Archives de Tag: Dans le désordre

De la bouteille

La bouteille ne sera jamais vide. Il y aura toujours un violon qui traîne au coin d’une rue. Un astronaute pour entrer dans une fusée, un silence après la musique. Quelque part les lignes parallèles se rejoignent. La pluie remonte au ciel. La terre efface les morts. Il y aura toujours un temps qui ne s’arrête jamais. Une porte qui s’ouvre et qui se ferme. Il y aura toujours un visage pour sourire tant qu’il y aura des yeux pour le voir. Ce matin je me rase. Rien n’est perdu. Tout ce qui s’use disparaît lentement dans la buée du miroir. Non, la bouteille ne sera jamais vide tant que je veillerai à la remplir.

Bruno Ruiz, 2019

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La joie qui dure

Je vis ce matin dans le muscle engourdi de l’hiver. Dans le froid exorbitant de ma mémoire. Ma barque est immobile dans les glaces. Elle attend la renaissance des eaux. Un ciel rouge sur ma tête. Mon visage est humide mais je ne pleure pas. Le temps me hache. Je mords de l’air. Ainsi vont les aigus de mes gammes. La mystérieuse roue sur le chemin de terre. Je n’ai pas de couleur à vous offrir. Je n’ai que ce fil fragile auquel je m’accroche pour vous rejoindre. Demain est si pointu. J’espère en ce qui dure, cette vie dans la bouche, ce tremblement de mes membres. Je n’ai pas peur du châtiment. Je veille à la joie qui dure.

Bruno Ruiz, 2019
Photo : Bruno Ruiz

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Quelqu’un à sa fenêtre

J’ai reçu un jour la leçon du monde par la constellation des hommes. Je les ai cherchés dans les débris de leur naufrage, lu sur des lèvres mortes. J’ai trouvé même quelques-unes de leurs grâces dans de drôles de poubelles. J’ai dépierré la route qui menait au grand mur. J’aurai rompu avec tant de chaînes que je confonds encore aujourd’hui les horizons. Pourtant je grince toujours des dents pendant mon sommeil. A croire que le livre n’est pas encore fini. Il me reste encore à danser sur quelques tombes pour effrayer la mort. Mais je ne cueillerai plus de fleurs. Je laisse désormais les choses s’accomplir. Ne m’en veuillez pas trop : j’aurai aimé la vie un peu comme quelqu’un à sa fenêtre.

Bruno Ruiz, 2019
Gustave Caillebotte (1848-1894), Jeune homme à la fenêtre (1876)

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La légende du monde

Il n’y aura pas de déluge. Nous étions déjà dans l’abîme. Nous y regardions tomber les morts sans trop savoir pourquoi. On le sait depuis le commencement. Il n’y a que le temps qui extermine les hommes. Nous sommes condamnés à la contemplation des gouffres, à l’exploration des vertiges cosmiques. Et toi que le vent dérange tellement, toi qui ne parles pas, les pieds plantés dans la terre du chemin, tu sais si bien t’éloigner vers moi. C’est le paradoxe de ceux qui aiment. Tout est sans retour. Rien ne se retient vraiment. Je suis si minuscule que les insectes me font de l’ombre. Nous sommes condamnés à rester ici puisque telle est la légende du monde.

Bruno Ruiz, 2019
Photo : Bruno Ruiz

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La petite porte

La porte s’ouvrira dans un immense élan de joie. Les geôliers ne nous diront rien. Ils nous laisseront passer, la tête haute. L’heure disparaitra derrière nous. Nous aurons pris acte nous-même de nos erreurs. Nous ne serons plus des abandonnés. Nous serons fiers de ce que nous aurons accompli. Nous serons une part du miracle. Un noyé définitif. Un chien sans maître. Ne me dites pas que vous n’avez jamais songé à cet ultime moment lorsque vous précipitiez des morceaux de soleil dans les eaux sombres du fleuve. Avouez-le, vous ne le faisiez pas par hasard, sans arrière-pensée. Moi je serai sorti comme j’étais entré. Par la petite porte. Et ce n’était écrit nulle part.

Bruno Ruiz, 2019
Photo : Bruno Ruiz

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Accomplissement

Maintenant il faut que le nouveau jardin s’accomplisse. Il faut accueillir les salamandres. Notre volonté est commune. Il faut accepter le nombre, le deuil et les racines. Il faut savoir dire adieu et bonjour. Creuser des tunnels pour joindre les puits de jours. Des ombres s’en viennent du plus profond de nos laideurs. Il nous faut augmenter les couleurs, la multitude des possibles, ne pas redouter l’œil du cyclone et faire face à l’épouvante. Demain est incertain. Qu’importe si l’étreinte est exacte. Nous entrerons dans l’impénétrable avec les mots d’un printemps neuf. Nous aurons compris l’incendie pour mieux l’éteindre. Nous étions aussi dans la parole de nos ennemis.

Bruno Ruiz, 2019
Photo : Bruno Ruiz

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Apprendre à attendre

Je ne me réveille jamais tout à fait. Je m’attarde dans l’espérance. Je n’en finis jamais de contempler ce monde que je devrai un jour quitter. Il y a toujours quelque part une aile d’oiseau que je ne connaissais pas, le miracle d’une fleur près d’une arme tombée. Il y a toujours un petit chant qui monte de l’exode, une larme glissant sur l’armure. Je sais bien que j’ai tort de perdre ce peu de temps qui me reste. Mais qu’en ferais-je d’autre ? Si je suis un jour la preuve du silence de mes mots, leur soif d’exactitude, j’aurai rempli mon contrat d’alliance entre la force des solitaires et l’inertie de leur foule. J’aurai appris à attendre. C’est pas si mal, non ?

Bruno Ruiz, 2019
Photo : Arrivée du train en gare de la Ciotat, 1896

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Le petit caillou tombé dans la Garonne

Peut-être bien qu’un soir le vent soulèvera la dernière feuille morte. Nous serons las désormais de penser un monde meilleur, de chercher à ouvrir les grandes fosses de l’espérance. Peut-être qu’un soir on se taira enfin au milieu de la grande chorale des hommes. Un chant inespéré submergera le fleuve sous les étoiles. Nous aurons enfin cessé d’être en exil ici-bas. Nous en aurons fini avec la véhémence de l’heure et l’ardeur suintante des mots. Nous aurons quitté les sombres alcôves du quotidien, les habits partagés de nos vies les plus secrètes. Nous descendrons vers les fastes de l’aurore et nous ne deviendrons pas plus lourds qu’un petit caillou tombé dans la Garonne.

Bruno Ruiz, 2019
Photo : Bruno Ruiz

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Cérémonie d’ouverture

Je suis vivant, je ne comprends pas. J’avance à l’aveugle en écartant les artifices. Je ne sais vraiment rien de la lumière. Je ne fuis pas. J’inscris des chiffres sur une horloge mémorielle. Je demeure invisible au centre de la scène. Je respire comme je peux au milieu des points cardinaux. Je rôde aux abords des zones et des hôtels bourgeois. La nuit dans l’âme, je convoque une peinture noire au vacillement des réverbères. Je me donne au soir bousculé, à des présences éternelles habillées de silhouettes. Non je ne comprends toujours rien de ce monde, de ce pays, de ce peuple. Je rêve d’une simple cérémonie d’ouverture.

Bruno Ruiz, 2019
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Vous rejoindre

J’écris sur un fil pour célébrer les déséquilibres de l’espérance. Je doute des miracles. J’imite très mal les oiseaux. Je m’habille des haillons de l’invisible. J’ai peur de l’ordre. N’imprimez aucune de mes déprimes. Je ne serai jamais une fleur sans tige, un visage sans image. Je ne sais rien du ciment des ténèbres, rien de ces gourdes vides abandonnées dans les sables. J’ai toujours trop attendu des orages du lyrisme, trop dansé seul sur des plages désertes. Regardez-moi au fond des veines. Mon sang est plus épais que le temps. Je ne sais comment vous rejoindre plus vite.

Bruno Ruiz, 2019
Photo : Bruno Ruiz

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Feuille de route

Entendre les mots qui ne se disent jamais. Se perdre en soi-même et entrer dans la mémoire du monde. Ecouter simplement la longue dérive de l’expérience humaine. Prendre part même si parfois on sent que c’est inutile. Aimer avant de juger et ne juger que pour augmenter. Chercher la cime autant que l’abîme. Comprendre avant de ne pas accepter. Se détacher de l’inutile. Ne pas avoir peur du temps qui passe. Préférer l’oubli à la rancœur. Etre patient des petits pas. Reconnaître qu’il y a meilleur que soi et recevoir des leçons d’où qu’elles viennent. Apprendre enfin à se taire et disparaître.

Bruno Ruiz, 2019
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Ne ferme pas les yeux

Ne ferme pas les yeux. Le grand rêve est devant toi. Il est nu comme le vieux sang des hommes. Il est plus léger que l’oiseau de tes mots. Je t’attends juste après ta dernière prière. Quand toutes les portes seront ouvertes devant les geôliers souriants. Je t’attends devant le jour qui se lève, les dents blanches de la jeune fille, le couteau brillant dans le premier soleil du matin. Nous allons renverser quelques statues. Aies confiance. Cela se fera sans violence. Juste quelques rires étouffés derrière les tentures. Nous essayerons d’être à l’heure. D’éviter les balles perdues. Ne ferme pas les yeux. Je t’attends sur le quai pour partir avec toi.

