Archives de Catégorie: Les infinis provisoires

Saül

Parfois rien ne nous dit que nous sommes au centre. On croit avoir le temps d’explorer les périphéries. On s’attarde à savourer l’instant plus qu’il ne faudrait. Le son de sa harpe résonne avec une telle grâce à nos vieux pas. Il s’est adouci face l’implacable. Car Saül n’a jamais rencontré tout à fait David. Il avançait entre les tensions des hommes, se brouillait, se réconciliait. Aujourd’hui, il s’oublie sous la lumière froide et aveuglante de midi, s’abrite au socle de statues sans mémoire. Et nous nous regardons son éternité traverser la rue. Nous acceptons son reflet dans la vitrine. Même le meilleur des arpenteurs en serait son esclave.

Bruno Ruiz, 2021

Photo, Bruno Ruiz, 2021

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Baraq

Baraq survint et Yaël lui dit : « Entre, et tu verras celle que tu cherches ». Mais il n’y avait personne, pas la moindre femme. Ce que cherchait vraiment Baraq, c’était plutôt une sorte d’inattendu. Un temps nomade entre les routes juste avant le triomphe du printemps. Il manquait à ses lèvres seulement une foudre, quelque chose qui remuerait dans le placenta de l’hiver. Rien ne bougeait. Pas une lumière emprisonnée. Il avait beau chercher  des perles égarées dans le cloaque quotidien, il ne trouvait que des outils obsolètes, des ordinateurs d’un autre âge, un piquet de tente et un maillet. Lorsqu’il leva les yeux, Baraq aperçut les tracés d’un nouvel édifice dans le soir. « C’est ici que je vivrai » pensa-t-il…

Bruno Ruiz, 2021

Photo, Bruno Ruiz, 2020

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Fin d’après-midi

Revenir au silence. Un silence peuplé, impartageable. Un silence inaccessible aux fées et aux miracles. Un silence qui n’aurait aucun avenir. Un silence d’être là. Silence d’un trop plein d’essais, d’exactitudes, de résistances. Un silence qui remplirait parfaitement cet instant, cet immobile instant. Un silence comme une mort enfin apprivoisée. Un silence de bilan et d’oubli. Un silence vivant dans la fente, l’infime fente d’un chant qui n’ose pas naître. Un silence de mots qui n’inventent plus rien, sinon le sourire tragique d’une fin d’après-midi grise à la fenêtre.

Bruno Ruiz, 2021.

Photo, Bruno Ruiz, 2021

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Masque

Masque abandonné sous la pluie. Masque d’un faux visage. De Carnaval. De bourreau. Masque mortuaire. Masque qui commande la fureur sacrée du poète invisible que nous sommes. Du théâtre fermé de Dionysos. Masque de notre impatience. De ce qui nous excède. Masque paradoxal et ostensible.  Masque qui nous autorise à nous dissimuler. Qui exprime notre solidarité d’individu social. Masque qui montre à l’autre qu’il n’est pas seul au monde à porter le masque. Masque qui endure, qui contient notre colère. Masque inopérant à la lecture labiale, à tout ce que contient la richesse expressive des visages réduits à des yeux que l’on charge de l’expression de tout le reste. Masque qui démasque ceux qui ne le portent pas. Qui protège les autres et nous protège nous-mêmes. Masque de tous nos visages, de nos sourires, de nos rides. Aura-t-on appris à accepter tous nos masques ? Et aurons-nous su garder celui de notre moi de lumière ?

Bruno Ruiz, 2021

Photo, Bruno Ruiz.

Pour souscrire au Poète invisible c’est ici https://brunoruiz.files.wordpress.com/2020/12/souscription-au-poecc80te-invisible.pdf

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Pour rien au monde

Le matin il y a l’odeur du thé bouillant dans le bol. La grâce de la vitre embuée. Un écureuil boulotte tout près, sans me voir. Le jardin semble encore endormi. En moi règne un présent de granit froid. Une vieille plaie sèche. Dans ma tête un psaume muet. Les murs sont blancs et cette radio tellement dérisoire. Le monde extérieur est si lointain. J’ai les doigts pleins de livres. Je mesure l’usure de tous mes silences. Aujourd’hui j’illuminerai mes tunnels avec un chant d’amour. Une fois de plus je me démembrerai. Effacerai mes couleurs trop temporelles. Personne ne frappera à la porte mais je l’ouvrirai quand même. La poussière tombera sur moi. Celle de mes morts et déjà un peu de la mienne. Elle rejoindra mes rouilles du dedans. Que vous dire d’autre sinon que je ne donnerais ma place ici pour rien au monde.

