranquillité, l’étiquette. On en conclura immédiatement que nul bonheur, nulle sérénité, nulle espérance, nulle fierté, nulle jouissance de l’instant présent ne pourrait exister sans faculté d’oubli.

Nietzsche, extrait de Généalogie de la morale, 1887

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Bruno Ruiz / Nous n’avons qu’une vie

2015-08-02 21.03.27

Tous ces mots écrits dans les voix des hommes
Dans les airs les lumières les torrents
Jamais nous ne serons assez nombreux
Pour nommer les merveilles de ce monde
Dans l’ombre des forêts mystérieuses
Symphonie d’oiseaux pour notre présence
Des murmures aux vasques de verdure
Des yeux noyés dans les puits sous l’azur

Arbres levant vos sèves majuscules
Au vent pliant vos forces vos ramures
La mémoire présente en cet instant
S’inscrit dans l’odeur compacte des heures
Je vous aurai reçus cadeaux de terre
Au prisme des soleils qui nous inondent
Personne ne saura ce lent vertige
Qui descend en nous pour un seul voyage

Rester vivants malgré le temps qui passe
Être présents malgré ce qui s’efface
Ici choisir là où l’autre a subi
Rester debout quand rien ne nous épargne
Être perdus puisque rien ne se gagne
Ici mourir plutôt que trop souffrir

C’est à nous de chanter
De nommer la beauté
Nous n’avons qu’une vie
Et si peu est écrit

Écoute bien cette langue sans mot
Dans l’or des futaies les rouges pivoines
Je sais la vie dans le bourdon des haies
C’est le papillon roux d’un pissenlit
Ô cette envie d’innommé de miracles
Nous n’aurons épousé que l’obligé
L’aubépine solide offerte aux brises
Un chat qui dort affalé dans les herbes

Voilà tout aboli d’éternité
Le printemps accompli de tant de grâce
Je veux que tout demeure de ce jour
Où ta main file un drap que tu fleuris
Pour mieux descendre au pays de nous-mêmes
Nous aurons survolé quelques étoiles
Je veux un chant uni et sans rature
Comme un appel léger comme une plume

Trouver les mots qui apaisent nos peines
Jouir du sang qui coule dans nos veines
Ici parler lorsque rien ne se dit
Être le feu pour brûler le silence
Chercher dans l’eau le sens des transparences
Ici rester quand d’autres sont partis

Se réveiller des torpeurs du vieux rêve
Boire au futur qui monte dans les sèves
Ici creuser les sillons à venir
Se redresser devant l’arbre qui penche
Se souvenir sans esprit de revanche
Ici vieillir entre naître et mourir

C’est à nous de chanter
De nommer la beauté
Nous n’avons qu’une vie
Et si peu est écrit

Bruno Ruiz, Nous n’avons qu’une vie, paroles extraites de Maintenant, 2009

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Alfred de Musset / Se voir le plus possible

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Se voir le plus possible et s’aimer seulement,
Sans ruse et sans détours, sans honte ni mensonge,
Sans qu’un désir nous trompe, ou qu’un remords nous ronge,
Vivre à deux et donner son cœur à tout moment ;

Respecter sa pensée aussi loin qu’on y plonge,
Faire de son amour un jour au lieu d’un songe,
Et dans cette clarté respirer librement –
Ainsi respirait Laure et chantait son amant.

Vous dont chaque pas touche à la grâce suprême,
C’est vous, la tête en fleurs, qu’on croirait sans souci,
C’est vous qui me disiez qu’il faut aimer ainsi.

Et c’est moi, vieil enfant du doute et du blasphème,
Qui vous écoute, et pense, et vous réponds ceci :
Oui, l’on vit autrement, mais c’est ainsi qu’on aime.

Alfred de Musset, extrait de Poésies nouvelles, 1850

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Anna de Noailles / La vie profonde

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Être dans la nature ainsi qu’un arbre humain,
Étendre ses désirs comme un profond feuillage,
Et sentir, par la nuit paisible et par l’orage,
La sève universelle affluer dans ses mains.

Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face,
Boire le sel ardent des embruns et des pleurs,
Et goûter chaudement la joie et la douleur
Qui font une buée humaine dans l’espace.

Sentir, dans son cœur vif, l’air, le feu et le sang
Tourbillonner ainsi que le vent sur la terre ;
— S’élever au réel et pencher au mystère,
Être le jour qui monte et l’ombre qui descend.

Comme du pourpre soir aux couleurs de cerise,
Laisser du cœur vermeil couler la flamme et l’eau,
Et comme l’aube claire appuyée au coteau
Avoir l’âme qui rêve, au bord du monde assise…

Anna de Noailles, extrait de Le cœur innombrable, 1901

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Paul Fort / Il faut nous aimer

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Il faut nous aimer sur terre.
Il faut nous aimer vivants.

Ne crois pas au cimetière.
Il faut nous aimer avant.

Ma poussière et ta poussière
deviendront le gré des vents.

Paul Fort, extraits de Chansons de France, 1925

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Yánnis Rítsos / La sonate au clair de lune

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Profonde, profonde, la chute,
profonde, profonde, l’ascension,
la statue aérienne et lourde aux ailes déployées,
profonde, profonde, l’inexorable mansuétude du silence,
lueurs tremblantes sur l’autre rive, comme on oscille
au sommet de sa propre vague,
souffle d’océan. Magnifique, léger,
ce vertige, – fais attention, tu vas tomber. Ne me
regarde pas,
ma nature à moi c’est l’oscillation – le merveilleux
vertige. C’est pourquoi chaque soir
j’ai un peu mal à la tête, des sortes d’étourdissements.

Souvent je cours à la pharmacie d’en face chercher de
l’aspirine,
ou je m’ennuie à nouveau et reste avec mon mal de tête
à entendre au-dedans des murs le bruit creux des
conduites d’eau,
ou je me fais un café, et, toujours distraite,
j’en prépare deux par inadvertance – qui pourrait
boire l’autre ? –
c’est drôle, je le laisse refroidir au bord de la table
ou bien il m’arrive de le boire tout en observant par la
fenêtre l’enseigne verte de la pharmacie
comme le fanal d’un train silencieux qui vient
m’emporter
avec mes fichus, mes souliers gauchis, mon sac noir,
mes poèmes,
sans aucune valise – à quoi bon ?
Laisse-moi venir avec toi.

Ah, tu t’en vas ? Bonne nuit. Non, je ne viendrai pas.
Bonne nuit.
Je ne vais pas tarder à sortir. Merci. Car enfin, il me
faut
sortir de cette maison accablée.
Il me faut voir un peu de la cité, – non, pas la lune –
la cité aux mains calleuses, la cité du salaire,
la cité qui prête serment au nom du pain et de son poing,
la cité qui nous porte tous sur son dos
avec nos mesquineries, nos vices, nos haines,
avec nos ambitions, notre ignorance et notre vieillesse, –
il me faut entendre les grands pas de la cité,
ne plus entendre tes pas
ni les pas de Dieu, ni même les miens. Bonne nuit.

Yánnis Rítsos, final de La sonate au clair de lune,1956

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Hervé Ratel / en regardant une toile de Andrew Wyeth

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Observez-bien cette toile. Christina’s world est l’une des peintures américaines les plus réputées du milieu du 20e siècle. Œuvre du peintre Andrew Wyeth, réalisée en 1948, elle est exposée au Musée d’art moderne de New-York (Moma). Au premier regard, l’image est tendre, presque bucolique. Celle d’une jeune fille étendue dans une prairie verdoyante et qui observe des maisons à l’arrière-plan. Pourtant, un examen plus attentif jette le trouble, donnant à la peinture une coloration sombre et anxiogène, moins La petite maison dans la prairie que La colline a des yeux… La posture de la jeune fille est bizarre. Elle semble se traîner par la force des bras sur l’herbe. Et de fait, c’est le cas. Amie et voisine du peintre, Christina Olson était atteinte d’un mal mystérieux qui a longtemps posé question. Souffrait-elle de poliomyélite comme on le suspectait jusqu’à présent ?

Ce n’est pas l’avis de Marc Petterson, neurologue pour enfants à la clinique Mayo (Rochester, Etats-Unis), qui est parvenu à un diagnostic bien différent. Il l’a présenté lors d’une conférence de pathologie clinique qui s’est tenue à l’école de médecine de l’université du Maryland le 6 mai dernier. Pour lui, la jeune fille aurait souffert d’une neuropathie sensitivomotrice héréditaire (HSMN) ou maladie de Charcot-Marie-Tooth (CMT). D’origine génétique et touchant environ 30 000 personnes par an en France, la maladie de CMT désigne un cortège de neuropathies plus ou moins sévères et pour lesquelles une cinquantaine de gènes ont été découverts jusqu’à présent. Mais de nouveaux gènes sont mis au jour chaque année. Elle ne doit pas être confondue avec la maladie de Charcot ou sclérose latérale amyotrophique dont souffre notamment le physicien britannique Stephen Hawking.

Manque de force musculaire, troubles de l’équilibre ainsi que de la sensibilité des pieds et des mains sont les symptômes les plus courants de la maladie qui se distingue par une atteinte des nerfs périphériques reliant muscles, articulations et organes sensoriels au système nerveux central. Exactement ce dont souffrait Christina Olson qui perdit peu à peu la faculté de marcher et d’utiliser ses mains. Après une vie de plus en plus difficile, la jeune fille allongée dans l’herbe mourut à l’âge de 74 ans.

Hervé Ratel, Le mystère médical de la jeune fille allongée dans l’herbe, in Science et Avenir du 13/05/2016

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Paul Verlaine / à la promenade

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Le ciel si pâle et les arbres si grêles
Semblent sourire à nos costumes clairs
Qui vont flottant légers avec des airs
De nonchalance et des mouvements d’ailes.

Et le vent doux ride l’humble bassin,
Et la lueur du soleil qu’atténue
L’ombre des bas tilleuls de l’avenue
Nous parvient bleue et mourante à dessein.

Trompeurs exquis et coquettes charmantes
Cœurs tendres mais affranchis du serment
Nous devisons délicieusement,
Et les amants lutinent les amantes

De qui la main imperceptible sait
Parfois donner un soufflet qu’on échange
Contre un baiser sur l’extrême phalange
Du petit doigt, et comme la chose est
Immensément excessive et farouche,
On est puni par un regard très sec,
Lequel contraste, au demeurant, avec
La moue assez clémente de la bouche.