Bruno Ruiz, 2019
Peinture : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Refuser de tomber

Depuis toujours nous marchons dans les pas de milliards d’inconnus, dans la constellation des sommes de l’expérience humaine. Depuis toujours, nous connaissons les forces telluriques de la révolte, la contamination des patiences les plus belles, la dimension excessive des rêves les plus tenaces. Depuis toujours nous savons nous battre contre les monstres, sécher les sanglots de la misère, apprendre à l’oranger la terre sous les neiges. Depuis toujours nous savons rire des pouvoirs ridicules, aérer les nuits de nos plus profondes tristesses. Depuis toujours nous avançons face au vent des tyrannies mais nous ne savons toujours pas mourir. Depuis toujours nous refusons de tomber.

Bruno Ruiz, 2019
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Balayer devant sa porte

Peut-être est-il une nuit plus noire que celle-ci ? Peut-être avons-nous plus de fièvre qu’il n’y paraît ? Peut-être que quelque chose se rapproche, un gémissement sous les tuiles, une horde qui cherche sa pitance ? Peut-être qu’il n’y a pas d’issue possible, du sang qui coule déjà sur les gravas ? Peut-être a-t-on trop serré les courroies, abandonné l’essentiel aux magasins des inutiles ? La musique était sans doute trop mauvaise. Les yeux trop rouges. Les corps exténués trop loin du rivage. Le pouvoir trop sombre. Le bruit des tanks couvrait nos voix incertaines. Peut-être avons-nous trop rêvé sans vous ? Je pèse ce soir le poids d’un monde trop lourd. Mon espérance est maladroite. Je vais essayer de dormir, la tête enfouie sous l’inexplicable pour me reposer de mes doutes. J’ai la bouche amère ouverte dans un rêve en train de mourir. Demain je balayerai encore devant ma porte.

Bruno Ruiz, 2019
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Froid dimanche

Ce matin, j’ai un drôle de goût dans la bouche. Un goût qui ne se prononce pas dans l’amertume d’un dimanche d’hiver. Un relief de toitures au-dessus des passants. Un oiseau meurtri qui me parle à l’oreille. Un cheval au galop traverse la place presque gelée. On fait la queue à la boulangerie rassurante. Les journaux ne parlent que de violence. J’ai si froid dans mon col relevé que je voudrais ne plus exister. Quelqu’un dort dans la couverture sale d’un banc glacé. Est-elle encore mienne cette ville ? J’en ai honte. Ce que je vois et ce que j’entends s’écrit dans un ciel d’orage.

Bruno Ruiz, 2019
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / La taverne

Cette nuit j’ai forcé la chambre des secrets. J’entrais dans une taverne sombre et chaude. Des hommes jouaient aux dès, les yeux bandés. Il y avait une odeur de volaille grillée. Un enfant tremblait près des flammes. Un homme soudain s’est levé et s’est mis à chanter. Une pièce en or tourna sur la table. Puis une autre. Le silence qui vint après traversa les murs et se perdit dans la ruelle. Je restais assis parmi les voyageurs. Je cherchais quelques codes sur leurs lèvres. J’avais le secret espoir que personne ne me reconnaîtrait sous les chandelles. Un vieil homme cependant posa sa main sur mon épaule. « Tu es ici chez toi » me dit-il. Et il disparut dans un étrange sourire.

Bruno Ruiz, 2019

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Bruno Ruiz / Sur le parking

Je ne pense pas à moi quand j’écris, je pense au monde dévoré, à l’obscurité transitoire, au manque d’âme sur le parking. Je ne pense pas à moi quand j’écris, mais aux feux des hommes en colères, aux visages qui pleurent dans les miroirs, au sang et à la sciure sur l’asphalte. Je ne pense pas à moi quand j’écris, je tremble dans le crépuscule, pleure de trop de lacrymo, de murs qui se dressent, de sanglots incompris. Je ne serai jamais vraiment au milieu de l’incendie. Ce matin, ma vieille espérance se débat dans la chaux vive. J’ai le cœur dans les poings fermés. Non, je ne pense pas à moi quand j’écris. Je mets seulement ma vie sur la table parmi celle des autres.

Bruno Ruiz, 2019
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Le meilleur de la mémoire

Je n’ai jamais oublié la splendeur des hommes, les mains serrées sous la pluie battante, la demeure accueillante de ceux qui repensaient obstinément le partage du bonheur. J’ai tant de fois communié avec l’invisible. La jeunesse du monde ne disparaitra jamais. Nous la porterons au-delà de nos pénombres. Nous caresserons jusqu’à notre dernier souffle sa crinière un peu folle. Elle ne fut jamais violence mais ferveur dans l’huile stagnante de nos erreurs. Il ne faut jamais fêter les départs mais plutôt les arrivées. Toujours ne garder que le meilleur de ce qui tombe de la mémoire.

Bruno Ruiz, 2019
Peinture : Edvard Munch, Le Soleil, 1919-1913

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Bruno Ruiz / Un seul arbre

Ceux qui m’ont fait du mal ne se reconnaîtront pas ici. Ils ne liront sûrement jamais ces mots et c’est très bien ainsi. J’aurai quitté à jamais leur chemin. Aujourd’hui je le jure, je n’ai plus aucune haine. Simplement une lassitude incise dans la chair comme une blessure tenace. Une vieille cicatrice dans le dos. Le temps accomplit son travail entre la lumière et la dernière moisson. Un absolu continue à s’écrire en moi jour après jour. C’est un épi sensible qui vibre au vent, une douce langueur qui rassemble les beautés éparpillées de l’univers. J’ai rangé mon arc avec ses flèches inutiles. Mon seul maître est désormais un arbre. Un seul arbre. Droit et silencieux au milieu de la plus sereine des forêts.

Bruno Ruiz, 2019
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / L’âpre musique des foules

Une aube me surplombe. Un ciel passe. Chaque matin, je prends des leçons d’azur. J’adopte l’enfant d’un lointain soleil. J’ouvre des ailes. Je suis l’imaginé de la rue. Jamais rassasié, j’entre dans un livre comme dans une maison. Ma vie est incolore. Depuis toujours je me méfie de ceux qui aiment le pouvoir. L’âge m’entraîne à l’invisible, à la fraternité des transparences. Je ne m’assoie jamais au premier rang. J’ai tellement peur des ratures. Un jour, je quitterai le mélange du bien et du mal. Je disparaitrai dans un écho de moi-même. Je m’abandonnerai tout à fait dans un dernier acte d’ivresse. Il y aura comme un bruit de tambour inouï. J’aurai enfin atteint l’âpre musique tant espérée des foules.

Bruno Ruiz, 2019
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / La métamorphose des larmes

Je n’aurai pas fait trembler le monde. Juste un petit bruissement sur le passage qui mène à la route. Un églantier abandonné. Je n’ai jamais eu aucune audace sinon celle de vivre encore au milieu de toutes ces choses qui se brisent jour après jour. Je t’aurai aimé dans ton vieux pull, marchant devant moi depuis toujours. Qu’aurai-je retenu des livres et des fleurs ? Si peu se souviendront longtemps de mes paroles fidèles. J’aurai juste caressé ton genou pour la métamorphose de tes larmes. Rien ne m’aura apaisé mais j’aurai eu de toi la chance infinie de ne plus attendre demain.

Bruno Ruiz, 2019
Photo : Bruno Ruiz, août 2018

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Bruno Ruiz / Mélancolie

Le temps presse et je n’ai rien fait pour les hommes aujourd’hui. Ma carcasse est humide dans l’hiver. Dimanche s’enfonce sous la terre du jardin. Je cherche le lieu d’une langue qui éclairerait le monde. Je ne vois plus l’horizon derrière les nuages disjoints. Il y a trop à entendre à la radio. Trop de livres autour de moi. Les arbres sont sourds. Je cherche en moi des parfums d’enfance qui ne montent d’aucune mémoire. Quelqu’un s’en va au loin dans la sirène d’une ambulance. Je serai debout avant l’aube pour vous écrire qu’il faut savoir atteindre le printemps. Je vous le promets.

Bruno Ruiz, 2019
Photo : Encre, Bruno Ruiz, 2019

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Bruno Ruiz / Le grand poème

J’ai la bouche pleine d’encre. La mer est dans le bateau. Des passants broutent sur le trottoir. Personne ne court sous la bourrasque bleue des lumières. Il fait un temps de froid immobile et de petit soleil. Ah que vienne enfin l’éternité pour qu’elle me délivre de son dernier visage. Et toi, ferveur amère, éloigne-toi de ses grands yeux verts. Au milieu des engloutis, je chante une chanson inconnue. Je souris au surplomb des margelles. Un monde dérive dans l’or de la désespérance. Mon pauvre corps descend dans la misère. Son histoire se disloque mais je suis toujours un amant halluciné qui entre dans les cathédrales du désir. Ce matin, personne ne sait à quel point je vis sous les étoiles du grand poème.

Bruno Ruiz, 2019
Photo : Zoom sur une région de la voie lactée par le satellite Gaïa.

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Bruno Ruiz / L’essieu

Un couteau est tombé dans l’eau pure du jour. Il a tranché la jambe de l’heure. Je tremble entre des mots malveillants. J’ai peur des vieux châteaux qui tombent comme des cartes. C’est un cauchemar sans perle qui cherche une autre nuit. La campagne est morte. Un homme avec les dents en or passe sur la route déserte. Quelques fauves viennent me délivrer de mon enfance. Je desserre les lacets de l’amour, j’ouvre des portes sur la mer. Mon dieu, faites que demain chante encore à ceux qui osent. J’ai déjà une main dans l’essieu de la dernière roue.