Bruno Ruiz, 2021.

Photo, Bruno Ruiz.

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Le projet

Ce qui enchante – mais c’est très rare – c’est cette illusion touchée, cette épiphanie de l’accord. Soudain on voit le chemin. On sait sortir du labyrinthe. Il y a une image. Une évidence. Tout est en place. Le portail qui grince. Le socle vide dans le jardin. Le froissement d’une étoffe. La chaleur dans les veines. L’immobilité de la table. Tout est là. Des règles se sont écrites malgré nous. Penser n’a alors aucune importance. Le silence a la parole mais il n’a pas besoin de la prendre. On est le projet. Le projet qui advient. À la fois la clef qui ferme et celle qui ouvre. Libre et invincible. On accepte d’attendre. Le reste du temps, on fait comme on peut.

Bruno Ruiz, 2021.

Peinture : Fabienne Verdier, Labyrinthe Liberté, 2016.

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Fête des rois

Parfois des rois descendent dans la ville, le visage masqué pour cacher leur grandeur naturelle. Certains ont le visage de nos morts les plus beaux. Ils remontent de sous terre, se découvrent devant la misère, s’indignent devant tant d’injustice. Leur aube est la même que la nôtre. Depuis toujours, je cherche la beauté des violons qui les accompagnent. J’ai besoin de leur présence. J’ai besoin d’appartenir à leur royaume. Ils viennent de partout quelquefois même de palais, de zones de non droit. Ils ont tous les métiers du monde. Ils sont syndiqués, athées, laïques. Ils sortent des temples, des mosquées, des églises. Ils sont dans les rues, mes voisins, des étrangers. Ils sont tout ce qui ont fait ce que je suis sans jamais le savoir. Oui. Aujourd’hui je veux fêter les rois. Tous les rois et les reines de ma vie.

Bruno Ruiz, 2021.

Image : Bruno Ruiz, 2019.

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Remuer

Remuer oui. Remuer nos croyances, nos idées reçus, notre savoir. Remuer pour trouver ce qui est au fond de nos tiroirs. Les restes d’une étincelle. Une bougie presque encore allumée. Un vieux stylo à encre qui ne demande qu’à boire. Remuer le passé pour que le présent tienne solidement debout. Remuer dans la lumière timide de l’hiver rien que pour la beauté d’une ombre, d’une silhouette qui danse. Remuer sa petite cuillère dans le bol du chagrin pour que ses effluves de sel se dissipent. Remuer les mots pour d’autre sens qui nous embarquent. Remuer le bric-à-brac du monde. Les briques à Braque. Pour qu’avance sans fin notre bateau ivre.

Bruno Ruiz, 2021.

 Georges Braque, Guitare et verre, 1917

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Le temps plat

Le temps est plat. Comme le bureau de l’écolier. Ce qui se dessine ne s’efface jamais tout à fait. Ce matin, je déserte l’oratoire. J’ai besoin de silence. De recueillement. Fuir la participation des hommes pour retrouver le désordre merveilleux du monde. Celui qui cherche n’a nul besoin de style. Celui qui écrit accepte de se débattre dans une co-présence avec lui-même. Il demeure au milieu de tous les possibles. Comme l’enfant qui se jette sur sa page. S’absorbe à des images qu’il ne connaît pas encore. Ce matin, je veux être celui qui se moque des certitudes. Marcher hors du monde décisif. Parce que le temps sera toujours plat. Comme la Terre, hier.

Bruno Ruiz, 2021.

Peinture : Salvador Dali, Montre de fusion, 1954.