Paul Verlaine, extrait de Fêtes galantes, 1869

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Emilio Adolfo Westphalen / Avec le temps qui passe

Emilio Adolfo Westphalen

Avec le temps qui passe
Les pieds croissent et mûrissent
Avec le temps qui passe
Les hommes se regardent dans les miroirs
Et ne se voient pas
Avec le temps qui passe
Chaussures de chevreau
Temps chassant
Chaussures d’athlète
Temps boitant
Une errance de chaque instant et aucun retour
Doigt levé
Signalant
Pressant
C’est le temps et il n’a pas le temps
Je n’ai pas le temps
Montrer les papiers
Tout est en règle
Par ici vers l’aventure silence fermée
Par là vers la débandade immobile mobile
Déjà il arrive et s’attarde
Et oublie
Par ici avec la bouche fausse et des mots d’une autre heure
Le mouchoir neuf et prêt
Pour l’adieu
Adieu est toujours pas arrivée
C’est le signal
Le temps
Presque pas un enfant
Mais une fleur sûrement pas
Presque
Quand il est sur un arbre
On aperçoit le paysage l’étoile
Les chaussures
Ossements de poisson
Et l’œil emplit l’horizon
Le temps
Même s’il boite et se blesse et se lamente
Interdit
Je te fais pas si silence
Le nuage sait d’un autre lieu
Ce sont les escaliers qui descendent
Parce que personne ne monte
Parce que personne ne mord la nuque
Sinon les fleurs
Ou les pieds en lambeaux
Marchant et sang de temps
Gouttes la pluie le torrent
La main arrive
C’est son destin
Arriver le temps
Il se retourne et vous en savez plus
Il était à côté du silence
Il avait de petits yeux
La main au désert
Le pied à l’ignoré
Indubitable
Les os prêtés pouvaient être les miens
Si un léger signe n’avait pas dit
Et il ne disait pas
Levée haussée
Je me donne à ton plus léger virement
A l’amour des cils
Au non-dit
Vertige
Je te craignais sans nuit et sans jour
Même si tu ne reviens pas
Pour le départ de mes os vers une autre nuit
Pour le silence qui tombe
Ou ton sexe

Emilio Adolfo Westphalen (1911/2001), extrait de poésie complète et essais sélectionnés (2004)
traduit du péruvien par Jean-Luc Lacarrière

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Bruno Ruiz / Sur la falaise des iris

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Le temps passe et nous te regardons depuis le nid ancien,
comme un coquelicot dont les premières sèves ne s’oublient
Fleur fragile aux allures d’arbre, souriante sur nos désordres, pluies incessantes de la belle usure

D’elle ou de moi, à qui ressembles-tu quand tu regardes de si près tes pas
Où t’en vas-tu, si belle, dans le vaste couloir
Vers quel amour, quel labyrinthe choisi

Fier de toi ou orgueilleux de moi-même,
combien me faudra-t-il de livres pour que cessent mes doutes et cette peur de te voir tomber
Nous te savons fidèle à tes rendez-vous au bout des ongles verts, en route vers la beauté de royaumes fertiles

On ne part pas, ce n’est que le temps qui nous éloigne
Le retenir ou l’accepter, voilà la vie
Il nous contient jour après jour dans nos forêts

Dans le silence d’être là, je murmure à ton oreille une langue sans message
Je suis au temps vécu, entre partir et revenir
Peut-on jamais guérir d’un lien, comment aimer sans retenir

*

Ce matin, je te vois dans l’aurore d’un prince, belle dormante à jamais qui s’éveille
Le monde n’est complet qu’aux ruptures des liens, mais je m’attarde sur la lande,
m’arrange de ce que je ne serai plus, te rêve à l’autre en ce présent
Devant nous-mêmes le temps est là qui t’appartient
Il caresse notre barque démarrée

Sois tranquille
J’ouvre encore des cahiers neufs pour de nouveaux parfums, jamais pour la dernière leçon

Car il n’y a rien à comprendre tant que les dieux nous ignorent

Il n’y a que la poussière qui s’envole sur la falaise des iris

Bruno Ruiz, extrait de l’Ode au temps qui nous reste, 2012

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Gonzalo Rojas / Les syllabes

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Et quand tu écris, ne regarde pas ce que tu écris, pense au soleil
qui brûle et ne voit pas et lèche le Monde avec une eau de saphir pour que l’être
soit et que nous dormions dans l’émerveillement
sans lequel il n’y a pas de planche de salut, pas de pensée ni de fascination pour les filles
fraîches depuis l’antiquité des orchidées d’où
vinrent les syllabes qui savent davantage que la musique, plus, bien plus que l’enfantement.

Gonzalo Rojas, Les syllabes, 2006

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Jacques Prevel / Dans le temps dans la nuit

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Dans le temps dans la nuit
Je te parlerai
Dans le temps dans la nuit je pourrai répondre à
voix basse
Le seul moment que la vie m’a volé
Dans le temps dans la nuit je retrouverai
ton visage
Et la forme de mon visage
Je te parlerai dans le temps je te parlerai dans
la nuit
J’écarterai enfin l’affreuse douleur de mon silence
J’écarterai enfin les jours mortels
Je te parlerai hors du temps je te parlerai dans
la nuit
J’effacerai les traces amères de l’attente
J’effacerai les traces amères de l’oubli
Dans mes deux mains ouvertes je prendrai ton
visage
Ton seul visage d’un seul instant mortel
Je te parlerai hors du temps j’écarterai la nuit
Je reprendrai les mots absolus
Pour te les dires enfin avec ma voix pareille
À la lumière

Jacques-Marie Prevel, extrait de Poèmes pour toute mémoire,1947

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Tomas Tranströmer / Novembre aux reflets de nobles fourrures

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C’est parce que le ciel est gris
que la terre s’est mise à briller ;
les prairies et leur verdure timide,
le sol labouré et noir comme du sang caillé.

Il y a là les murs rouges d’une grange.
Et des terres submergées
comme les rizières lustrées d’une certaine Asie –
où les mouettes s’arrêtent et se souviennent.

Des creux de brunes au milieu de la forêt
qui doucement s’entrechoquent.
L’inspiration qui vit cachée
et s’enfuit dans les bois comme Nils Dacke.

Tomas Tranströmer, extrait de Baltique

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Jorge-Luis Borges / Un lecteur

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Que d’autres se vantent des pages qu’ils ont écrites ;
moi je suis fier de celle que j’ai lue.
Je n’aurais pas été un philologue,
je n’aurais pas interrogé les déclinaisons, les modes, la laborieuse mutation des lettres,
le d qui se durcit en t,
l’équivalent du g et du k,
mais tout au long de mes années j’ai professé
la passion du langage.
Mes nuits sont pleines de Virgile ;
avoir su et avoir oublié le latin
est une possession, parce que l’oubli
Est une des formes de la mémoire, son vague souterrain,
l’autre face secrète de la monnaie.
Quand dans mes yeux s’effacèrent
les vaines apparences chéries,
les visages et la page,
j’entrepris l’étude du langage de fer
dont mes aînés se servirent pour chanter
épées et solitude,
et maintenant, après cet siècle,
du fond de ton Ultima Thule
ta voix m’arrive, Snorri Sturluson.
Le jeune homme, devant le livre, s’impose une discipline précise ;
à mon âge, toute entreprise est une aventure qui confine à la nuit.
Je n’achèverai pas le déchiffrement des vieilles langues du Nord,
Je ne prolongerai pas mes mains désireuses dans l’or de Sigurd ;
La tâche que j’entreprends est illimitée
et va m’accompagner jusqu’à la fin,
cette fin non moins mystérieuse que l’univers
et que moi, l’apprenti.

Jorge-Luis Borges, extrait de l’or des tigres, 1976.

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Paul Eluard / à Pablo Picasso

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I

Les uns ont inventé l’ennui d’autres le rire
Certains taillent à la vie un manteau d’orage
Ils assomment les papillons font tourner les oiseaux en eau
Et s’en vont mourir dans le noir

Toi tu as ouvert des yeux qui vont leur voie
Parmi les choses naturelles à tous les âges
Tu as fait la moisson des choses naturelles
Et tu sèmes pour tous les temps

On te prêchait l’âme et le corps
Tu as remis la tête sur le corps
Tu as percé la langue d l’homme rassasié
Tu as brûlé le pain bénit de la beauté
Un seul cœur anima l’idole et les esclaves

Et parmi tes victimes tu continues à travailler
Innocemment

C’en est fini des joies greffées sur le chagrin.

II

Un bol d’air bouclier de lumière

Derrière ton regard aux trois épées croisées
Tes cheveux nattent le vent rebelle
Sous ton teint renversé la coupole et la hache de ton front
Délivrent la bouche tendue à nu
Ton nez est rond et calme
Les sourcils sont légers l’oreille est transparente

A ta vue je sais que rien n’est perdu.

III

Fini d’errer tout est possible
Puisque la table est droite comme un chêne
Couleur de bure couleur d’espoir
Puisque dans notre champ petit comme un diamant
Tient le reflet de toutes les étoiles

Tout est possible on est ami avec l’homme et la bête
A la façon de l’arc-en-ciel

Tour à tour brûlante et glaciale
Notre volonté est de nacre
Elle change de bourgeons et de fleurs non selon l’heure mais selon
La main et l’œil que nous nous ignorions

Nous toucherons tout ce que nous voyons
Aussi bien le ciel que la femme
Nous joignons nos mains à nos yeux
La fête est nouvelle.

IV

L’oreille du taureau à la fenêtre
De la maison sauvage où le soleil blessé
Un soleil d’intérieur se terre

Tentures du réveil les parois de la chambre
Ont vaincu le sommeil.

V

Est-il argile plus aride que tous ces journaux déchirés
Avec lesquels tu te lanças à la conquête de l’aurore
De l’aurore d’un simple objet

Tu dessines avec amour ce qui attendait d’exister
Tu dessines dans le vide
Comme on ne dessine pas

Généreusement tu découpas la forme d’un poulet
Tes mains jouèrent avec ton paquet de tabac
Avec un verre avec un litre qui gagnèrent

Le monde enfant sortit d’un songe

Bon vent pour la guitare et pour l’oiseau
Une seule passion pour le lit et la barque
Pour la verdure morte et pour le vin nouveau

Les jambes des baigneuses dénudent vague et plage
Matin tes volets bleus se ferment sur la nuit
Dans les sillons la caille a l’odeur de noisette
Des vieux mois d’Août et des jeudis
Récoltes bariolées paysannes sonores
Ecailles des marais sécheresse des nids

Visage aux hirondelles amères au couchant rauque

Le matin allume un fruit vert
Dore les blés les joues les cœurs
Tu tiens la flamme entre tes doigts
Et tu peins comme un incendie

Enfin la flamme unit enfin la flamme sauve.