Bruno Ruiz, 2019

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Bruno Ruiz / Mer calme

Qui martèle le monde ? Quels sont ces chocs sur sa lourde carapace ? Entendez-vous la pluie sur ses reins ? Et tout ce froid qui nous vient des marbres, le sentez-vous s’immiscer dans les corps qui fatiguent ? Je n’arrive pas à être tout à fait patient. Je n’arrive pas à maîtriser mes chevaux qui se cabrent. Je descends la pente du jour. J’entrevois des façades. J’avance dans les lèvres de janvier, endiguant des colères. Ne vous retenez pas devant le livre blanc. N’ayez pas peur de l’éternité humaine. Fraternisez avec les vertiges. Ce matin, j’ai cloué des planches sur mon enfance. J’embarque à l’instant me tenant à la rampe des mots. J’ai décidé que la mer serait calme aujourd’hui.Un bateau dans l’azur.

Bruno Ruiz, 2019
Photo : Bateau, peinture de Nicolas de Stael (1913-1955)

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Bruno Ruiz / Le blanc du négatif

Je vis dans la blancheur d’un négatif, sous l’empire d’une musique fraternelle. Je ferme des abattoirs, ouvre des couloirs qui cherchent de nouveaux arcs-en-ciels. Il a une drôle d’harmonie le monde que je foule. Il me féconde depuis votre terre. Je mélange des errances pour un partage. Je fus celui que je n’espérais pas. Aujourd’hui je suis celui où tremble une mémoire. Une transparence qui jour après jour s’apaise et disparaît. La nuit je soupire à cœur ouvert. Je ne m’éloigne pas de vous. Je cherche seulement une langue nomade qui m’accueille dans une totalité.

Bruno Ruiz, 2019
Dessin : Bruno Ruiz, 2019

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Bruno Ruiz / Réveillons

Nous nous réveillerons chaque matin dans la rumeur des villes. Nos maisons seront blondes comme des champs de blé. Il y aura de la magie derrière les portes qui s’ouvrent,  des trésors de fraternité distribués à d’injustes infortunes. Nous garderons toute notre confiance à chaque carrefour. Il faudra bien sans doute exagérer, nous déplacer sous les averses, ouvrir les yeux de quelques endormis. Bien sûr, il y aura le bruit de quelques hommes qui sonnera comme une musique désaccordée, mais le son d’ensemble les couvrira. Il sera celui d’un envol d’étourneaux dessinant la nouvelle migration des possibles. J’y crois comme un éclat de rire sur le cercueil du vieux monde.

Bruno Ruiz, 2019
Peinture : Bruno Ruiz, 2019

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Bruno Ruiz / Le poids de l’espérance commune

Cette année, nous ne trouverons pas de mots nouveaux. Nous ferons avec les anciens comme l’année précédente. Mais nous les arrangerons avec tant de ferveur et d’amour, d’une façon si singulière, qu’ils nous donneront l’impression qu’ils signifient autre chose pour la communauté des hommes. Chacun saura au fond de lui qu’ils venaient tous d’un seul livre indicible, d’une fraternité vieille comme les algues de la mer. Il y aura un désir d’étreinte infini dans un azur en construction. Non, cette année ne sera pas tout à fait la même que les autres. Cela dépendra un peu de chacun, de nos regards solitaires qui chercheront une lumière plurielle, d’actes qui ne valent que parce qu’ils s’additionnent aux actes de ceux qui connaissent le poids de l’espérance commune.

Bruno Ruiz, 2019
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Les oiseaux de mes mots

J’aime quand des dizaines d’oiseaux viennent assiéger mon stylo le matin. D’une ferveur toujours renouvelée, ils m’entourent d’un froissement d’ailes impatient. Les miettes que je leur jette sont des mots de joie qui habillent ma page. Ils cherchent plus qu’une élégance. Ils cherchent une exactitude. Mais ils se laissent parfois aller à des charmes un peu trompeurs. Qu’importe. Je pétris leurs graines humides avec un peu de mort et beaucoup d’amour. Il en sort parfois des formes de monstres risibles, des corps respirants d’étranges azurs, des clowns un peu ridicules qui se déguisent en fantômes. Quand vient le soir je ne manque jamais de les remercier. Sans eux, je ne sais pas ce que je serais devenu.

Bruno Ruiz, 2018

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Bruno Ruiz / Bleu

Parfois le bleu du ciel est si profond que j’aperçois une part d’infini où peignent joyeusement quelques oubliés. Ils sont eux-mêmes un repentir d’un monde que j’espère encore. Des chevaux quittent leurs toiles pour jouer avec des anges. A grands coups de pinceaux et de hasard l’univers avance je ne sais où. La statue de mon père descend de son socle pour venir me raconter sa vieille guerre. Ce n’était donc pas un héros. Ce n’était qu’un homme simple qui a cherché toute sa vie à ne pas se tromper. Il faut apprendre à rire du tragique. Il faut en finir avec la haine mémorable. Parfois le bleu du ciel est si profond que je m’y endors vers une nuit sereine. Un néant mérité dans lequel enfin je serais définitivement invisible.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : peinture Monochrome bleu sans titre, Yves Klein (1928-1962)

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Bruno Ruiz / La soif d’éternités

Je n’en finis pas de vous voir et d’essayer de vous comprendre. Je cherche votre paradis pour me perdre dans vos orangeraies. Vous êtes comme moi pétris d’aubes et de larmes. Vous êtes un marque-page dans un livre aimé, une chanson qui me revient dans un embouteillage. Vous êtes de ce ventre du monde où grouillent et bouillonnent vos essais de bonheurs, vos luttes en secret. Vous m’aidez à me tenir debout dans la triste et longue plaine des indifférents. Il m’aura fallu sauter combien de murs pour qu’un seul s’effondre entre nous ? Le jour se dessine avec des mots obscurs, des étoiles sur la toile. Je ne vis vraiment que là où l’homme a soif d’éternités.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : peinture de Gustav Klimt Ferme en Haute-Autriche (1911-1912), huile sur toile (110 × 110 cm).

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Bruno Ruiz / Matière du livre

Demain est dans l’iris du temps un feu très pur au milieu d’obscures indifférences. Demain est un oiseau qui migre et se souvient. Je ne me lasse jamais de mes fantômes. Ce qui s’évapore ici-bas est une réponse à l’ineffable. Il n’est rien de vraiment interrompu. Nos pas se succèdent aux pas de nos ancêtres. On connaît les pourquoi de l’incompréhensible et je n’ai pas peur d’aimer. Je ne connais rien d’éternel sous la lune. Aucune splendeur n’a d’équivalent. Ce que je dis et que j’écris contient toute la force du silence. Je vais par des trains entre des bras de mer. Je suis cette matière du livre qui me tient debout.

Bruno Ruiz, 2018

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Bruno Ruiz / Le pélican

Il ne faut pas maudire la source. Il faut s’en souvenir comme de l’or ancien des hommes, comme un rêve déformant, une ligature jamais tout à fait guérie. Je garde les yeux grands ouverts sur l’aurore. Je joue au milieu des transparences. Je ris devant la porte des Enfers, me cabre à la morgue des prétentieux. O emportez-moi ce soir encore dans la cohue d’une fête païenne. Je tends mon verre au merle moqueur. Désorientez-moi. J’étouffe mes habitudes à l’ombre des oracles. Nous sommes debout sur les souches d’un nouveau monde. Quelqu’un parle de tendresse sur mon épaule. Il me montre un chemin ancien. C’est celui du pélican.

Bruno Ruiz, 2018

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Bruno Ruiz / L’oublié du centre

Ce que contient le jour est une chanson inachevée, une ruelle humide, quelques passants qui se pressent. L’air sent les arômes d’une soupe à midi. Un jeune homme fougueux sur son vélo traverse le carrefour. Qui sait ? Ma mort attend peut-être à ce feu rouge. Une vérité nue cisaille l’air froid. Toutes les couleurs du monde tombent sur moi dans une ivresse de poète un peu fou. Je suis tâché de boue, penché sur quelques traces. Je ne me résous jamais à rentrer à la maison. Je suis l’oublié du centre. Un exemple infini. Un passeur de silences à l’ombre de quelques mots.

Bruno Ruiz, 2018
Peinture Vassily Kandinsky, Impression III (Concert), 1911

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Bruno Ruiz / Noël

On ne s‘aime jamais par hasard. On se retrouve en des coins de vieille mémoire, illuminés par le cristal de quelque mandoline. Un sapin un peu ridicule éclaire parfois nos yeux bienveillants. Enchaînant des rites aux corbeilles des aimés, nous savons célébrer notre vœu d’espérance. Pourquoi nier le miracle d’une naissance ? Presque aussitôt abandonné dans un paysage de clés sans serrure, l’enfant que nous fûmes fut éperdu de tant de doutes ! La seule chose qui nous reste est toujours là, sous notre chair en attente. Sur la palette du peintre dort notre plus bel avenir. Dans quelques heures, je t’embrasserai comme au premier soir.