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Sourire sous la masque

Ils sont là tous nos désirs de vivre. Nos projets suspendus comme du linge glacé sur le fil. Comme des photos qui attendent d’être prises. Pourtant nos yeux existent toujours. Ils ne demandent qu’à voir. Faire le nécessaire en quelque sorte. Nos mains pianotent sur l’hiver. Certes, nous sommes des spectateurs arrêtés. Mais nous investissons des patiences insoupçonnées. Hier ne ressemble pas à aujourd’hui. Il le faut. Il nous faut sourire dans la parenthèse. Sous le masque. C’est la bonne méthode. Se déplacer joyeusement dans ce théâtre qui ne ferme jamais.

Bruno Ruiz, 2021.

Peinture : Boris Grigoriev, Vsevolod Meyerhold, 1916.

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Il ne neige pas

Il neige. Par la fenêtre ouverte, j’entends crier des enfants sur le square. Il tombe une éternité blanche et légère. Une joie emmitouflée de laine. Un souvenir de vieil hiver. Ce qui fut est là, comme un trésor présent. Un temps qui nous enveloppe de sa robe soyeuse. Il est si simple le temps qui passe. Il faut seulement accepter sa compagnie silencieuse. Ses petits meurtres souriants. Sa grande demeure qui se referme sur nous. Voici venir la lenteur de ses galops. Il n’y a rien de triste à cela. La preuve. Il n’y a aucun square, aucun enfant. Et il ne neigera pas aujourd’hui.

Bruno Ruiz, 2021.

Peinture : Pierre Bruegel l’ancien, Paysage d’hiver avec patineurs et trappe aux oiseaux, 1565.

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Juste de passage

Des gens seront passés dans votre vie. Ils auront eu besoin de votre présence et un jour ils se seront éloignés. Sans rien vous dire. Ils ne vous auront pas quitté vraiment les gens qui passaient. Vous les aviez regardé peut-être d’un peu trop près. Ils auront pris peur. Ils se seront sans doute trompés sur ce qu’ils cherchaient en vous. Sur ce qu’ils ne trouveront jamais. Ils vous en auront voulu d’avoir été vus dans une nudité insupportable. Maintenant ils vous évitent. Et vous rester là, avec votre amour désormais inutile. Avec tout ce que vous n’aurez jamais compris de leur présence. Ils auront rejoint d’autres dérives sans vous. Ils n’étaient pas fait pour vos secrets. Ils étaient juste de passage.

Bruno Ruiz, 2021.

Peinture : Paul Delvaux, Les Phases de la Lune. II (1941)

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Le dernier poème

Tu tournes dans ta tête qui tourne dans ton lit qui tourne dans ta chambre qui tourne dans ta maison qui tourne dans ton quartier qui tourne dans ta ville qui tourne dans ton pays qui tourne autour de la Terre qui tourne autour du soleil qui tourne autour de la galaxie qui tourne autour de l’univers, et ça tourne tellement loin de toi que tu ne te rends plus compte pourquoi tu tournes comme ça autour de l’univers, alors tu fais demi-tour et reviens par la galaxie qui tourne autour du soleil qui tourne autour de la Terre qui tourne autour de ton pays qui tourne autour de ta ville qui tourne autour de ton quartier qui tourne autour de ta maison qui tourne autour de ta chambre qui tourne autour de ton lit qui tourne dans ta tête, et tu te lèves, tu vas boire un verre d’eau à la cuisine, et tu te remets au lit parce que ça tourne trop dans ta tête qui tourne dans ton lit qui tourne dans ta chambre qui tourne dans ta maison, etc., etc.

Bruno Ruiz, 2020
Peinture, Vincent Van Gogh, La nuit étoilée, Saint-Rémy, juin 1889

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Parmi les monstres

À trop vivre à la surface, nous oublions nos abysses. Un ciel gris nous surplombe. Des fonds marins, nous viennent des ferveurs qui étanchent notre peur ancestrale des monstres. Nous apprenons à respirer dans des courants nouveaux. Nos mains s’emparent de nudités inconnues, de forces hybrides et de patiences insoupçonnées. Il nous faut d’abord apprendre à nous désunir pour accepter les autres. Le soleil est partout pour qui le désire. Moi je nage presque seul en eaux profondes avec ma lyre sur le dos. Je ne fléchis pas. Je serai toujours l’ami des algues sombres. Le corail est bien trop précieux pour qu’il soit à vendre.