VI

Je reconnais l’image variable de la femme
Astre double miroir mouvant
La négatrice du désert et de l’oubli
Source aux seins de bruyère étincelle confiance
Donnant le jour au jour et son sang au sang

Je t’entends chanter sa chanson
Ses mille formes imaginaires
Ses couleurs qui préparent le lit de la campagne
Puis qui s’en vont teinter des mirages nocturnes

Et quand la caresse s’enfuit
Reste l’immense violence
Reste l’injure aux ailes lasses
Sombre métamorphose un peuple solitaire
Que le malheur dévore

Drame de voir où il n’y a rien à voir
Que soi et ce qui est semblable à soi

Tu ne peux pas t’anéantir
Tout renaît sous tes yeux justes

Et sur les fondations des souvenirs présents
Sans ordre ni désordre avec simplicité
S’élève le prestige de donner à voir.

Paul Eluard, in Cahiers d’Art n°3-10, 1938
Eluard et Picasso sur la plage de Juan-les-Pins (photo par Eileen Agar)

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Bruno Ruiz / le rendez-vous à Venise

1987deux

Vous auriez abandonné votre véhicule à l’entrée de la ville, et vous auriez pris le vaporetto numéro un. Vous seriez descendu à l’Academia et seriez entré dans une cabine téléphonique sur le Campo San Samuele. Dans le kiosque, les journaux se seraient envolés les uns après les autres, laissant aux choses ce qu’elles avaient de plus lourds. Puis, sans attendre, vous auriez composé le numéro mystérieux de votre mort. Pour toute réponse, vous n’auriez eu à l’autre bout du fil que le ricanement insupportable du silence.
Alors, vous auriez su que c’était le signal, et vous vous seriez perdu dans le labyrinthe…

De l’autre côté du labyrinthe, vous auriez vu la mer, la mer et les pontons de bois qui se découpent dans l’azur. Au loin, vous auriez aperçu le mur rouge du cimetière de San Michele, et vous auriez songé au corps d’Igor Stravinski qui se décomposait lentement dans la terre.
C’est alors qu’un homme sans visage aurait posé sa main sur votre épaule, et vous aurez demandé de le suivre…

Bruno Ruiz, extrait du récital A l’Eclusane,1987
Photo de presse : Patrick Riou, 1987

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Bruno Ruiz / un inédit de 1977

1975

Si demain seulement
Nous sommes quelque part
Sans nous cacher nous-mêmes
D’une autre vie

En cet instant
Croiras-tu me voir ?

Je hais toutes les autres
Plains l’homme que tu as quitté

Ma liberté m’écrase de ta vie possible

Je te cherche encore plus haut
Dans les dunes
Vois l’amour là-bas
Ô toi toujours si belle si intense

Et l’heure se refermait sur le récit oublié de nos jours
S’ouvrait un domaine que l’on ne voyait pas
Je tombais encore devant toi et devant tant d’impatience
Un ciel froid passait à la fenêtre

Très vite en ta présence
Je dévisage mon silence

Aveugle
Comment revenir vers toi

Dans ce bureau s’envole
Le jour blessé

Où iras-tu tout à l’heure ?

Ta mère surveillait les arbres
Sous nos pieds se dessinait un désert sourd
Et tout ce temps passait en-dessous
Dans le souterrain d’autres présences
Ah comme je ne n’aurais pas voulu être demain
Un vieillard déçu !

Oui
J’avance

Je vois
Des couleurs par dizaines
Celles d’autres femmes

Mais où es-tu devant moi ?

Non

Personne ne nous aura bénis

Nos mères mourront sans doute
Au milieu de l’épopée
Elles nous auront abandonnés
Assises
Aux margelles de nos puits

Et moi je n’aurai pas même empoisonné
Tous tes amants
Avec ces mots ignobles que je connais si bien
Je n’aurai pas su abolir leur corps
Ceux que tu auras touchés

J’aurai enveloppé simplement leurs yeux crevés
Dans le linceul de notre histoire

Un jour je le sais
Je reviendrai vers toi
Pour t’annoncer la naissance
D’une colombe fascinante

À ma table encore ce matin
Chassant les restes d’un été imaginaire
Je compte loin de toi
Les chiffres d’une peine sans fond

Qui s’avançait vers moi ?

Regarde
Je parle encore de toi
Me reconnais-tu à tes côtés ?

Je suis le sorcier du Diable gravé dans ton argile
Je tremble dans l’enveloppe sale de mes seuils

Ainsi seras-tu repartie peut-être
Un peu plus meurtrie
Retour ailleurs
Vers une autre musique

De ta grâce il me restera
Splendide et triste
L’oiseau de tes yeux

Et que puis-je faire demain sinon
effacer mes neuf vies anciennes

Ah sans toi je les ai toutes si mal vécues !

Je passerai un jour par le débarcadère
J’évacuerai mes kilos
D’enfance

Un jour je viendrai te retrouver
Fille ouverte en deux sur le sable

Mais qui me touchera en attendant ?

Guignol serai-je ?

Au contraire allez !

Je ne serai que maquillé
En t’attendant

Bruno Ruiz,inédit, mars 1977

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Pier Paolo Pasolini / Les cendres de Gramsci

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Il suffit d’un instant de paix pour révéler,
au fond du cœur, l’angoisse,
limpide comme le fond de la mer

par un jour de soleil. Tu en reconnais,
sans la ressentir, la souffrance,
là, dans ton lit, poitrine, cuisses

et pieds relâchés, tel
un crucifié – ou tel Noé
qui rêve en son ivresse, et, naïf, ignore

la joie de ses fils, tandis que ceux-ci,
si puissants, si purs, se moquent de lui…
le jour est désormais sur toi,
dans la pièce, comme un lion dormant.

Par quels chemins le cœur
peut-il goûter une parfaite plénitude, en ce
mélange de béatitude et de douleur ?

Il suffit d’un instant de paix pour que s’éveillent
en toi la guerre, en toi Dieu. A peine les passions
se sont-elles apaisées, à peine s’est fermée

une fraîche blessure, et déjà, tu prodigues
une âme qui semblait entièrement prodiguée
en des actions de rêve, qui ne mènent

à rien…

Pier Paolo Pasolini, extrait de Les Cendres de Gramsci, 1957
Traduit de l’italien par José Guidi

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André du Bouchet / Scintillation

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Ce feu qui nous précède dans l’été, comme une route
déchirée. Et le froid brusque de l’orage.

Où je mène cette chaleur,
dehors, j’ai lié le vent.

La paille à laquelle nous restons adossés, la paille
après la faux.

Je départage l’air et les routes. Comme l’été, où le froid
de l’été passe. Tout a pris feu.

André du Bouchet, extrait de Dans la chaleur vacante, 1961

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Roberto Juarroz

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Aujourd’hui je n’ai rien fait.
Mais beaucoup de choses se sont faites en moi.

Des oiseaux qui n’existent pas ont trouvé leur nid.
Des ombres qui peut-être existent
ont rencontré leurs corps.
Des paroles qui existent
ont recouvré leur silence.

Ne rien faire
sauve parfois l’équilibre du monde,
en obtenant que quelque chose aussi pèse
sur le plateau vide de la balance.

Roberto Juarroz, extrait de treizième poésie verticale, traduction Roger Munier,1993

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Jacques Prévert / L’effort humain

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L’effort humain
n’est pas ce beau jeune homme souriant
debout sur sa jambe de plâtre
ou de pierre
et donnant grâce aux puérils artifices du statuaire
l’imbécile illusion
de la joie de la danse et de la jubilation
évoquant avec l’autre jambe en l’air
la douceur du retour à la maison
Non
l’effort humain ne porte pas un petit enfant sur l’épaule
droite
un autre sur la tête
et un troisième sur l’épaule gauche
avec des outils en bandoulière
et la jeune femme heureuse accrochée à son bras
L’effort humain porte un bandage herniaire
et les cicatrices des combats
livrés par la classe ouvrière
contre un monde absurde et sans lois
L’effort humain n’a pas de vraie maison
il sent l’odeur de son travail
il est touché aux poumons
son salaire est maigre
ses enfants aussi
il travaille comme un nègre
et le nègre travaille comme lui
L’effort humain n’a pas de savoir-vivre
l’effort humain n’a pas l’âge de raison
l’effort humain a l’âge des casernes
l’âge des bagnes et des prisons
l’âge des églises et des usines
l’âge des canons
et lui qui a planté partout toutes les vignes
et a accordé tous les violons
il se nourrit de mauvais rêves
et il se saoûle avec le mauvais vin de la résignation
et comme un grand écureuil ivre
sans arrêt il tourne en rond
dans un univers hostile
poussiéreux et bas de plafond
et il forge sans cesse la chaîne où tout s’enchaîne
la misère le profit le travail la tuerie
la tristesse le malheur l’insomnie et l’ennui
la terrifiante chaîne d’or
de charbon de fer et d’acier
de mâchefer et de poussier
passée autour du cou
d’un monde désemparé
la misérable chaîne
où viennent s’accrocher
les breloques divines
les reliques sacrées
les croix d’honneur les croix gammées
les ouistitis porte-bonheur
les médailles des vieux serviteurs
les colifichets du malheur
et la grande pièce de musée
le grand portrait équestre
le grand portrait en pied
le grand portrait de face de profil à cloche-pied
le grand portrait doré
le grand portrait du grand divinateur
le grand portrait du grand empereur
le grand portrait du grand penseur
du grand sauteur
du grand moralisateur
du digne et triste farceur
la tête du grand emmerdeur
la tête de l’agressif pacificateur
la tête policière du grand libérateur
la tête d’Adolf Hitler
la tête de monsieur Thiers
la tête du dictateur
la tête du fusilleur
de n’importe quel pays
de n’importe quelle couleur
la tête odieuse
la tête malheureuse
la tête à claques
la tête à massacre
la tête de la peur.