Bruno Ruiz, 2018

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Bruno Ruiz / Fanfare

J’ai traversé le soir dans mon manteau. Le Palais de Justice était un temple clos. Il existait une attente dans le traffic. Des lustres brillaient par les fenêtres. La terreur des hommes était masquée par les vitrines. J’avais la sensation d’appartenir aux lumières d’une langue. J’avançais dans un vieux rêve friable. J’étais sur un câble, tendu comme les mots d’une banderole. Il y avait une ligne de tram qui s’arrêtait dans l’herbe. Ce soir j’en ai la certitude : l’homme est né pour s’attarder. Pour croiser des chemins. Se réchauffer aux sourires des passants amoureux. Je nettoie toujours mes vieux cuivres pour accueillir les fanfares d’enfants. Je vais toujours quelque part lorsque je chante en moi.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : La Fanfare, dessin naïf aux crayons de couleur de Christine Fraga-Frénot.
Découvrez son œuvre magnifique ici :
https://www.artcompulsion.com/fr/124_fraga-frenot-christine

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Bruno Ruiz / L’énigme du labyrinthe

Nous sommes de phares et d’ombres. Nous habitons les confins d’un miroir aveugle. Nous déclinons lentement dans une forêt d’images. Nous ne sommes pas raisonnables. Des sens se perdent dans nos sensations. A quoi bon comprendre. Nous ne sommes pas une histoire. Nous nommons quelques souffles. Nous essayons la démesure. Notre tête est tellement obscure. Nous avançons entre des ferveurs anciennes. Nous faisons la fête dans des mausolées. Nous enterrons notre mort comme un trésor à vivre. Nous ne sommes jamais au grand complet mais nous savons sonner les grands rassemblements. Nous sommes la seule énigme du labyrinthe.

Bruno Ruiz, 2018
Peinture : Mandala de Vairocana, Tibet, XVIème s.

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Bruno Ruiz / Rien n’attend

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Rien n’attend. Quelque chose se passe. Un ciel crispé. Une couleur lente dans la rue. Un oiseau est surpris entre les feuilles. On choisit un labyrinthe. Un rythme. Une conscience. On ne suffit jamais à son éternité. A toute la musique du monde. Ce soir tout est discontinu. Contretemps. Promesse tombée, promesse remise. J’ai fait le tour de ma chair. C’était une île dans la nuit. Un temps qui dévore. Je vais tout laisser reposer. Accompagner avec bienveillance tous ces mots qui tombent au fond de la gorge. Avec les aliments blessés, l’acide misère, le cœur sourd dans le ventre. Non, rien n’attend. Seul, un squelette tombe dans le sang.

Bruno Ruiz, 2018
Peinture, Mark Rothko, 1903-1970

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Bruno Ruiz / Métaphysique du décor

Le matin, j’entre en moi comme dans une vieille ville du sud qui sent l’ananas et le gingembre. On nettoie à grande eau les ruelles commerçantes. Il y a dans l’azur des lumières d’enfance. Des écoliers comme des lézards aux pieds des façades. Une jeune fille jouant au cerceau. On sait que le désert est là tout près. La mer aussi. Avec ses rêves de voyages, ses aventures de corsaires et ses trésors enfouis. On voudrait que le temps s’arrête à jamais dans le décor. On est un livre. Un tableau de Chirico. On rêve de mort et d’immobile à l’heure de la sieste. Nous habitons dans l’ombre des roulottes.

Bruno Ruiz, 2018
Peinture : Giorgio de Chirico, Mystère et mélancolie d’une rue, 1914

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Bruno Ruiz / L’invisible penché

Lorsque viendra la grande dispersion des lumières, l’envol des derniers oiseaux blessés dans l’interminable azur. Lorsque les miroirs auront rejoint les vents des cimes, le sourire d’un enfant sorcier entre les torches du crépuscule. Lorsque tout sera consommé de l’espérance des pauvres, la gloire des soldats oubliés dans les boues de l’inacceptable. Lorsque le charpentier aura cloué son dernier toit, la légende imbécile tombée du livre des morts, je vous reconnaîtrai à cette nuit famillière sur vos visages, mais je ne vous aurai jamais attendu. J’avais épousé seulement ce monde en secret pour n’être qu’une part intime de l’invisible penché.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Les oiseaux noirs

Vous avez tort. Ce sont désormais des oiseaux noirs sur la branche. Avec une colère obscure dans les yeux, des mots qui ne sortent plus dans les gorges. Ils ont les poings serrés au fond des poches. Vous ne les entendez pas. Ils cherchent simplement à exister. A garder la tête haute. Vous ne les écoutez pas. Vos actes ne sont pas ceux qu’ils attendent. Ils n’entendent plus vos effets de langues, vos promesses différées. Elles ne leur suffisent plus vos miettes jetées aux canards dans les jardins publics. Ils vont se disperser comme le vent. Ils sont déjà invisibles à vos radars médiatiques. Ils ne deviennent dangereux que par votre obstination. Vous avez tort de les toiser. Tort de provoquer leur violence au nom de votre seul pouvoir. Vous jouez avec des allumettes sans rien connaître de leur feu pendant qu’ils bâtissent un édifice dont vous mépriser les fondations. Vous avez tort. Tort de les traiter comme des oiseaux nuisibles sur la branche.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Au chant du coq

Les derniers sortis auront laissé la porte entre-baillée. De là où je serai j’aurai vu une immense forêt, des stèles écarlates entre les frondaisons. Lorsque je sortirai, je rejoindrai le champ de tournesols. J’aurai détaché les chaînes du dernier esclave, conjugué l’ultime verbe de ma chanson. Un chant d’absence montera dans l’azur. Qu’importe aujourd’hui l’abandon. Je ne suis jamais seul. Je suis l’ombre grimpante d’une nuit perpétuelle. Un fils de la terre secrète. Un témoin des ténèbres. Aveugle, j’embrasse des totems dans la nuit fugitive. Il faut que cessent enfin les grandes battues. La triste somme des larmes. Au chant du coq je ne renierai personne. Je serai resté fidèle à mes doutes lancinants.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Solitaire et silencieux

Quelque chose s’éveille. Des genoux se relèvent. Une herbe folle tremble dans l’hiver. D’inespérés oiseaux reviennent se poser sur les épaules des hommes. On chante quelque  part de nouveaux hymnes sans lyrisme. On ne veut plus de la vieille huile du monde. On veut être au centre d’un astre partagé. On élit des impatiences. On accepte l’haleine des foules. La violence n’est qu’un feu de broussaille, une parole trop longtemps contenue qui cherche des oreilles. La rue se déshabille d’anciens drapeaux. Un vent nouveau et sauvage souffle dans la chevelure des rues. Je la caresse, solitaire et silencieux.

Bruno Ruiz, 2018
Peinture : L’homme-foule de Raymond Moretti (1935/2005)

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Bruno Ruiz / Sois tranquille

Une petite pluie fine descend dans ton cœur. Une meurtrissure mélancolique. Des volets se referment. N’abandonne pas tes pas, ton attente. Pense à la nuit lente des hommes. Aux poitrines de l’espérance qui respirent en secret. Ce n’est pas du silence qui habite nos lèvres closes, c’est une détermination transparente, la permanence d’une aurore qui s’entête sans connaître le jour. Tu peux rentrer chez toi ce soir. Tu existes désormais sur d’invisibles carrefours. Notre danse n’a jamais cessé et ne cessera jamais. C’est une chorégraphie séculaire et profonde. Sois tranquille. Sois tranquille puisque tu as raison.

Bruno Ruiz, 2018

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Bruno Ruiz / Le maître de ma tristesse

Voici l’ombre changeante. Des hommes sont en mouvement. Il nous faut nous ouvrir maintenant aux miroirs et aux fontaines. À la peau du temps sur les murs qui tant nous peinent et nous dessinent. Il nous faut accepter le vacillement des espérances. Tout cet ocre du soir descendant sur nos épaules. Il nous faut entendre le souffle qui nous guide, épouser chaque reflet, goûter à la pulpe des fruits les plus inattendus, boire à la coupe de tout l’inavouable. Tout à l’heure, je m’endormirai sous la lune sereine. Je n’attendrai pas les absents. J’essayerai de comprendre ma route obstinée parmi les secrets de mes  vieux cadres. Je mordrai à leurs rides. Leur blancheur sera infinie sur mes ailes. J’aurai enterré dans le sable tous ceux que j’aime. Un peu de la hache de leur guerre. Je serai enfin le maître de ma tristesse.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Je nais

Je nais à chaque livre que je lis, à chaque pas vers ta rencontre, à chaque soleil dans tes yeux. Je nais de tous les hommes qui avancent, de ceux qui pleurent en silence, de chaque beautés clandestines. Je nais du jour pensif entre les arbres, des territoires qui m’attendent, de tous les mots qui me rassemblent. Je nais de nos réveils complices, de l’âge des statues trop lourdes, de l’inattendue des ciels gris. Je nais de tout l’enseveli, de l’interrogation des ombres, du naufragé radieux des îles. Je nais du vol d’un oiseau ivre, des vagabonds qui nous délivrent, du temps qui me reste pour naître. Je nais de n’être jamais tout à fait mort au monde.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Le vrai songe

Je te vois à peine de là où je me trouve, je vois ton dos, tu es devant moi. Un silence violent te fait avancer. Une colère rassurante chevillée au même sol que le mien. J’entends tes mots maladroits mais je sais que nous regardons dans la même direction. L’avenir est dévêtu dans l’hiver. On le réchauffe aux carrefours fraternels. Il faut essayer de rester serein aux sirènes des violences. Ne prends pas les fenêtres pour des portes. Nous ne sommes que les étoiles d’un même ciel. Le vrai songe est sans mot. Aucune main ne gouverne notre destin.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Le récit de l’hiver

Un vent souffle sur les allées. Un vent de cheveux de jeunes filles et d’écoles buissonnières. Un vent de départ et d’aventures. Des fous-rires se cognent sur l’hiver. On attend quelque chose. Un rêve qui reprendrait forme. Des passions qui se réveillent. J’avais un peu oublié cette drôle de lumière de fin d’après-midi. Cette fête des corps emmitouflés, les yeux décolorés des vitrines. Je descends dans le lent récit de l’hiver. Les illuminations se perdent dans le brouillard. Il fera froid cette nuit. Mais pour l’instant, il grince de vieux parfums d’enfance dans l’air. Une ferveur montante des jarrets.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz.

