Archives de Tag: Dans le désordre

La vie majeure

Elle est là cette vie majeure. Sous ta fenêtre. Malgré la pluie, le froid, le temps harassé. C’est une allumette protégée du vent. C’est bien celle que regrettent les condamnés, les déçus de la mémoire, les aigris de l’enfance. Alors regarde-la. Regarde-la bien. Elle t’accompagne chaque jour depuis toujours. Elle est ton bien le plus précieux, ta force souveraine. Ne l’abandonne pas à la risée de ceux qui la méprisent ad nauseam par une posture de fausse intelligence sombrant dans la débâcle de leurs prophètes de salon. Non il n’est pas niais celui qui cherche la joie dans la grisaille des trottoirs. C’est un noyau central qui le tient en équilibre. À l’affalé du jour, il oppose une course fervente, éperdue. La célébration d’un pas, d’une danse légère. Un espoir brutal contre la morgue du ciel humide. La caresse d’une connexion fraternelle.

Bruno Ruiz, 2019
Photo : Bruno Ruiz

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Caméra de bienveillance

Je dis toujours la même chose mais je n’écris jamais le même texte. Je dis quelquefois adieu mais il m’arrive de revenir. Je dis souvent bonjour mais personne ne se rend compte que je ne suis jamais parti. Je pense toujours que j’aurais pu mieux faire mais je fais toujours les mêmes erreurs. Dans le paysage, je ne suis pas grand chose. Depuis des années je dessine ma petite place dans l’arrière-plan. Il est vrai que lorsqu’on a décidé d’être invisible on ne peut guère se plaindre de ne pas être assez vu. De ma vigie, je contemple l’humaine beauté. Au fond c’est ce qui m’intéresse. Car je suis un voyeur de l’être. La bonne méthode consiste à bien choisir l’objectif. Et vous n’imaginez pas le nombre de clefs que je lime chaque matin pour ouvrir des portes. Parfois je les cherche, quelquefois je les trouve. Ne craignez rien cependant. Mon trousseau reste toujours accroché à mes caméras de bienveillance.

Bruno Ruiz, 2019
Photo : Bruno Ruiz

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De travers

Je n’ai jamais été un sage. Je n’ai jamais été très sage non plus. Je change au soleil, me transforme sous la pluie. Des fois je ne me ressemble pas. Le plus difficile, c’est de refuser de ne pas se voir. Je m’imagine, donc. Je me déteste souvent. La nuit, il m’arrive de me séparer de moi-même. J’envahis d’autres territoires. Je mange au milieu d’une foule que j’avale. Je me juge. Mais je soigne bien mes rêves. Je leur donne leur pitance de meurtres. Je décapite des rois, des révolutionnaires. Après, je le regrette évidemment. À cause de tous ces livres qui s’entassent un peu de travers sur mes étagères. Au fond je me ride du cerveau, me sclérose dans leur gouffre paradoxal. Mon ventre travaille à leur faim. Je lis, j’écris. J’essaie de mettre de l’ordre à mes vacarmes mais je n’y arrive jamais complètement. Impossible de libérer toutes ces phrases, toutes ces images. De comprendre vraiment les conjugaisons. Leur conjugaison. Non vraiment, je n’ai jamais été un sage. D’ailleurs, ça se lit entre ces lignes.

Bruno Ruiz, 2019
Photo : Bruno Ruiz

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Selfie

Tout ce que tu n’as jamais dit est là, au fond de ta gorge. C’est un oiseau en cage. Un rai de lumière qui cherche sa porte. Tout ce que tu n’as jamais dit s’accroche à l’immobile du jour, à tout cet amour qui se retient en toi et t’épuise parfois. Non, tu n’étais pas fait pour être réduit à tout ce non-dit. Tu étais fait pour te séparer de l’aimant de tes mots fragiles. Pour rejoindre la parole de l’aurore dans le ciel enfin confondu au soleil. Il fallait que ta confession s’accomplisse et se grave dans la pierre innocente de l’autre. Si la vérité existe, elle est celle d’un animal fidèle endormi sur le marbre d’une sépulture. Elle est dans la raison sans fièvre de ta vie. Mais tout ce que tu n’as jamais dit, tu le portes aussi en toi comme un miracle du silence qui te donne quelquefois un droit inaliénable. Celui de te taire.

Bruno Ruiz, 2019

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Infiniment vivant

On a tous envie d’être aimé, d’être compris, d’être écouté. On a tous envie de se sentir moins seul, d’accepter d’être au monde. On a tous envie d’humanité, de ne pas souffrir, de ne pas être séparé de ce que l’on aime. Pas envie d’être malade. Pas envie de vieillir trop vite. On a tous envie d’être reconnu dans ce que l’on fait, ce que l’on a fait. Envie d’être respecté, d’avoir fait les bons choix, de ne pas avoir raté sa vie, d’avoir servi à quelque chose, d’avoir donné du sens à son existence. On a tous envie que quelqu’un nous sourie, envie d’avoir raison, envie d’être différent, d’être unique, d’être comme les autres, on a tous envie d’être tolérant, curieux, envie de savoir, de ne pas tout savoir. Envie d’être beau, bon, d’être ici et d’ailleurs. D’être immortel. Oui, on a tous envie d’être quelqu’un de bien. Tous envie d’être complètement, intensément, infiniment vivant avant d’être mort.

Bruno Ruiz, 2019
Photo : Chorégraphie de Nina Dipla.
http://ninadiplaenlima.blogspot.com/2011/05/cchevallier-cchevallier-cchevallier.html

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Entre deux rêves

Le soir des fantômes passent sur le trottoir d’en face. J’entends des serrures qui se referment derrière eux. Leurs corps se penchent dans l’ombre. Je suis à leurs charnières. Je les regarde disparaître dans la perspective des platanes. C’est un florilège passant. Ils ont parfois la beauté de quelques absents. Ma mémoire besogne malgré moi. Je ne sais au juste aujourd’hui où se niche ma joie. Elle tombe des fenêtres. C’est une vieille sagesse qui vient d’après la mort, dans la perception méditative de l’heure. Et je pense au lézard qui respire là-bas. À la rosée qui s’est réchauffée tout le jour au soleil matinal pour disparaître dans la nuit. Je suis un peu comme elle. Je sèche entre deux rêves.

Bruno Ruiz, 2019
Photo : Bruno Ruiz

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L’oubli dérivant

Savoir tout de ce qui reste de la douleur de l’arbre qu’on abat. De la joie qui mûrit sur les cerises qui s’attardent. De la fatigue des vaches assoupies sous les chênes. Savoir tout de la rouille des portes qui ne s’ouvrent jamais. Des ventres attablés à la terrasse des auberges. Savoir tout de ce qui se consume à l’heure du lavoir, de la violence du ciel sur la terre retournée. Savoir tout de ce qui se conjugue dans la lente parole estivale, l’eau ruisselante des gravières, la brûlure du pain au sortir du four. Savoir tout de ce qui se répond d’étoile à étoile, du cœur au chœur de la longue attente solaire. Savoir que rien ne se retiendra jamais de cet instant dans la lumière présente à midi. Que tout se perdra dans l’oubli dérivant de la vieille galaxie.

Bruno Ruiz, 2019
Photo : Bruno Ruiz

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