Jacques Prévert, extrait de Paroles, 1946

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Louis Aragon / Les oiseaux déguisés

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Tous ceux qui parlent des merveilles
Leurs fables cachent des sanglots
Et les couleurs de leur oreille
Toujours à des plaintes pareilles
Donnent leurs larmes pour de l’eau

Le peintre assis devant sa toile
A-t-il jamais peint ce qu’il voit
Ce qu’il voit son histoire voile
Et ses ténèbres sont étoiles
Comme chanter change la voix

Ses secrets partout qu’il expose
Ce sont des oiseaux déguisés
Son regard embellit les choses
Et les gens prennent pour des roses
La douleur dont il est brisé

Ma vie au loin mon étrangère
Ce que je fus je l’ai quitté
Et les teintes d’aimer changèrent
Comme roussit dans les fougères
Le songe d’une nuit d’été

Automne automne long automne
Comme le cri du vitrier
De rue en rue et je chantonne
Un air dont lentement s’étonne
Celui qui ne sait plus prier

Louis Aragon, Les Adieux et autres poèmes, 1982

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Guillevic /Élégie

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Je t’ai cherchée

Dans tous les regards

Et dans l’absence des regards,
Dans toutes les robes, dans le vent,

Dans toutes les eaux qui se sont gardées,

Dans le frôlement des mains,
Dans les couleurs des couchants,

Dans les mêmes violettes,

Dans les ombres sous les hêtres,
Dans mes moments qui ne servaient à rien,

Dans le temps possédé,

Dans l’horreur d’être là,
Dans l’espoir toujours

Que rien n’est sans toi,
Dans la terre qui monte

Pour le baiser définitif,
Dans un tremblement

Où ce n’est pas vrai
que tu n’y es pas…

Guillevic, Élégie, Sphère, 1963

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Victor Hugo / En ouvrant la fenêtre

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J’entends des voix. Lueurs à travers ma paupière.
Une cloche est en branle à l’église Saint-Pierre.
Cris des baigneurs. Plus près ! plus loin ! non, par ici !
Non, par là ! Les oiseaux gazouillent, Jeanne aussi.
Georges l’appelle. Chant des coqs. Une truelle
Racle un toit. Des chevaux passent dans la ruelle.
Grincement d’une faux qui coupe le gazon.
Chocs. Rumeurs. Des couvreurs marchent sur la maison.
Bruits du port. Sifflement des machines chauffées.
Musique militaire arrivant par bouffées.
Brouhaha sur le quai. Voix françaises. Merci.
Bonjour. Adieu. Sans doute il est tard, car voici
Que vient tout près de moi chanter mon rouge-gorge.
Vacarme de marteaux lointains dans une forge.
L’eau clapote. On entend haleter un steamer.
Une mouche entre. Souffle immense de la mer.

Victor Hugo, L’art d’être grand-père, 1877

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Antonio Gamoneda / Je sens le crépuscule sur mes mains…

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Je sens le crépuscule sur mes mains. Il arrive à travers le laurier malade. Je ne veux ni penser ni être aimé ni heureux ni me souvenir.
Je ne veux que sentir cette lumière sur mes mains
et ignorer tous les visages, et ne plus sentir le poids des sons sur mon cœur,
voir passer les oiseaux devant mes yeux et ne pas remarquer qu’ils s’en sont allés.
Il y a des fissures et des ombres sur des murs blancs, il y bientôt plus de fissures et plus d’ombres et finalement il n’y aura plus de murs blancs.
C’est la vieillesse. Elle coule dans mes veines comme une traversée de gémissements. Toutes
les questions vont cesser. Un soleil tardif pèse sur mes mains immobiles et de ma quiétude, ensemble et doucement, s’approchent, comme une seule substance, la pensée et sa disparition.

C’est l’agonie et la sérénité.
Peut-être suis-je transparent et déjà seul, mais je l’ignore. En tout cas, l’unique
sagesse est à présent l’oubli.

Antonio Gamoneda, extrait de Clarté sans repos, 2004

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Edmond Jabès / Chanson de l’étranger

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Je suis à la recherche d’un homme que je ne connais pas,
qui jamais ne fut tant moi-même
que depuis que je le cherche. A-t-il mes yeux, mes mains
et toutes ces pensées pareilles
aux épaves de ce temps ?
Saison des mille naufrages,
la mer cesse d’être la mer,
devenue l’eau glacée des tombes.
Mais, plus loin, qui sait plus loin ?
Une fillette chante à reculons et règne la nuit sur les arbres,
bergère au milieu des moutons.
Arrachez la soif au grain de sel
qu’aucune boisson ne désaltère.
Avec les pierres, un monde se ronge
d’être, comme moi, de nulle part.

Edmond Jabès, Chansons pour le repas de l’ogre (1943-1945)

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Léopold Sédar Senghor / Tu parles

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Tu parles de ton âge, de tes fils de soie blanche.
Regarde tes mains pétales de laurier-rose, ton cou le
seul pli de la grâce.
J’aime les cendres sur tes cils tes paupières, et tes yeux
d’or mat et tes yeux
Soleil sur la rosée d’or vert, sur le gazon du matin
Tes yeux en Novembre comme la mer d’aurore autour
du Castel de Gorée.
Que de forces en leurs fonds, fortunes des caravelles,
jetées au dieu d’ébène !

J’aime tes jeunes rides, ces ombres que colore d’un
vieux rose
Ton sourire de Septembre, ces fleurs commissures de
tes yeux de ta bouche.
Tes yeux et ton sourire, les baumes de tes mains le
velours la fourrure de ton corps
Qu’ils me charment longtemps au jardin de l’Eden
Femme ambiguë, toute fureur toute douceur.

Mais au coeur de la saison froide
Quand les courbes de ton visage plus pures se
présenteront
Tes joues plus creuses, ton regard plus distant, ma
Dame
Quand de sillons seront striés, comme les champs
l’hiver, ta peau ton cou ton corps sous les fatigues
Tes mains minces diaphane, j’atteindrai le trésor de
ma quête rythmique
Et le soleil derrière la longue nuit d’angoisse
La cascade et la même mélopée, les murmures des
sources de ton âme.

Viens, la nuit coule sur les terrasses blanches, et tu
viendras
La lune caresse la mer de sa lumière de cendres
transparentes.
Au loin, reposent des étoiles sur les abîmes de la nuit
marine
L’Île s’allonge comme une voie lactée.
Mais écoute, entends-tu? les chapelets d’aboiements
qui montent du cap Manuel
Et monte du restaurant du wharf et de l’anse
Quelle musique inouïe, suave comme un rêve

Chère !….

Léopold Sédar Senghor, extrait de Lettres d’hivernage, 1973

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Bruno Ruiz / à propos de crépuscule

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Ce que j’aime dans le crépuscule, c’est qu’on ne sait jamais très bien si c’est la fin du jour ou le début de la nuit. Un début ou un commencement. J’ai toujours écrit dans les voisinages de la mort comme s’ils étaient aussi ceux d’une renaissance.
Dans Principe d’une esthétique de la Mort, Michel Guiomar répertorie avec pertinence un certain nombre de catégories d’œuvres se positionnant par rapport à ce qu’il appelle « le seuil de l’Au-delà ». C’est une étude très intéressante. Il y qualifie entre autres « l’Insolite », « le Lugubre », « le Funèbre », « le Divertissement », ou encore « le Crépusculaire ». En lisant cet essai, j’ai eu le sentiment d’appartenir à cette dernière catégorie. C’est un moment difficile à identifier, à cerner. Un lieu qui s’adosse à un concept d’incertitude, de doute, d’indécision, de scepticisme, d’attente, d’inquiétude, d’espoir. Et ce n’est pas vrai que pour ce que j’écris, c’est vrai également quand je regarde l’histoire de ma vie. Quand je regarde mon parcours par exemple, je suis frappé par la densité de certaines années charnières. J’ai l’impression d’ouvrir des portes que je ne referme jamais vraiment. Des fins qui contiennent le ferment d’un recommencement comme dans le livre à venir de Maurice Blanchot. Au cœur de cet espace crépusculaire, l’écriture s’inscrit dans l’illusion d’un renouveau, d’une renaissance. Comme si la création poétique résolvait en moi des équations impossibles à résoudre avec le langage de tous les jours. Comme si ce nœud mystérieux de la fin/commencement, gênant et angoissant parce qu’il contient cette fameuse peur de la mort, de la séparation qui éloigne tant de spectateurs de mes récitals, était aussi un moteur de recherche pour accéder à un espace imaginaire encore vierge, un éveil à de nouveaux sens, l’espérance d’une nouvelle perception du monde. C’est banal de le dire mais si mes chansons et mes poèmes parlent souvent de la mort c’est précisément parce que je suis éperdu de vie. En quête d’une vie nouvelle qui serait absolue. Une vie qui aurait enfin un sens pour l’athée que je suis.

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Bruno Ruiz / à propos du chanteur qui veut réussir

Un taxi mauve

Je pense que pour faire carrière dans la chanson, il faut d’abord avoir du talent. C’est la première condition. Ne soyez pas de mauvaise foi : même le pire chanteur que vous n’aimez pas en possède. Mais cela est loin d’être suffisant. Il faut avant tout qu’il ait l’ambition de réussir. Pour cela il faut impérativement qu’il vienne vivre à Paris ou qu’il s’y rende deux ou trois fois par mois. Car il lui faut une grande disponibilité, une abnégation, une patience à toute épreuve. Il faut qu’il soit de préférence jeune ou aimer le paraître. Beau et élégant (ça aide !) Si la nature n’a pas été généreuse avec lui, alors il lui faut être souriant, désinvolte ou – mieux ! – ténébreux ou révolté. C’est selon l’image qu’il se donnera. Le chanteur qui veut réussir ne doit jamais rechigner au service après-vente. Par exemple, il lui faut aimer courir après les cocktails, faire anti-chambre pendant des heures dans les couloirs des maisons de disques, des nouveaux labels, des radios, provoquer des rencontres utiles, sembler s’intéresser, être intéressé, intéressant, tout en paraissant bien entendu totalement désintéressé. Il lui faut cultiver son entregent, c’est-à-dire savoir  « faire la fête » et rester proche de ceux  qui ont de l’influence pour être vu sur la photo. Il faut aimer se coucher tard, boire beaucoup, flatter les uns, fréquenter les bonnes personnes, les bons partis, caresser les uns dans le sens du poil et ignorer les autres quand ils sont devenus ringards ou has been. Il faut qu’il soit opportuniste, savoir attendre, « coucher » quand cela est nécessaire. Il faut qu’il s’arrange pour être « par hasard » au bon endroit à la bonne heure, chercher à faire des duos avec des chanteurs ou des chanteuses connus, participer aux opérations caritatives (ah les Restos du cœur, le Téléthon…), aux humiliations sélectives (ah la Nouvelle Star, Star AcademyThe Voice, les castings…). Le chanteur qui veut réussir doit être impérativement humble et ambitieux.  Il doit accepter d’être rien avant d’être choisi. Il doit être visible et accessible. Il faut qu’il sache se faire oublier tout en occupant le terrain des médias, présents dans les salons et reconnu lors des premières. Il faut qu’il soit prêt à chanter au pied levé, gratuitement cela va de soi. Il lui faut accepter sans état d’âme de se séparer des gens avec qui il travaillait pourtant depuis des années pour laisser la place à ceux que son producteur lui impose. Au besoin, faire jouer ses appuis, ses relations mondaines. Lâcher des droits d’édition à des gens qui ont un bon carnet d’adresses. Être ambitieux mais surtout, surtout, ne pas se prendre au sérieux. En deux mots, il lui faut être souriant et léger, spirituel et disponible, souple et conciliant, lisse et généreux. Humble en attendant le succès. En conséquence, s’il devient riche et célèbre, il pourra dire – à condition d’avoir la patience de tenir sur la distance et de ne pas trop souffrir d’indigestions de couleuvres –, qu’il a eu beaucoup de chance. Que l’argent et la célébrité étaient vraiment secondaire pour lui. Que c’est vraiment le hasard qui a mis sur sa route des personnes influentes du métier. Que le succès lui est tombé dessus sans qu’il le veuille vraiment et que bon c’est dingue tout ça…