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Bruno Ruiz / La fleur sauvage

Nous ne mourrons pas. Notre ardeur se transmet comme un fil imperceptible entre les hommes. Nous sommes ce bois pourrissant où se réfugient les belles et riches vermines des forêts, celles qui font que la terre reste toujours vivante et fertile. Je suis le lézard gardien des ruines du vieux monde. Celui qui rêve aussi de tout reconstruire. Jamais personne ne m’entend tout à fait mais je sais qu’il y aura toujours une oreille vagabonde qui s’égarera des sentiers battus, une fleur sauvage entre les pavés, un sourire jailli des vieilles tombes de ceux qui seront restés le plus longtemps debout pour que notre vie soit plus tolérable et plus lumineuse. C’est pour les célébrer que j’écris cela ce soir.

Bruno Ruiz, 2018

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Bruno Ruiz / Onde rouge

La mort et l’espérance s’accrochent en moi comme les ronces dans la haie. Je me blesse à des épines radieuses, à des larmes riantes. Il y a une odeur de caoutchouc brûlé dans l’air, un bûcher qui ne veut pas s’éteindre. Je suis un vieux sourd qui s’est trop longtemps contenté du silence. Depuis toujours les cœurs sont dans les ventres. Je suis rempli de blessures et d’élans. Je tremble d’un avenir qui se réchauffe les mains. Il est l’heure des possibles, du retour des hirondelles, de la guérison des amnésiques. Mais je le sais : il n’y a jamais eu de triomphe. Il n’y a qu’un paysage rouge sang qui se dessine lentement dans l’aube.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Le feu vert

Il y a des jours où l’on est fier d’être au milieu des hommes. D’appartenir à une route partagée. De ne plus se sentir seul et contre. Il y a de la terre partout autour de moi. Je suis invisible et violemment là dans un souffle fraternel. Cela est éphémère sans doute, je le sais. C’est comme si les vieilles mâchoires d’une espérance se desserraient un peu. Comme si une bonde avait sauté quelque part. Une inondation généreuse. Des fruits qui tombent au milieu de l’hiver. Un vieil oiseau fatigué qui se remettrait à chanter. De l’imperceptible qui s’effondre. Ne vous moquez pas. Je suis heureux de vivre ce drôle de sentiment. Celui d’appartenir pour un moment à une majorité. Je m’arrête au feu vert.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Des ponts

Des ponts pour se rejoindre après les derniers oracles. Des ponts pour nouer le diamant et la pierre, la main et le poème, la voix et le chant. Des ponts pour traverser les vieux fleuves et leurs courants contradictoires, pour s’éloigner de l’aube avec sérénité. Des ponts comme une route nouvelle qui se dessine. Pour enjamber l’azur jusqu’à l’horizon. Des ponts pour apprendre aussi à revenir, pour la splendeur de connaître, pour ne pas avoir peur de l’inconnu. Des ponts comme des liens qui relient les hommes sans les retenir. Des ponts à toujours construire. Des ponts pour réunir tous les visages qui sont en nous.

Bruno Ruiz, 2018

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Bruno Ruiz / Un balcon sur la rue

Nous n’aurons jamais cessé d’être nous-mêmes. Nous nous serons tus peut-être un peu trop, laissant glisser l’inacceptable sur l’onde des jours, mais nous n’aurons jamais oublié l’endroit d’où nous venions. Il faut se rendre à l’évidence devant l’incessante phrase qui avance. Elle vient d’en bas, des entrailles de la mémoire humaine. ô ma langue ! Porte-là dans ses intimes traverses ! Qu’elle tisse notre rêve sur ce monde calciné. Qu’elle soit l’issue d’une longue attente. J’ouvre un balcon sur la rue pour qu’elle nous contienne ensemble. Vous ne m’entendez pas mais j’accompagne l’attente de nos pas.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / L’inexplicable espérance

On annonce quelque part une inexplicable espérance. Elle brûle sur l’horizon entre quelques vieux astres. Je suis couché comme un chien sur la terrasse d’un rêve. Entendez-vous battre le sang dans les artères désertes ? Il y a une lampe fragile au bout du tunnel. Des ombres se penchent pour la protéger. Elles l’entourent de toute leur mémoire. Ce soir je laisserai ouverte la fenêtre malgré le froid. Seulement pour rejoindre un frémissement dans la nuit humide. Ce qui s’affronte vraiment n’est pas visible. C’est un crépuscule qui cherche une aurore. Un incendie qui se propage vers un soleil inespéré. Une joie qui cherche un accord dans un désordre inévitable.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Je n’ai pas peur de vous

Il est calme le désespoir qui dure. Il se réveille au milieu de la nuit. Il s’engage dans des ombres improbables. Il vient quelquefois de paroisses devenues risibles par manque de foi. Il s’écrit pour s’accrocher à la bouée du poème. Il mâchouille sa vieille mémoire comme une soif matinale devant le miroir. Gens de la rue, je m’en viens vous rejoindre. Vous sentez le même chenil que celui d’où je viens. C’est de ce désespoir que naît chaque fois le pas gagné sur la boue du chemin. Je n’ai pas l’esprit ailleurs. Je suis au centre de nos mains. Je n’ai pas peur de vous.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Ce que je pèse

Je pèse le poids d’un océan de larmes, d’une route sans carrefour, d’une ville étrangère en feu. Je pèse le poids de la nuit qui cherche la lumière, le poids d’un éclat d’obus dans l’œil d’un aveugle. Je pèse le poids d’un parfum qui s’éternise sur la poulie du temps, le poids de l’inépuisable désir de vivre. Je pèse le poids d’un voyageur qui cherche son billet, le poids du vent dans l’arbre et celui des ardoises mouillées. Je pèse le poids des ténèbres et l’issue des combats. Mais je pèse trop lourd comme l’oiseau qui cesse de chanter et qui cherche un nid immense dans la forêt de tous les hommes.

Bruno Ruiz, 2018

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Bruno Ruiz / Questions

Que dois-je faire de ma colère ? De qui se méfier ? Qui dois-je suivre ? Qui est mon ennemi ? Où est le mensonge ? Qui se trompe ? Qui manipule ? Où suis-je ? Où sont-ils ? Où se tient le vrai pouvoir ? De quoi et de qui dois-je avoir peur ? Qui a raison ? Tort ? D’où viens-je ? Que veulent-ils ? Qu’est-ce que je défends ? De quoi sont faits mes frères ? Qu’est-ce qui se répète ? La violence est-elle légitime ? La démocratie a-t-elle le pouvoir ? Ne suis-je pas d’accord ou est-ce que je ne comprends pas ? Où sont les limites ? Y en a-t-il ? Est-ce que je dois être avec eux ou être contre ?

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz, écouteur cassé trouvé dans cette position cet après-midi sur le trottoir.

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Bruno Ruiz / La sueur du monde

Ça grince dans les mâts, le fracas des voiles, tout qui déchire l’horizon. Nous sommes au bout des lassitudes, à défaire des vieux cordages. Nous nous interrogeons sur ce poids de trop de solitude sur nos épaules. On prépare toujours quelque part des brasiers. Des lampes s’allument sur la grève endormie. Je marche parmi vous, distribuant le café chaud du poème. Seul, je sais que je n’avance pas ou si lentement. J’embrasse vos sentinelles dans l’ombre. On ne sourit plus autour des abattoirs. Sentez-vous la sueur du monde ? La joie sonore de l’appel qui nous unit ?

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Entre deux gares

J’écris au milieu du wagon, entre deux gares perdues dans le brouillard. J’essaie d’étreindre des paysages qui glissent le long des prairies. Je connais les puissances de l’immobile, la frontière ouverte des mots. Je voyage sous les caténaires, traverse des possibles en fleurs. Je suis un obsédé des rails, un passager de la ligne. Ce en quoi je crois n’a aucune forme. C’est une vitre glacée, une mémoire aveuglante. Je vis à chaque instant cette chose impitoyable qui roule. Ne me demandez pas ce que je fais de ma mélancolie. Je l’oublie partout. Elle me rattrape à chaque somnolence. Elle n’arrive jamais.

Bruno Ruiz, 2018

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Bruno Ruiz / Ils

Ils s’en foutent qu’on existe. Ils surplombent le monde. Ils jouissent en secret, attisent la haine, affolent les silencieux. La violence n’est jamais la leur. Ils savent sourire sur les écrans. Ils sont si loin de nous sur le papier glacé de leurs valeurs. Ils s’affichent sans complexe. Ils ne sont personne mais se connaissent tous. Ils se remplacent d’héritage en héritage, se reproduisent par castes, se reniflent jusque dans les cours d’écoles, les rallies de classe, les lobbies, les officines. Et ils nous invitent à constater la stérilité de nos révoltes, nous méprisent de leur grandeur, de leur supériorité séculaire. Je les connais bien. Je sais qui ils sont. Je les reconnais. Mais je suis un arbre au milieu du béton. Un arbre parmi les arbres. Et je provoque chaque jour la montée de leurs sèves.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / La maladie du temps

On s’installe parfois dans un rêve devenu vieux. L’enfance prend des rides. On écoute battre les portes sur le front de mer. Des enfants s’en vont sous la pluie par quelques rues désertes. Le temps passe sur le pavé luisant. On serre les poings dans le froid. Rien ne nous calme. On est seul, haché par la tristesse. On a apprivoisé le silence de ces longs dimanches après la messe. On tombe d’une mémoire comme un vomissement d’avant la vie. Les vieux chaluts sortent au loin par des passes de brumes. On est ailleurs ici même. On reste de n’être jamais vraiment parti. On ne guérit pas de la maladie du temps. On n’est jamais qu’en rémission.