Pour être tout à fait franc, je n’ai jamais été prêt à faire toutes ces concessions. J’ai toujours eu la lâcheté, l’orgueil – et peut-être aussi la peur – d’essuyer une fin de non recevoir par ces fameux décideurs. J’avoue que j’ai toujours refusé d’aller au charbon quand d’autres descendaient à la mine. J’ai toujours voulu être le soldat inconnu qui ne monte jamais sur la ligne de front du grand show-business. J’ai toujours voulu résister à l’arrière. Plus fasciné par Jean Moulin que par le Général Leclerc. On ne se refait pas. C’est ma façon à moi d’avancer. À toutes ces stratégies de réussite, ces velléités carriéristes, j’ai toujours préféré mettre mon énergie à l’écriture d’une œuvre. Cela pourra paraître prétentieux à certains, mais je m’en fous. Je pense au fond que c’est tout le contraire. Par œuvre, j’entends tenter de bâtir une cohérence, me rassembler dans mes égarements pour dessiner un univers original. Construire des récitals, des livres, des disques qui font sens avec ma vie. Faire des expériences sans avoir aucun marchand pour me dicter ce que je dois faire même si je n’ai jamais négligé le caractère commercial de mon métier. J’ai toujours chanté pour gagné ma vie. Pas pour gagner de l’argent. J’ai toujours voulu prendre le temps de me tromper. Pensé qu’il fallait accepter de perdre son temps pour arriver à quelque chose. Rester en harmonie avec les gens avec qui je travaille et ceux qui me font travailler. Cultiver la rigueur, la singularité, l’authenticité, la fidélité. Garder la curiosité aussi. La fraîcheur. Rester à l’écoute de ceux que j’aime, de ma famille, de mes amis. Rester réceptif à ce qui se fait, même si parfois cela me met en colère. Choisir l’humain plutôt que l’argent. Parfois, je ne suis pas sûr d’avoir eu toujours raison, d’y être arrivé, mais plus le temps passe, plus je suis heureux des choix fondamentaux que j’ai faits confusément quand j’avais vingt ou trente ans. Il m’est arrivé de me tromper, de faire fausse route, mais je n’ai jamais trahi ces lignes directrices. Il m’arrive aussi de me battre contre une certaine nostalgie, un vieillissement inacceptable, d’être envahi par le doute, par la maladie du renoncement. Mais je pense alors aux personnes fortes de leur questionnement, de leur engagements, à ceux qui concilient opiniâtreté et fragilité, ceux et celles qui n’ont jamais renoncé, qui ont toujours résisté. Non, je n’aime pas l’aigreur de certains de mes collègues. Nous sommes tous, autant que nous sommes, liés à la fois au déterminisme de notre condition – d’un point de vue social, culturel ou politique –mais aussi libre de nos choix. On ne peut pas justifier ses propres échecs en ne les mettant que sur le compte des autres, de la société ou de ses origines sociales. Il faut s’en prendre quelquefois à nous-même. Je pense qu’il n’y a pas une, mais des réalités et qu’elles s’additionnent, s’annulent, se complètent, se contredisent, s’effacent, s’oublient, nous portent, nous abandonnent, nous font ce que l’on est. J’aurai passer ma vie à creuser un seul puits avec plus ou moins de bonheur et d’entrain et il ne survivra sûrement pas à ma petite éternité humaine, mais ce sera le mien. Au fond, je suis comme tout le monde. La différence, c’est que moi, mon travail, c’est d’écrire et de chanter. Ainsi va ma route. Je n’avance pas vite mais je fais en sorte que mon vélo tienne bien sa gauche. Voilà tout.

Bruno Ruiz, d’après Le miroir et la vitre, 2009.
Bruno Ruiz en 1985 (Photo de presse pour le Printemps de Bourges : Patrick Riou).

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Pierre Reverdy / La repasseuse

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Autrefois ses mains faisaient des taches roses sur le linge éclatant qu’elle repassait. Mais dans la boutique où le poêle est trop rouge son sang s’est peu à peu évaporé. Elle devient de plus en plus blanche et dans la vapeur qui monte on la distingue à peine au milieu des vagues luisantes des dentelles.
Ses cheveux blonds forment dans l’air des boucles de rayons et le fer continue sa route en soulevant du linge des nuages – et autour de la table son âme qui résiste encore, son âme de repasseuse court et plie le linge en fredonnant une chanson – sans que personne y prenne garde.

Pierre Reverdy, Poèmes en prose (1915), dans Les Épaves du ciel
Pablo Picasso, Woman Ironing (La repasseuse), Paris, 1904.

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Bruno Ruiz / à propos de lyrisme et de dérision

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Chez nous on a toujours aimé chanter. Je suis issu d’une famille très nombreuse du côté de ma mère. J’ai donc vécu ces grands rassemblements familiaux, ces immenses tablées d’oncles, de tantes, de cousins, ces fêtes, mariages, communions, enterrements, Noëls, jours de l’an. Nous étions parfois près d’une centaine en plein air, sous des bâches, dans la campagne landaise. Comme dans beaucoup de familles nombreuses, j’avais un oncle qui était le rigolo, celui qui avait à charge de faire rire l’assemblée, d’amuser la galerie, une sorte d’histrion de fin de banquet. C’était Tonton Daniel. J’aimais beaucoup l’observer. À la fin des repas, après le fromage, le champagne, le dessert, la glace, le café, le pousse-café, une certaine torpeur s’emparait des convives. Les enfants en avaient assez qu’il ne se passe rien, en avaient assez de se poursuivre autour des grandes tables. L’ennui s’insinuait autour des bouteilles vides et des assiettes non desservies. Les adultes rêvaient de faire la sieste ou bien qu’il se passe quelque chose. Ce quelque chose, c’était quelqu’un qui chanterait, qui prendrait la parole pour recentrer, relancer, renommer la raison d’être ensemble. C’est là qu’entrait en jeu Tonton Daniel. Je restais près de lui. Il suffisait d’attendre. Il y avait toujours quelqu’un pour dire : « Allez Daniel ! Tu vas bien nous en pousser une ou nous raconter une petite histoire ! » La première fois, il ne répondait pas ou disait « non vous m’emmerdez ! » assez fort. Mais ce n’était pas un « non » catégorique. C’était une sorte d’appel pour qu’on insiste et qu’enfin il puisse dire oui, comme à regret. Cette attente, ce rituel ponctué par des « il faut toujours qu’il se fasse prier ! » c’était une manière à la fois de faire monter la pression du public familial mais aussi la sienne. Il y avait en lui comme une sorte de batterie qui se mettait en charge. Une charge énergétique qui lui permettrait de passer de sa fonction de simple convive à celle d’artiste du spectacle. Il allait devoir risquer sa parole, réussir devant les autres. Son art, sa prise de voix, allait devoir imposer le silence. Et au risque de ne pas faire rire ou de ne pas émouvoir sa famille muée en spectateurs, il se levait et il chantait. Des choses futiles en principe. Un peu grivoises, sans grand intérêt littéraire. Mais ce passage, d’un état presque anonyme à celui d’un homme qui risque le ridicule, l’erreur, le trou de mémoire, chanter faux, me fascinait à un point incroyable. À l’époque bien sûr, je n’arrivais pas à analyser tout ça, mais je ressentais parfaitement cet enjeu, cet engagement de celui qui chante. On n’applaudissait pas le talent de l’artiste, on applaudissait le risque qu’il avait pris parce qu’on n’était peut-être pas capable de le prendre nous-même. Quand je parle d’engagement du chanteur, c’est à celui-là que je pense d’abord. À celui de mon oncle Daniel. Sa façon de capter le public, de le séduire, de le concerner, de le rendre curieux de ce qui se passe. Un engagement du corps et de l’identité. Tout cela préexiste à ce qui est réellement dit à ce moment-là.

Mais il y avait une autre façon de chanter. Il faut que je vous parle encore de mon père. Dans ces grandes assemblées familiales, il était là, présent, mais il semblait bien seul. Avec son histoire tue, son pays qu’il avait dû fuir et dont tout le monde se fichait éperdument dans ma famille de paysans landais, il avait du mal à être autre chose qu’un silencieux, un taiseux. Il était à l’écart malgré lui. Alors, le vin aidant, l’ambiance se faisant parfois plus sérieuse ou plus intime – mais c’était très rare – il lui arrivait de chanter lui aussi. Et c’était toujours la même chanson, La Paloma. C’était sa chanson fétiche. Je n’ai jamais su pourquoi celle-là en particulier, d’où cela venait dans sa vie.
Ce qui se passait là était très différent de la prestation de mon oncle Daniel. Le silence autour de la table n’était pas le même. D’ailleurs, mon père ne se levait pas pour chanter. Il y avait dans l’air une gravité qui gênait la fête. Comme si le chant plus fragile, moins assuré, touchait une autre partie du cerveau. Il y avait une tension, un recueillement d’une autre nature. Une sorte de violence qui se dénoue pendant le chant. On le plaignait, on attendait que ça passe ou bien on était secrètement ému mais rien n’était exprimé en dehors de ce moment suspendu où s’élevait sa voix éraillée, fragile, tragique. Un grand silence suivait la fin de la chanson. Comme si le choc assez violent de ce passage du chant à la parole familière ne pouvait se faire aussitôt. Comme s’il y avait un trop plein de secret, de non-dit, qui devait rester à la fois dans l’inexpliqué et le partagé. Lorsque, aujourd’hui, je chante en public, j’ai l’impression d’être souvent mon père et quelquefois mon oncle Daniel. Mais ce n’est ni mieux, ni moins bien. Simplement impossible à concilier totalement dans un même récital. Le lyrisme et la dérision ne font pas bon ménage…

Bruno Ruiz, extrait de Le miroir et la vitre, 2009

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Robert Desnos / Demain

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Âgé de cent mille ans, j’aurais encore la force
De t’attendre, o demain pressenti par l’espoir.
Le temps, vieillard souffrant de multiples entorses,
Peut gémir : neuf est le matin, neuf est le soir.
Mais depuis trop de mois nous vivons à la veille,
Nous veillons, nous gardons la lumière et le feu,
Nous parlons à voix basse et nous tendons l’oreille
À maint bruit vite éteint et perdu comme au jeu.
Or, du fond de la nuit, nous témoignons encore
De la splendeur du jour et de tous ses présents.
Si nous ne dormons pas c’est pour guetter l’aurore
Qui prouvera qu’enfin nous vivons au présent.

Robert Desnos, État de veille, 1942

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Katy Ruiz Darasse / à découvrir

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Reconnue depuis les années 2000, Katy Ruiz Darasse utilise un langage original marqué par l’art du fil. Chez elle, l’acte de broder prend sens et se fait écriture, explorant le vécu intime.
Cette écriture brodée mélange histoire professionnelle et expérience personnelle.
Dans ces installations, dont l’ensemble constitue une œuvre singulière, le fil et le drap ne font qu’un, jusqu’à l’effacement.
Traversés dès le départ par une réflexion sur la graphie (Abécédaires), ses travaux traitent principalement de la femme (Cent femmes dans Sofia, Dans le silence des chambres) et de l’amour (Coeur de tamis), mais révèlent également son goût pour la culture chinoise (Ma Chine 888). Plus récemment, c’est la notion de temps qu’elle interroge (Le temps suspendu).
En savoir plus sur le blog https://katyruizdarasse.wordpress.com/

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Vénus Khouri-Ghata / Ils

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Ils flottent à la surface de la mémoire
s’infiltrent dans les murs avec les lunaisons
égorgent l’eau
démantèlent les pendules
Ils escaladent les racines
dévalent la pente des pluies
aspirent les vapeurs des puits
boivent d’un seul trait nos fleuves en crue
Ils enjambent les toits
plient les poutres
réveillent les enfants lovés dans leurs cils
pour leur faire écouter le bruit de leurs phalanges
Ils mangent la chair du jujubier
ligotent les bras du cyprès
et le convertissent en cierge.
Ils volent dans l’air des cimetières
renversent les sépultures
vident leur contenu dans les caniveaux
Ils neigent en flocons immobiles
soufflent en rafales inertes
nous les cueillons sur le rebord des hanches
nous les faisons macérer dans nos sueurs
essorons leurs larmes
les séchons sur des cordes tendues sous terre
Ils harnachent nos nuits
sellent nos rêves
nous enfourchent du côté oublieux du cœur
Ils vont entre écorce et noyer
forcent les portes de novembre
percent l’œil de la lucarne
signent nos miroirs de leurs buées
Ils s’éloignent dans leur corps
se terrent dans leurs chevilles
crient jusqu’à l’aine
besogneux ces morts lorsqu’ils rampent sous les prairies
pour ramasser les noix rejetés par l’été
qu’ils secouent comme hochets d’enfants.

Vénus Khouri-Ghata, extrait du Monologue du mort
Anthologie personnelle paru chez Actes Sud, 1997

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Bruno Ruiz / Histoire d’un arbre

Ceci n’est pas une photo.
Ceci est un film.
Il dure une minute parce que je l’ai voulu ainsi.
Si vous le regardez attentivement, vous y verrez des milliards d’aventures.
C’est l’histoire d’un arbre.
Vous imaginez le nombre de films que l’on pourrait tourner dans le monde ?
Une minute de chaque objet.
De chaque personne.
De chaque paysage…

Toute la journée, j’ai écouté France Info.
Tous les quarts d’heure,la même dépêche AFP.
La même.
Tous les quarts d’heure.
Pendant vingt-quatre heures.

Regardez bien ce film jusqu’au bout.
Vous aurez une surprise.
Vous allez voir :
C’est l’histoire d’un arbre…

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Franck Venaille / Les vagues de la lagune

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J’avance vers davantage de lumière
Les barques désormais
Sont vides
Elles ont accosté pleines de rires et chansons
Qui ne sont pas pour moi
Qui ne sont pas pour nous
Qui avons notre propre répertoire à crêpe noir ou satin rouge
Mais c’est la vie ordinaire qui exige, comment dire ? autre chose, de moins !
de plus !

J’avance
Ce que j’entends c’est le fracas de rames
Mêlé aux cloches catholiquement triomphantes
Ô comme nous sommes civilisés !
Nous qui avons pourtant tout à apprendre des vagues et de la régularité avec laquelle elles viennent se heurter au quai
Il me faut maintenant passer le pont
Atteindre la ruelle où sèche le linge
Ce lieu où le linge sèche

Franck Venaille, extraits de Ça, Mercure de France, 2009.

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Bruno Ruiz / Altavoz

Mon père vers 1940

pourquoi aujourd’hui changer de peau puisqu’on ne choisit jamais tout à fait ce que l’on vit lorsque les masques de la guerre repeignent derrière nous le sens de l’illusion dans la véreuse arcachon comment vraiment comprendre celle qui demeure là abandonnée dans sa cuisine parmi les paris-match les mots fléchés de télé-sept-jours avec sa sœur pour quelle retraite nous qui ne sommes jamais partis en vacances car il fallait payer le crédit de la maison avec tous ces étages nous qui sommes tellement honnêtes comment faire à présent puisque la nuit est si longue et qu’il nous faut éteindre se rendormir avec le visage qui colle les doigts qui tremblent sur le drap quelle peur sombrant dans quel alcool lorsque l’obscurité s’étoile au-dessus du cimetière et que l’océan gonflé charrie les virgules de l’éternité le téléphone illisible près de la lampe l’entassement des rides jusqu’à l’écœurement de l’anis l’oisive vieillesse et le glas derrière les tempes qui s’affolent à cause de cette aube lamentable de juin résonnante de nos jours si fidèles à la crispation des mâchoires crachées le temps devenu lent comme une gélule une gerbe ultime dans l’ombre dodelinante qui s’amenuise devant les grandes fleurs de la tapisserie ce corps qui sent déjà la neige carbonique l’irréversible décomposition et la vermine au rendez-vous des pauvres traces puisque la mémoire est plus forte que la terre et qu’il chante une dernière fois la paloma pour les enfants qui se souviennent les yeux désormais plus rouges que le guadalquivir

Bruno Ruiz, extrait de Altavoz, ed. Patrice-Thierry/Ether Vague, 1990

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Bruno Ruiz / Le miroir et la vitre

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Tu disposes d’une audience, d’un public, d’une écoute. Tu vis de ton art. Tu l’exerces dans une certaine liberté. Néanmoins, la reconnaissance de ton travail n’est pas à la hauteur attendue. Quelle est ta vision des choses autour de « la réussite », la médiatisation ?

Je crois que tout être,– artiste ou pas –, un jour ou l’autre, souffre d’un manque de reconnaissance. Qu’il soit dans une entreprise, une école, sur une scène ou dans un hôpital, il se sent blessé par l’indifférence ou le mépris. Chacun le prend sur soi avec plus ou moins de bonheur, mais on voit bien que c’est de plus en plus source de conflits, de violences. Il faut être efficace et rentable. Le profit déshumanise les rapports. Dire cela paraît évident. N’empêche que c’est bien là le cœur du malaise ! Aujourd’hui, le peuple n’a pas la place qu’il mérite dans la société. On l’a transformé en clientèle. C’est triste à dire mais les gens sont malheureux parce qu’ils ne peuvent pas dépenser l’argent qu’ils n’ont pas gagné. Quant au monde des Arts et Lettres, il est sous contrôle tacite de l’Université, de l’Édition et du Ministère de la Culture qui n’ont, quoiqu’ils s’en défendent, qu’un vague intérêt – quand ce n’est du mépris – pour la culture populaire, nous en avons déjà beaucoup parlé. Ils l’ont abandonnée aux puissances mercantiles au nom d’une liberté qu’ils appellent « libéralisme ». Aujourd’hui, c’est honteux d’être populaire ! Il y a des glissements sémantiques qui m’affligent. Quand je dis « chanson », par exemple, je ne dis pas « produit », ni « créneau », ni « tube », ni « marchandise » ! Se définir comme « poète » en France, c’est passer pour un pédant, un prétentieux. C’est un signe distinctif. Le conducteur conduit, le boulanger fait du pain, l’enseignant enseigne, mais celui qui écrit toute sa vie des poèmes et qui ne fait que ça, il a honte de se définir comme « poète ».

Tu parles de tous ces artistes non médiatisés, de ces chanteurs pleins de talents en manque de dates. Tu es pour une nouvelle poésie du catalogue ? Une liste de poètes chanteurs ?