Bruno Ruiz, 2018

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Bruno Ruiz / Les derniers appels

Je fus un jour de semaine. Un parfum de clarté sur le chemin sans ombre. J’aurai bu des vins profanes dans des cérémonies aux métaux des plus rares. Je n’aurai rien été d’autre qu’un fil invisible cassé, tombé dans un fleuve lent. J’aurai joué à être un vivant. Je ne retournerai jamais d’où je viens. Mais je n’ai plus peur de tout reconstruire, de redessiner ce que je fus. Un jour, les talismans tombent dans l’oubli, sans commentaire possible. La nuit descend dans ce que verront les derniers yeux des hommes et personne n’entendra leurs appels au fond des forêts. Une chanson dans la gorge d’une sittelle.

Bruno Ruiz , 2018
Photos : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Mon tour d’y voir

Il pleut. Le ciel gris descend sur la ville. Par la vitre la rue devient floue. Un bruit lancinant d’automne. Il y a dans l’ombre tranquille du bureau une vieille odeur de cire. Je la connais bien. C’est elle qui me rassure. Me protège. C’est mon tour d’y voir. C’est d’ici que je contemple le monde à défaut de le changer. Les actes sont comme les poèmes. Les poèmes sont comme des actes. Ils éternisent le monde. Ils mesurent notre démesure. Ils terrassent des coins d’azur. Ils ouvrent des fenêtres aux abeilles pour le long hiver qui approche. La mort n’aura jamais raison de nous. Je le décide.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / L’imposteur

Tu t’endors quelquefois devant des images de guerre. L’air des mitrailles grésille sur l’écran. Tu ne descends pas dans la rue. Tu abandonnes les hommes. Tu n’es jamais dans ces histoires du bout du monde. Tu ne parles que de la beauté du fleuve, à l’ombre craintive des bibliothèques. Tu es un poète coupable. Les gestes de tes mots sont aussi inutiles que ceux des journalistes qui constatent le désastre. Poète des trouvailles, de la métaphore juste, des salons du livre, n’as-tu pas honte de te faire aimer de tes masques ? Tu n’es pas grand chose sur ton piedestal. Une imposture. Juste un guichet ouvert aux bleus de tes rimes. A qui servent tes mots, poète endormi sur ta page ?

Bruno Ruiz 2018
Peinture : La guerre, Henri Rousseau, 1894

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Bruno Ruiz / Clown

Tenter demain l’or des possibles. Choisir des pas nouveaux. Redresser la tête depuis la terre. Danser au milieu des tombes. Rire du temps. Fleurir au milieu de l’hiver. Accepter que d’autres prennent notre place. Ne pas forcément suivre la pente. Laisser passer la caravane. Ne rien attendre de l’éternité. Espérer des enfants. Peindre de transparence. Savoir nommer. Ne régner sur rien. Souffrir en silence. Douter avec obstination. Se méfier des évidences. Sortir des cathédrales et entrer chaque matin dans l’arène sans peur des fauves avec la force du clown.

Bruno Ruiz, 2018
Dessin : Picasso

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Bruno Ruiz / En longeant le canal.

Je traverse la ville avec les mains ouvertes. J’ai rendez-vous au royaume des oiseaux endormis. J’ai évité bien des gouffres et des monstres. Je fus même effrayé d’amour. J’ai croisé tant de solitude que j’ai appris à écrire le mot fraternité sans pleurer. Mon visage aujourd’hui se froisse pour ressembler à l’écorce des arbres. Sur le chemin s’en vont des enfants qui me sourient avec bienveillance. Demain désormais s’écrit au point compté. Je promène mes oreilles dans de vieilles chansons que plus personne n’écoute. Je vous en prie, regardez-moi avec indulgence. Je vous espère vous aussi un jour comme cette silhouette lente qui s’en va en fredonnant sur les bords du canal.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / La beauté immobile

Ne te courbe pas ma parole. Apprend à ne dépendre que du silence. Ne t’arrête pas mon cœur. Epouse la cadence de l’âge. Marche vers ton rendez-vous. Accepte de refermer les livres que tu aimes. Tant de poèmes ne se déchiffrent jamais. N’aie pas peur de ce qui te désaccorde. Ce qui est derrière toi ne changera pas. Tu seras toujours un peu cet enfant flou qui regarde l’horizon avec les yeux d’une certitude, celle qui fait que tu chantes encore le monde avec la ferveur des saintes colères. Il est un temps pour être dans l’avion qui rature l’azur, un autre pour le regarder passer avec le sourire de la dernière beauté immobile.

Bruno Ruiz, 2018

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Bruno Ruiz / Complètement

Parfois j’ai du mal à être parmi vous. Je m’enfuis, m’oublie. Mais comment se cacher dans le désert ? Comment effacer ses pas sans en faire d’autres ? Il faut accepter ses ratures. Je regarde ma main qui cherche la vôtre. Chaque arbre a sa raison de grandir. On meurt quelquefois d’une longue maladie de vivre. Moi je vis d’une ferveur qui vient de très loin d’avant ma naissance. Je porte en moi des requiems qui me tiennent debout. Je tiens les anses d’une mémoire insoupçonnée. Les mots me rapprochent d’un infini qui nous contient. Complètement.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Les roses pensives

Et s’il n’y avait plus aucun rôle à jouer ? si l’histoire n’était qu’un théâtre fermé ? Et si tous les registres avaient brûlé dans l’incendie de la première matrice ? Voyez comme mon sommeil se colle à mes draps. Non je n’irai pas au bout du monde. Je desserrerai seulement un peu mes liens. J’aurai attendu patiemment que tout s’arrête, cueilli sans raison quelques roses pensives. Dans un dernier sourire, j’aurai bu un poison au goût d’érable et pour que le désordre soit intact, je me serai arrangé pour que personne ne retrouve mon véritable matricule.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Le jardin

Quelque chose de l’univers traîne dans le jardin. Une odeur de terre et d’étoiles. Une vieille musique à l’agonie. J’entends se froisser les feuilles mortes dans le temps vorace de l’automne. Ce qui tremble dans l’air est un peu de ma chair. L’anesthésie d’un parfum dans l’arbousier qui penche. J’assume mes émotions. Il était grand temps à mon âge. Je me drape aujourd’hui de silence. Il y a un ennui presque bleu accroché dans le ciel. Une espérance qui traîne un peu les pieds. Le maquillage d’un sourire. Ce soir, je prendrai le dernier train pour l’impossible et tomberai par accident par la portière. Puis, par quelques voies obscures, je rentrerai, apaisé, pour me glisser dans la douce tiédeur de la chambre. Et le jardin s’éloignera une fois de plus dans la nuit, comme une barque fraternelle.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Ma part de l’être

J’ai un message dans la tête. C’est une lettre d’amour. Leurs destinataires ne me sont pas tous connus mais je les sens vibrer comme des feuilles dans le noir. Ils forment une petite communauté qui parle mille langues. Chacun pourtant se comprend car chacun connaît par cœur la syntaxe commune du silence. C’est elle qui nous unit dans quelques barriques d’ivresse qui roulent au milieu de l’éternité. Je leur envoie chaque soir un peu du parfum de mes vignes. Celui d’un vin d’adolescence qui n’a pas pris une ride. Je vous envoie des lettres. Ma part de l’être.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Marine

La nuit est sur moi comme la mer sur l’épave. Des algues passent dans le décor ultra marin. Un enfant au visage lumineux me regarde. Il porte dans ses petits bras un poisson endormi. Je suis le pêcheur incompris qui chante dans les fosses. Une algue aveugle dansant dans la pression des artères. Je saigne sur l’ancre qui n’atteindra jamais le fond. Partout je crache des morves d’azur mais personne ne les voit. Un jour je rejoindrai le murmure de la barrière de corail. Je serai mort comme une note de musique dans la rosace d’une guitare. Ah ! fuyez mes sorcières d’enfance ! Je n’excuserai jamais tous vos masques.

Bruno Ruiz, 2018

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Bruno Ruiz / Ce qui me reste

Il me reste du temps dans les veines, un sang à partager à la table fraternelle. Il me reste un esprit ailleurs qui vagabonde, une lune jouant dans les ombres d’un labyrinthe. Il me reste à savoir encore sauter par-dessus les murs, sortir de ma tête des averses bienveillantes. Il me reste des mots cachés dans les dentelles du silence, des voiles inespérées dans l’océan de ma vie. Je suis au milieu du miroir et je ne vois qu’un autre visage qui sourit, se prépare au plein soleil, aux feux du chant dans la gorge du poème. Il me reste du temps pour vous rejoindre avec de l’enfance plein les mains, des départs plein les portes.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Les nouveaux voyages

Tout se disperse en moi, les navires, les continents, les mots sur la page, des horizons méconnaissables dans l’azur. Tout entre en moi, les sanglots d’une chienne triste, les regrets de jeunes amoureux, un chemin de terre en fin d’après-midi. Le cœur de mon enfance bat encore à mes tempes comme un tambour sur une dune, une table jaune en formica, la blouse blanche d’une infirmière. Je suis toujours de cette ville froide dans l’automne éternelle, une esplanade triste, le bord d’un ponton impardonnable. Mais j’ai aujourd’hui fraternisé avec l’humiliation originelle, une tache de larme sur la nappe cirée, la mort enterrée au milieu des troènes. Venez à moi les purs, il me reste tant de valises pour de nouveaux voyages !