Je peux effectivement t’en citer quelques-uns, en vrac, dont j’apprécie le talent ou l’amitié, souvent les deux : Allain Leprest tout d’abord, à tout seigneur tout honneur, avec ses chansons magnifiques, – sans doute le plus brillant d’entre nous – un des êtres aussi les plus adorables qu’il m’ait été donné de rencontrer ; Michèle Bernard et son talent d’orfèvre tous azimuts, l’une des plus grandes chanteuses de notre génération ; Gilbert Laffaille, si grave sous le pastel, si profond sous la dentelle, pudique et drôle, énorme et retenu, chanteur de première classe ; Bernard Joyet, éblouissant de talent, mélangeant l’allégresse, le rire, l’impertinence, l’émotion, la gravité ; Louis Arti, prince de l’art brut, écorché imprévisible, fascinant parfois, que je ne peux m’empêcher d’aimer en bloc ; Michel Arbatz, le fin technicien du vers, dandy de la langue et du poème, jubilatoire ; Gérard Morel, comédien, chanteur, humoriste, un être exceptionnel, un délice, un ami, rien à jeter ; Luis Llach, le catalan inoubliable à qui je dois la plus grande des émotions qu’il m’ait été donné de vivre, à la Halle aux Grains de Toulouse, en juin 1986 avec l’orchestre de Lille sous la direction de Jean-Claude Casadessus ; Môrice Benin, foisonnant, fidèle, prolixe, généreux, présent, engagé, mon vieux frère ; Richard Desjardins, le plus considérable des chanteurs québécois vivants – avec le grand doyen Gilles Vignault que je salue au passage –, à la langue admirable, un interprète et accompagnateur hors norme ; Bernardo Sandoval, mon frère animal qui chante avec ma langue interdite, notre langue intérieure ; les Chansons Plus, le rire absolu, voix de haute précision, trio d’exception, modestes comme ceux qui ont tous les talents ; Ariane Dubillard, la belle de tous les risques qui enchante à chaque présence ; Christian Camerlynk, interprète majeur, d’une grande finesse, tant sur ses choix que dans ses prestations ; Alain Nitchaeff, ou la tendresse violente du comédien écorché ; Philippe Forcioli, archange sifflotant entre les oiseaux et les chansons ; Jehan, interprète géant et rare de l’ivresse amoureuse ; Jofroi, le belge du midi, bel humaniste, enchanteur aussi des enfants ; Martine Caplanne, voix grave et prenante, la servante, – au sens noble –, des poètes ; Jean-Michel Piton, à la puissance fragile qui m’émeut sur le fil ténu de sa vie ; Rémo Gary, ciseleur infatigable à la voix aussi juste que ses mots, pour le meilleur de la chanson majeure ; Al, le nonchalant blessé qui s’excuse presque de rire pour mieux cacher les ébréchures de sa vie ; Romain Didier, virtuose mélodiste à la tendresse élégante, aux chansons légères et séduisantes qui taisent avec pudeur ses abîmes ; France Léa, chroniqueuse drôle et impitoyable de toutes les femmes qui sont en nous ; Pascal Mathieu, grand bretteur d’une langue qui fait souvent mouche ; Serge Utgé-Royo, l’homme debout et précis, le tendre militant, mon camarade ibérique ; Xavier Lacouture, grand duduche aux fêlures sublimes sous son esprit potache ; Évasion, femmes aux voix qui m’émerveillent, m’éblouissent, interprètes fabuleuses, puissantes, chaleureuses, engagées, dansantes aussi ; Christian Paccoud, l’anar qui, de sa voix tragique me touche à chaque fois là où il faut ; l’ogre Juliette, reine du jambon, que j’aime et qui me donne faim, de tous les talents, même celui de devenir célèbre – mais a-t-elle encore sa place dans cette liste ? – ; Yannick Jaulin, chanteur et conteur d’une grâce et d’une inventivité qui m’éblouissent ; Yves Russet, chanteur lunaire et secret que je sais, que je veux, que je sens fidèle sur nos routes cahotantes et solitaires ; Laurent Berger, silhouette magique dessinant un univers séduisant et si particulier ; Sarclo, délicat et grossier, jamais vulgaire, classieux et fouteur de bordel dont j’envie en secret depuis des années la plume légère, vitriolée, impertinente ; Hervé Suhubiette, chanteur impeccable qui suit sa belle route, avec modestie, talent, musicalité ; Michel Bühler, l’une des plus grandes et des plus généreuses voix de l’Helvétie ; Bea Tristan, qui, de sa voix et de son écriture originale et envoûtante s’insinue en nous comme on entre en paysage ; Loïc Lantoine, au verbe d’alcool, fils incontesté de Dimey et de la dive chanson parlée ; Véronique Pestel, belle de ses blessures, puissante et fragile, proche et inaccessible ; André Mainvielle, bidouilleur de génie qui occupe une place si particulière, si originale et si indispensable à la chanson d’aujourd’hui ; Claude Semal, le nouveau roi des Belges après Julos le Magnifique, noblesse du peuple, comédien et chanteur engagé qui me fait tant de bien d’exister ; Éric Lareine, fils du grand Tom Waits, la grâce au couteau, venu du rock expérimental pour fouler souvent avec bonheur et force les voies aventureuses et peu fréquentées de l’improvisation ; Yvan Cujious, nouveau prince toulousain de la chanson jazz et généreuse ; Michel Vivoux, sans doute le chanteur qui, sur scène et dans la vie, m’aura fait le plus rire ; Bacchus, militant des hommes à la fougue attachante, la blessure qui tâche ; Dick Annegarn, l’artisan solitaire et imprévisible, celui qui aura eu le courage de dire non, avec panache, au grand business ; L’immense Clémence Massard, à mon sens, la plus prodigieuse comédienne actuelle de la chanson ; le très regretté Bernard Haillant qui me manque tellement et dont j’envie la foi et cette discrète présence inoubliable ; Jean-Roger Caussimon et Boby Lapointe, pour leurs lampes maîtresses qui auront tenté d’éclairer mes premières chansons ; Jean Vasca, le vieil ami, le grand frère, dont je n’en finirai jamais de célébrer l’œuvre magistrale, admirable et qu’on n’a pas fini, croyez-moi, de découvrir ; Gilles Elbaz, l’oriental de Lorient au charme intense que je n’ai jamais oublié, que je n’oublierai jamais ; Ricet Barrié, l’artisan indispensable, incontournable, le plus beau sourire de la chanson franco-suisse ; Giani Esposito, parti trop tôt, à la présence incandescente, inimitable, inégalée, incarnation de l’élégance ; Jean-Max Brua, le cow-boy de Brive qui nous a laissé des trésors de chansons ; Christian Dente, parti lui aussi, qui nous enchante encore de ses petites histoires chantées ; Jacques Serizier, la cerise gourmande sur mon gâteau rieur, mon premier émerveillement de chanteur sur scène, à huit ans, avec celui de James Ollivier ; Anne Sylvestre, femme essentielle, référence de l’écriture rigoureuse, exacte ; Francesca Solleville, femme debout, belle, à la voix visitée, la simplicité hors norme, que j’aime d’une tendresse infinie ; Gérard Pierron, le cheminot du peuple magnifique qui chemine sur des chemins que je partage ; Claire, la si bien nommée lorsqu’elle chante, la trop rare aussi sur les scènes de France ; Jean Sommer, seigneur discret de Gennevilliers au bout du monde, bluesman des chiens et de Chez Henri ; Hélène Martin, la pionnière, l’éclaireuse, l’élégante, l’amie des grands poètes ; Colette Magny, ma mère symbolique en chant, sauvage et indispensable à mon salutaire déséquilibre et qui, pour moi, ne sera jamais tout à fait morte. Et puis encore et toujours, Jacques Bertin, le plus grand depuis Léo Ferré et Felix Leclerc, et puis toujours et encore Jacques Brel et Georges Brassens, mais là nous sommes sur des cimes. Sans oublier bien sûr l’un des derniers géants vivants de cette chanson qui a toujours accompagné ma vie, Jean Ferrat, maître absolu de la chanson populaire et engagée – à gauche –, sans qui, – je n’ai pas peur de le dire –, Louis Aragon ne serait sans doute pas totalement ce qu’il est dans notre mémoire collective. Et j’en passe et j’en oublie, évidemment, de ces jeunes et vieux chanteurs qui, tous ou presque, continuent de chanter parfois depuis de très nombreuses années, jamais ou presque sur les radios et télévisions nationales, jamais pour la plupart, signés par une major. Qu’ils me pardonnent enfin tous ceux que j’aime et que je ne cite pas ici, qui font un travail honnête et consciencieux, amateurs et professionnels, tous ceux qui se cherchent et qui méritent d’être entendus et aimés, tous ceux qu’il me restent encore à écouter, à voir, à découvrir. Tous ceux qui sont morts et dont on n’oubliera pas les chansons, souvenirs aussi de grands moments de spectacles. Tous ceux aussi qui se sont arrêtés un jour de chanter, par choix ou par nécessité, pour suivre d’autres chemins de création.

C’est tout ?

Non bien sûr. Comme le faisait remarquer Stendhal : « Plus on plaît généralement, moins on plaît profondément ». Tous ces artistes, de ce monde luxuriant, insolite, singulier, au parcours cahotant de trafiquants de mots chantés, scandés, proférés dans l’écrin de la chanson, art du peuple par excellence, ceux sont mes vrais compagnons de route. Dans une société qui abolirait la dictature commerciale, ils seraient autres. Il suffirait de donner plus de facilité à ceux qui veulent cultiver cette curiosité, arme absolue contre la bêtise. Voilà tout.

Bruno Ruiz, entretien avec François André
extrait de Le miroir et la vitre, pages 217/223, Editions Ithaque, 2008

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Le chemin vers la sortie

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Qu’est-ce qui peut, après des malheurs en chaîne, aider à se reconstruire ?

Le lien et le sens. Le lien avec les autres est essentiel, car on n’est pas résilient tout seul. On a besoin d’aborder l’affection avec ses proches, l’attention de ses amis, parfois tisser de nouveaux liens, pour arriver à supporter le choc et à réagir. Ensuite, il faut chercher un « sens » : à la fois une signification à sa souffrance et une direction à sa vie. On passe du « Pourquoi ? » au « Pour quoi ? »La première interrogation consiste à chercher des éléments d’explication pour tenter de trouver un sens au passé. La seconde, à se projeter en avant pour donner du sens au futur.

Quels moyens faut-il mettre en œuvre ?

On ne peut pas généraliser, chacun trouvera sa voie pour transformer le traumatisme en tremplin. Mais on observe cinq types d’attitudes : la quête d’une sagesse philosophique ou d’une spiritualité ; l’enrichissement de la personnalité sur un travail sur soi ; la créativité, possibilité de s’échapper du réel dans un espace imaginaire ou artistique ; le témoignage, avec le besoin de raconter, pour exorciser le passé et aider les autres ; l’altruisme, en s’engageant dans des associations ou des professions à but humanitaire. Pour pouvoir se dire avec le recul : « Finalement, ma souffrance n’a pas été inutile. »

Jacques LECOMTE, Dr en psychologie chargé de cours à l’université Paris-X,
Guérir de son enfance, Éditions Odile Jacob.