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz.
Oui, c’est bien moi sur la photo, qui fait un câlin à Yola il y a très très longtemps. Je me souviens toujours d’elle comme si c’était hier. C’est elle que mon père enterra au milieu des troènes…

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Bruno Ruiz / Je vais toujours ici

Je vais toujours ici et il me faut parfois mesurer le parcours. L’impression varie selon l’humeur du métreur. Les poètes se relient dans les litanies de leurs poèmes, les autres se souviennent de l’alphabet de leurs actes. Ce sont parfois les mêmes. Il y aura toujours des berceaux de vieillards, un chant des muets, des téléphones sans voix. L’éternité semble plus large que longue. Qui nous dira le nombre de chemins possibles dans un désert ? Ce que tu donnes est toujours avant ta main. Il faudrait être à la fin comme au commencement. Vivre une vie nulle en quelque sorte. Mais il y aura toujours entre nous et l’autre l’histoire de la peine et de la joie, comme un vieux tableau qui s’efface sous quelques gouttières. Je vais toujours ici. C’est le seul endroit vraiment supportable. Et je ne le quitterais pour rien au monde.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Vers le temps vierge

Un jour nous atteindrons le temps vierge. Nous referons le monde sans chercher à tout prix la perfection. Nous aurons appris à nous tromper, accepter la vie précise et précieuse. Nous nous serons accoutumés à toutes les coutumes. Dans la concentration d’une seule image, le plomb du malheur se sera dissout dans la brutalité du calme. Avec lenteur nous nous métamorphoserons dans de végétales espérances et là où nous serons, personne n’aura besoin de monter ou de descendre d’un socle. Le monde sera tellement imprévisible, l’ordre tellement discontinu que nous n’aurons plus peur de dormir à perdre haleine. Un jour, nous atteindrons la semence des feux et dans des limites effacées, nous serons enfin au monde.

Bruno Ruiz, 2018

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Bruno Ruiz / La troisième berge

Je ne me voue à aucun culte. Mes voyages sont métaphysiques. Mes dieux transparents. Mes lectures contradictoires. J’essaie seulement de fraterniser avec des mémoires exactes. La nouveauté m’est toujours suspicieuse. Je veux une vie sans drapeau. Un poème de peau plus que d’idée. Une mort sans justice. Des logiques sans sclérose. Avoir l’immensité pour territoire. Accepter le tumulte des hommes sans plier. Admettre les routes qui s’égarent. Avancer dans la force de l’affection. La rage d’être encore là. Chaque matin, je me lève dans l’été de mon hiver pour chercher la troisième berge.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / La vie suffisante

La vie est suffisante. Ne te lasse pas de ta ligne droite. Ton mouvement est dans l’épaule de l’univers. Il est total est non fini. Tout sera oublié de toi. Tu n’étais qu’un passant furtif. Celui que tu suivais est mort. Les fleuves sont plus rapides que toi. Tu avances au milieu de tant d’ignorances. Tu n’apercevras jamais la totalité du paysage. Tu es responsable de peu de ce qu’il advient mais ce peu fera toujours partie de la multitude dans la danse de l’Histoire. Il te faut pactiser avec ce manque, et toujours douter de tes boussoles. Tu ne seras jamais que la seule réponse.

Bruno Ruiz, 2018

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Bruno Ruiz / Je ne suis pas ton ennemi

Je ne suis pas ton ennemi. Je marche au milieu de ta ville. Je sais sourire. Je laisse ma place aux personnes âgées. J’espère en la jeunesse. Je m’insurge contre l’injustice. J’aime les animaux. Je lis le journal. Je regarde la télévision. J’entre parfois dans ta maison. Je respecte ta religion. Mes blessures ressemblent aux tiennes. Je n’ai aucune raison de te haïr. Ceux qui te font croire le contraire se trompent. Je ne suis pas ton ennemi. Je ne suis juste qu’un étranger qui cherche une arme fraternelle dans tes yeux pour anéantir ce qui sépare, désarmer ce qui éloigne. Non. Je ne serai jamais tout à fait ton ennemi.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Le départ

Je n’hésiterai plus devant la falaise. Je vous le promets. Je descendrai jusqu’au port avec le sourire. Et si quelqu’un me demande des nouvelles du soleil, je lui dirai qu’il dort encore et que je vais le rejoindre. Et l’aube sur le ponton m’applaudira. Et je saurai enfin que mon enfance avait tort. Et je dresserai mes voiles bleues pour être invisible dans l’azur. Et toutes les portes des prisons s’ouvriront et tous chanteront dans une langue inconnue, une langue de cœur et de fond d’auberge, une langue de fumée et d’église en ruine. J’aurai connu le bonheur d’avancer. Je connaîtrai enfin la joie d’être immobile.

Bruno Ruiz, 2018

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Bruno Ruiz / Ouvrir le passage

Trop de sang. L’oiseau chante au dessus du gouffre. L’herbe meurt. Entendez-vous gronder la chair derrière les masques ? Des ombres descendent sur les déserts. On décapite en plein jour. De tous les horizons monte une pensée de fer. Il nous faut crier justice sans crier à mort. Ouvrir le passage. Trop de chagrins sont embarqués. Je veux chanter à l’unisson de quelques nouveaux gréements. La main n’est faite que pour être tendue. La tête transparente, j’avance vers vous par les plages. Je ne serai jamais le compagnon des barbelés. Je ne renonce pas.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Nous serons là

Nous serons là. Nous n’aurons pas besoin de demander pardon. Tous les bruits seront enfin accordés. La colère sera sauve. Nous aurons équilibré les flots de sang. Nous aurons payé toutes nos erreurs. Les hommes se seront éveillés sans alignement. Ils n’auront plus peur du hasard. Les mots nous auront préservé du faux silence. Nous aurons tous embarqué dans un avion vert qui nous conduira jusqu’à la fin de chaque naissance. Et parmi les cristaux du temps, de ce temps infini figé de la banquise, nous aurons enfin appris à nous aimer dans la tendre solitude de l’univers.

Bruno Ruiz, 2018

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Bruno Ruiz / Les chevaux

J’entends le rire des chevaux. Ils vont dans l’allure des prairies, dans le message capital de l’automne. Ils se racontent des courses vertes et libres. Ils sont sans cavalière, une part du mouvement de l’herbe, du muscle sauvage des vivants, un mufle fervent sur une seule trajectoire. Je les regarde défier l’immobile, mélanger les molécules de l’aube, s’engloutir dans d’improbables horizons. J’entends leur soif. Ils cherchent à sortir de ma tête mais je les retiens de toute la vie qui me reste, de toute la justification de mes ruines. Je les entends. Ils se moquent de moi. C’est pour cela que je les aime.

Bruno Ruiz, 2018

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Bruno Ruiz / La vie s’en va

La vie s’en va comme l’eau à marée basse. Elle fuit dans le tamis des embruns, les ruines des blockhaus, la voix haute des mouettes. La vie s’en va comme le velours du crépuscule, le haillon des genêts dans les rafales de vent, la mémoire des cercueils dans le sable. La vie s’en va mais elle ne sait rien. Elle ne sait même pas où elle va. Elle nous délave de nos parfums, de la jeune fille oubliée dans l’onde, de l’espérance de nos châteaux de sable dérisoires. Elle s’en va, patiente des horloges, impassible d’avenir, se moquant des chapelles, du mouvement des astres, du pari sur nos enfants. La vie s’en va. La vie s’en va mais c’est la seule chose qui vaille la peine de suivre.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / La petite musique

Cela ressemble à un canal sous la pluie, une table qui attend ses convives, une histoire de fée dans un livre d’images. Cela ressemble à des draps frais qui sentent la lavande dans l’ombre d’une vieille maison. Une chanson matinale sur le chemin des écoliers. Cela ressemble à ce qui essaie de vieillir sans douleur, quelques mots silencieux griffonnés dans une poche, une porte jamais fermée à clef. Cela ressemble à la vie fragile d’un oiseau sur la branche au milieu de l’hiver, quelqu’un qui vous regarde en souriant à la fenêtre d’un tramway. Cela ne ressemble pas à grand chose. Juste à une petite musique partagée par ceux qui veulent bien l’entendre.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Contre la peine de mort

Je fus un chasseur, un bourreau, un tortionnaire. J’allais armé jusqu’aux dents dans les rues d’une ville. J’ai violé, torturé des enfants, éclaté des cervelles d’animaux sur des murs. Je fus tout cela avant de me jeter d’une falaise. Aujourd’hui je dors et me réveille. je me regarde dans un miroir mais je ne vois plus rien de tout cela. Je reviens du royaume des morts en habits blancs avec seulement quelques tâches de sang. Je sais que ce que je fus ne sera plus jamais car cela n’a jamais été. Je ne suis que la rédemption d’un crime qui n’a jamais eu lieu, l’apaisement d’une douleur qui n’a jamais existé. Je sais aujourd’hui que la peine de mort ne sera jamais qu’une peine de plus. Une peine de vivant.