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Joyce Mansour

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Votre mari méprise vos tentatives d’accrochage ?
N’hésitez pas à changer de vitesse au milieu de la nuit.
Surveillez ses cadrans : huile, température d’eau, essence.
S’il martyrise vos pneus
Embrayez à fond et utilisez au maximum votre petit frein moteur
N’accélérez jamais quand s’allume son clignoteur
Consultez plutôt votre témoin le rétroviseur
Et rangez-vous à droite sans trop vous trémousser
Au premier indice de manoeuvre amorcée
Dévoilez avec avarice vos bourrelets protecteurs
On ne peut être assez sûr du bon fonctionnement de ses phares.

Joyce Mansour, extrait de Bonnes nuits, 1959.

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Bruno Ruiz / La maison de ma tête

la maison de ma tête

Elle est là, cette maison de ma tête. Je la bâtis chaque jour. Elle est perdue dans la brume. Avec ses plans improbables, ses chambres noires et ses vastes ouvertures. J’aime souvent ceux qui la visite. Je leur ouvre la porte et je les fais entrer par la cuisine. Leur offre le café. Je leur parle de merveilleux souvenirs de grenier mais aussi de blessures dans la cave.
On accède aux étages par des escaliers ahurissants. Là-haut, il y a des pièces de plus en plus nombreuses avec des armoires pleines de masques mystérieux.
Il y a aussi une vaste bibliothèque d’une incohérence affligeante. Mais j’y suis très attaché. Il y a aussi le chauffage central. Jusque dans le garage.
Des fois, je sors trop nu sur la terrasse. J’y prends froid. J’ai peur d’effrayer les enfants qui jouent dans le jardin d’à-côté.
Il n’y a pas de lumière dans toutes les chambres, mais la musique y ruisselle en permanence. Le plus dur à trouver, c’est le silence : il y a toujours quelqu’un pour y ramener sa science…
Dans les salons, j’y fais régulièrement de somptueuses réceptions. Je m’y ruine la santé mais je ne peux pas m’en empêcher. Les invités y sont tellement hypocrites. J’essaie de ne pas trop prendre au sérieux leurs flatteries. Parfois, je me laisse aller, ça fait du bien de croire à tout ce bien que l’on fait peut-être. Ça aide à vivre.
Je sors si rarement qu’il m’a fallu des années pour me rendre compte que j’habite dans une cité pavillonnaire. Il y a tant de maisons près de la mienne. Des maisons qui ne demandent qu’à être visiter elles aussi. A l’heure qu’il est, j’ai renoncé à trouver la sortie de la mienne.
L’autre jour en rentrant chez moi, j’ai constaté que ma demeure s’enfonçait inexorablement dans la terre.
Ça m’a fait un choc.
Mais j’ai fini par m’y habituer.
Il faut dire que la maison témoin a disparu depuis si longtemps…

Bruno Ruiz, La maison de ma tête (extrait), 2000

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Bruno Ruiz / Le frère du temps qui passe

MIROIR

Vous êtes dans l’autobus, devant la pointeuse, la machine à café, arrêté au feu rouge, dans un ascenseur, un parking souterrain,
Vous avez accepté votre vie de tous les jours avec les mêmes gestes,
Vous avez huilé vos rythmes, rendu solide ce néant qui vous faisait peur,
Vous avez décidé de rester beau malgré l’usure des ans, votre miroir vous perpétue dans l’oubli de votre âge,
Seul au milieu des autres, vous perdez parfois le sens de votre existence.
Demain, lorsque vous serez vieux (mais peut-être l’êtes vous déjà ?),
Vous ferez le bilan de votre vie dans la chaise longue des vieux jours.
Je vous souhaite aujourd’hui un jardin de sérénité,
La transparence de vos hiers, et les remords éteints de vos erreurs anciennes.
Je vous vois parmi les fleurs, accepter de quitter ce monde avec la simplicité des choses qui disparaissent sans bruit,
Ne laissant aux mémoires de l’aimer que la douceur de quelques images essentielles.
Je veux avec vous devenir

Le frère du temps qui passe.

Bruno Ruiz, extrait de Je n’avance vraiment pas vite, 1999

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Gilbert Baqué / Couple

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L’herbe et la pluie s’unissent
L’automne règne, mémoire intacte.

Il nous reste la fleur
D’une autre ascendance,

Cri végétal qui se déchire
Dans nos mains muettes,

Comme si d’aimer
Faisait souffrir.

Gilbert Baqué, Soleils, 1996

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Robespierre / Discours contre la peine de mort

Robespierre

La peine de mort est nécessaire, dites-vous. Si cela est, pourquoi plusieurs peuples ont-ils su s’en passer ? Par quelle fatalité ces peuples ont-ils été les plus sages, les plus heureux et les plus libres ? Si la peine de mort est la plus propre à prévenir de grands crimes, il faut donc qu’ils aient été plus rares chez les peuples qui l’ont adoptée et prodiguée. Or, c’est précisément tout le contraire. Voyez le Japon : nulle part la peine de mort et les supplices ne sont autant prodigués ; nulle part les crimes ne sont ni si fréquents ni si atroces. On dirait que les Japonais, veulent disputer de férocité avec les lois barbares qui les outragent et qui les irritent. Les républiques de la Grèce, où les peines étaient modérées, où la peine de mort était ou infiniment rare, ou absolument inconnue, offraient-elles plus de crimes et moins de vertu que les pays gouvernés par des lois de sang ? Croyez-vous que Rome fut souillée par plus de forfaits, lorsque, dans les jours de sa gloire, la loi Porcia eut anéanti les peines sévères portées par les rois et par les décemvirs, qu’elle ne le fut sous Sylla, qui les fit revivre, et sous les empereurs, qui en portèrent la rigueur à un excès digne de leur infâme tyrannie. La Russie a-t-elle été bouleversée depuis que le despote qui la gouverne a entièrement supprimé la peine de mort, comme s’il eût voulu expier par cet acte d’humanité et de philosophie le crime de retenir des millions d’hommes sous le joug du pouvoir absolu.

Écoutez la voix de la justice et de la raison ; elle vous crie que les jugements humains ne sont jamais assez certains pour que la société puisse donner la mort à un homme condamné par d’autres hommes sujets à l’erreur. Eussiez-vous imaginé l’ordre judiciaire le plus parfait, eussiez-vous trouvé les juges les plus intègres et les plus éclairés, il restera toujours quelque place à l’erreur ou à la prévention. Pourquoi vous interdire le moyen de les réparer ? pourquoi vous condamner à l’impuissance de tendre une main secourable à l’innocence opprimée ? Qu’importent ces stériles regrets, ces réparations illusoires que vous accordez à une ombre vaine, à une cendre insensible ! Elles sont les tristes témoignages de la barbare témérité de vos lois pénales. Ravir à l’homme la possibilité d’expier son forfait par son repentir ou par des actes de vertu, lui fermer impitoyablement tout retour à la vertu, l’estime de soi-même, se hâter de le faire descendre, pour ainsi dire, dans le tombeau encore tout couvert de la tache récente de son crime, est à mes yeux le plus horrible raffinement de la cruauté.

Maximilien Robespierre, discours contre la peine de mort (extrait), 31 mai 1791

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Walt Whitman / Poètes à venir !

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Poètes à venir ! Tribuns, chanteurs, musiciens à venir !
Je ne demande pas au Présent ma raison d’être.
Le présent ignore pourquoi je suis.
Mais vous, nouvelle couvée, couvée insulaire, athlétique, cosmopolite,plus grande que toute,
Levez-vous ! Avancez et grandissez !
Je n’écris que deux ou trois mots indicateurs de l’avenir;
Je suis celui qui n’accomplit que quelques pas et se retire dans les ténèbres originelles;
Je suis celui qui va sur la route, sans fléchir, jette un regard léger vers vous, et vous retire son visage,
vous laissant la tâche de prouver, de définir,
Espérant de vous les mots essentiels

Walt Whitman, extraits de Feuilles d’herbe, 1855

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Bruno Ruiz / Quatre abeilles

Quatre abeilles en plein soleil
La terre au fond du jardin
La vivacité des arbres
La nuit chaude la nuit vaste

La mort au milieu des pierres
Se faufile entre les feuilles
Et sur les îles du rêve
Le soleil soleille étrange

Quatre taches sur le mur
Les deux premières terribles
Les deux autres des lumières
Par les fenêtres ouvertes

J’étouffe la nuit profonde
Je repeins l’obscurité
Et l’éternité du jour
Parle bas dans le couloir

Bruno RUIZ, inédit, 1992

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Bruno Ruiz / Les indifférents

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Alors, arrivèrent les indifférents.

Dans les couloirs d’acier et de plexiglass,
Les indifférents marchaient dans le sens de la marche,
L’œil au loin.
Un chant montait du fond des futurs,
L’arme luisante, braquée sur les sourires arrêtés.

« Nous ne voulions plus nous asseoir dans notre chair… »
L’information balisait le monde,
Le matricule des abeilles,
La lumière blanche des veilleuses…

Alors, arriva l’incontrôlable vertige des vitesses immobiles,
La mécanique étrange des squelettes dans leurs uniformes.

Déjà, les réacteurs chiffraient le paysage,
La sécheresse des pictogrammes dans les laboratoires pressurisés,
Les palpitations d’apocalypse sur les cadrans,
L’or,
Comme un métal oublié

« Nous ne voulions que la rumeur implacable du vide,
Le frappement des claviers sur les tempos de l’éternité,
L’invasion des cités dans le cuir de la nuit … »

Alors ,
Dans une volée de tringles,

Le désir disparut de la terre…

Bruno Ruiz, inédit, 1983
Photo extraite de Playtime de Jacques Tati, 1967

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Maïakovski

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Je sais la force des mots, la force des mots-tocsin.Pas de ceux-là, qui savent ravir les foules.

Des autres, qui de terre feraient sortir les morts,
et les cercueils défilent d’un pas de chêne sonore.
Souvent, ni-lus, ni imprimés, les mots tombent au  panier,
Mais ils en sortent et ils galopent le mors aux dents,
tonnant pendant des siècles, et les trains viennent en rampant,
lécher leurs mains calleuses.
Je sais la force des mots. Moins que rien.
Moins que des pétales sous le talon d’une danse.
Et l’homme pourtant, de toute son âme, des lèvres, de la carcasse…

Vladimir Maïakovski, poèmes, 1929

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