Bruno Ruiz, 2018

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Bruno Ruiz / Sur ma chaise

Je ne sais pas partir. Je laisse la lumière tomber. Je me couvre d’adieu mais je reste. J’ai pourtant des fuites de mémoires, des avions dans la cervelle, des rades où cuvent de vieux aventuriers. Je reste cloué au pont d’un voilier à quai. Ma seule histoire est un vertige de langue, un Pérou de métaphores, un billet non remboursable pour de sauvages prosodies. Qu’importe le désastre des foudres, la fournaise des landes. Je ne bouge presque pas. Des naufrages ne me réveillent même plus au milieu de la nuit. Depuis ma chaise, je note tous les départs d’ombres et de lumières dans de petits carnets. Et quand vient enfin le soir, je les offre à la contemplation de la place publique pour le plaisir infini d’un silence en partage.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Les mots bas

Faites-moi aimer le monde, la beauté des fleurs mortes, les voix montantes des fontaines. Faites-moi hurler dans le gris prisonnier des miroirs d’eau, l’espace tendu entre nos bras. Faites-moi, sous la pluie, rêver d’alcôves de tendresse et d’écoute, d’amour fou dans les yeux aux lueurs incertaines du soir. Faites-moi danser pour éloigner la mort, la vieille inertie du temps qui nous délave, danser sur les tombes vides de nos absents. Faites-moi comprendre le dessin de l’univers dans l’improbable de vos aquarelles, une couleur qui cherche le printemps. Faites-moi me lever dans une volée d’étourneaux. Inventer ce qui ne nous séparera jamais. Je saurai vous rendre les mots qu’un jour de fête et d’émois vous m’aviez murmuré tout bas. Je ne les ai jamais oubliés.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Sans nouvelle de vous

Je suis parfois sans nouvelle de vous, j’ouvre des journaux, je délie vainement des langues, décachète votre absence. Je parle à l’ombre des paroles qui furent les vôtres, j’invente des récits qui vous contiennent. Je suis le rayon qui traverse vos tombes pour rejoindre votre mémoire endormie. Lentement je descends les Champs Élysées vers vous mais je sais que tout cela n’est qu’un vertige de vivant, la fiction d’un passant triste. Alors j’essaie de vous oublier mais chaque fois un signe tombe sur le chemin. Une trace que je suis seul à voir devant la fondrière qui nous sépare. Je suis parfois sans nouvelle de vous mais ça ne dure jamais. Vous êtes si près de moi.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / L’herbe rassurante

Je veux vous reconnaître là où vous semblez perdus au milieu de la foule. Je veux lever le rideau opaque derrière lequel vous pleurez en silence. Moi aussi sur mon caddie, je porte mon enfance que je pousse chaque jour dans l’ombre des parkings. Mon enfance, qui  s’envole avec ses dents pour des sourires migratoires. Dans la lenteur du soir, j’embrasse des portes. Je ne veux plus entendre le hurlement de mes chiens à l’agonie. Je veux entrer avec vous dans la peinture des lumières, à l’endroit fini de la route. Nous valons mieux que ceux qui nous piétinent. Il suffit d’accepter l’herbe rare et rassurante qui les fait trébucher.

Bruno Ruiz, 2018
Photo: Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Balise

Nous sommes des milliards dans la maison. Nous voyageons dans les plafonds, entre les lattes du plancher, le ventre des araignées, dans la cible des livres. Nous sommes le parfum de l’arbouse, le soir de nacre à la fenêtre, un requiem lointain qui n’en finit jamais. Nous sommes les doigts de l’acte, le corps d’un rêve, la transparence de l’air. Nous sommes ce qui s’oublie dans les touches du piano, la beauté des bras qui enlacent, le vin qui coule dans le verre d’un ami. Nous ne sommes pas grand chose mais nous voyageons chaque jour avec des valises d’avenir comme balise en devenir.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / J’entends des chiens

Je n’oublie rien lorsque je marche. Je m’additionne à des images, m’allège dans les clameurs du jour. Je vais ma vie d’homme rêvant. J’entends des chiens. Des peuples dansent dans mes ratures. Non je n’oublie pas les bruits de bottes, le socle affaissé des héros, l’angle des rues où s’échappèrent des survivants. Je n’oublie pas non plus là-bas ces ombres furtives qui se répètent, ni ces lampes vacillantes dans les rues désertes. Je suis à fleur de peau un reste de soleil, un ennemi du diable, un secret mal gardé dans le paysage qui se tache.

Bruno Ruiz, 2018

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Bruno Ruiz / Programme

Etre partout là où l’on n’est pas. Attendre le train qui vient de passer. S’endormir en plein sommeil. Crier en silence. Manger son bras droit pour nourrir son bras gauche. Rester ouvert en prison. Commencer par s’arrêter. Creuser là il y a déjà un trou. Etre à la fois innocent et coupable. Mourir avant de naître. Pleurer sous l’eau. Arriver au principe avant de partir du constat. Chercher son ombre en pleine nuit. Effacer la route que l’on prend. Apprendre ce que l’on sait déjà. Ecrire blanc sur blanc. Penser sans avoir d’idées. Avancer immobile. Se perdre là où on est.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Dors mon amour

Dors, mon amour. Que tes doigts rejoignent tes mains. Que tu t’enlaces longtemps aux méandres de la nuit. Nous sommes sans défense. Nous nous plissons de toute la peau de nos rêves. En nous un chant s’allonge. Au fond des forêts noires, des fantômes s’éloignent. L’heure est immense à celui qui sait les regarder. Ecoute le fracas de la mémoire, le caressant murmure de l’accompli. Rien n’est caché à nos yeux rassemblés. Des couteaux sortent des plaies qui se referment. Nous sommes un vieux film en noir et blanc entre nos épaules. Un délicieux petit soleil accepté dans l’automne.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Le silence de la page

Quelqu’un sourit à la fenêtre. Le jour est profond comme un miroir. Des robes glissent lentement sur les genoux. Une cloche sonne son heure. La ville appartient à ses fantômes. Il fait si doux dans les yeux des passants. Ne vous arrêtez pas à la violence des murs gris. N’écoutez pas la parole qui cimente l’espérance. Donnez à boire aux mésanges avant de justifier les chasseurs. Froissez encore vos papiers pour que jaillisse une nouvelle langue. Et si j’écris parfois des choses étranges, c’est simplement qu’ils sont bien étranges tous ces mots que je partage avec vous, dans le silence de la page.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Le prix d’une insomnie

Je me cogne dans le noir où ai-je mis les clefs ? J’ai la bouche ouverte, un souffle de mots. Le bruit ne me fait pas peur mais plutôt la rumeur blanche du silence dans la tête. La mémoire d’anciens soleils me délavent. Je m’enveloppe à mon ventre. Sur le mur en face se dessinent des grimaces. La ville insaisissable entre en moi. Je suis un rêve crispé dans le couloir. Je tâtonne entre les livres. Je lis dans les yeux de la nuit. Je me précède. Ce que je vais écrire est si dérisoire, si en deça de ce que je ressens que je retourne au domaine de mes draps. Ce poème ne valait pas le prix d’une insomnie.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Soudain

Soudain je suis ici, au milieu des voitures, de légendes dans la tête, de quelques accords dissonnants et de ruissellements sur la chaussée. Tout chante le charme des liens. Un narrateur serein me souligne. Il efface mes champs de lumières, ceux de mes héros dérisoires. C’est un moment comme un alcool rassemblé dans un dé à coudre, plus puissant qu’une douleur qui apaise. Je reste sidéré par la voix grave du jour, la jouissance des traces sur les pierres, le parfum de quelque huile cuisante. Tout est là qui bouillonne dans le partage de la rue.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Par le volet

Il faut laisser l’épouvante là où elle souffle, il faut se faire à l’écroulement du soleil sur nos épaules, apprendre à conduire au milieu du désert, savoir ralentir le pas sous l’averse. Il faut ouvrir ses volets sur la nuit, perdre ses clefs pour les retrouver, écouter les arbres qui se taisent, la ville qui respire, les cœurs des hommes qui s’enfoncent dans la terre. Il faut savoir tomber de haut, essuyer ses larmes, répondre aux appels silencieux. Qu’ai-je fait depuis si longtemps ? Où ai-je fuis ? Ai-je trop regardé ce qui s’arrête ? Je ne cesserai jamais d’être ce que je suis, une part de la faiblesse et de la force d’un vivant.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / La poésie n’est pas un combat

La poésie n’est pas un combat et le lecteur encore moins un guerrier. La vie n’est pas un champ de bataille et la quête de l’homme n’est pas la recherche du pouvoir qu’il peut exercer sur les autres. S’il faut gagner quelque chose, c’est le grand large sur soi-même. Il faut sans cesse accorder les mots aux actes de sa vie et les actes de sa vie aux mots que l’on écrit. Ne perdons plus de temps à dénoncer les imposteurs et les traitres. La postérité s’en chargera. Célébrons la beauté des possibles, la liberté sans les entraves qu’on lui inflige parfois nous-mêmes. Soyons simplement ces invisibles sur la photo, curieux de toute la complexité des hommes dans l’univers, dans la transversale de ceux qui cherchent et vivent en silence.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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Bruno Ruiz / Rassemblement

Je me disloque, me dévertèbre. Je me rassemble dans la chair des mots. Comment joindre, rejoindre, ajuster ? Comment être encore là ? Je ne suis qu’une partie de quelque chose, qu’une partie de moi-même, de ce que je touche, de ce que je sens, de ce que je dis. Une dérive en haute mer, un couloir de rires et de larmes. Le fragment d’un récit retrouvé. Un corps troué de chevrotines. Je ne suis qu’un quart de la moitié du tout. Et encore. Je ne suis jamais en entier. Je n’ai pas encore de dentier, de denier. Mes morceaux se dispersent. Je suis un truc qui parle. Juste un truc qui parle.

Bruno Ruiz, 2018
Photo : Bruno Ruiz

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