Bruno Ruiz, 2020
Pablo Picasso, Frankenstein, 1931

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Le secret de l’ange

Peut-être y a t-il quelqu’un là-bas, derrière le mur aveugle ? Quelqu’un qui passe devant l’églantier, qui se confond avec les senteurs du chèvrefeuille. Moi je regarde en dedans. Je ne sais pas faire autrement en ce moment. Je suis attaché au soleil de la vitre, dans une effusion de poussières. Avril pourtant ne pourra pas m’anéantir. Tant que la mésange me regardera, je resterai présent. Peu importe si je confonds un peu tous les visages. Entre le nez et les lèvres, je connais le secret de l’ange. Je me sens tellement minuscule au milieu des étoiles. Ce que j’écris n’a pas plus d’importance qu’un chapeau de paille qui tombe dans l’herbe. J’ai rendez-vous ce soir avec la musique des absents, celle qu’écoutent tous ceux qui les pleurent. Ma joie est là, au milieu de leur chœur.

Bruno Ruiz, 2020
Paul Gauguin, Le Chapeau rouge, 1886

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L’enfermé

Ce que vous cherchez existe déjà tout près de vous. Ce sont vos lunettes sur votre front, les restes de votre cervelle endormie sur le traversin. C’est cette légèreté qui vous évente quand vous avez trop chaud. Ce que vous cherchez est là, tout près, dans le pistil de la fleur, l’aromate d’une sauce, le crible ensoleillé d’un volet. Ne perdez plus de temps. Tout est là depuis si longtemps. Ce ne sont pas vos yeux qui ne voient pas assez, c’est vous qui ne les posez pas au bon endroit. Vous souvenez-vous que la glace brûle vos doigts ? Que le feu de bois vous fait frissonner ? Souriez donc au monde. Vous ne le rejoindrez jamais assez. Sachez qu’il n’était là que pour vaincre votre ennui. L’enfermé n’est jamais qu’un voyageur qui se repose.

Bruno Ruiz, 2020
Peinture, René Magritte, La décalcomanie, 1966

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Presque infini

Aujourd’hui ma liberté m’est très difficile. Tout semble asymétrique dans la maison. La lumière fervente du printemps ressemble à l’effondrement de sa fête dans ma tête. J’ai le corps tellement propre que je ne sais plus où laver ma foi. Elle s’en va par le siphon du lavabo. Par la persienne du volet, il me reste un lointain de terres fertiles, une plaine d’une grande beauté inaccessible. Chaque nuit, je me vide un peu plus. Je passe mon temps à m’effacer. Je ne me résous à aucun voyage. Quelque chose d’immobile, d’inerte, de gisant, s’endort dans les jarrets du jour. Ainsi je me prépare à de prochaines limites. N’attendre rien d’aucun sortilège, de nul vertige. Je suis déjà presque infini. Que deviendrai-je lorsque je serai ? Une fois de plus je me lave les mains.

Bruno Ruiz, 2020
Léonardo Cremonini, Alle spalle del desiderio, 1966

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Un homme parmi les hommes

Aujourd’hui que les rues sont désertes, je me rends compte combien ce qui me plaît surtout dans la ville c’est sa bigarrure, la présence de tous ces passants, leurs va-et-vient, leurs silhouettes, leurs nonchalances, la façon qu’ils ont de marcher, de s’affairer. Leurs sourires aussi. Leurs cris. Leurs colères dans les embouteillages. Un éclat de rire volé à un balcon. Ce couple enlacé qui rêve sur les bords de Garonne. Ce jeune homme qui lit sur un banc. Cet enfant qui s’exerce avec sa planche à roulettes sur le muret. Ce vieillard qui se déplace à pas très lents sur le trottoir. Cette femme qui se regarde dans le reflet d’une vitrine. Cette vieille femme encore si belle à la terrasse d’un café. Ces teeshirts aux phrases improbables qui nous amusent beaucoup mais qu’on n’oserait jamais porter. C’est tout cela qui me manque. Ce désir de faire partie de l’humanité, d’être au milieu de sa sueur sous le soleil. Cette envie de se perdre dans la peinture de la foule. D’en devenir une touche. D’être un homme parmi les hommes en quelque sorte. Une trace dans l’azur tombé.

Bruno Ruiz, 2020
Peinture, Philippe Cognée, Foule à Casablanca, 2005

Retrouver l’œuvre magnifique de Philippe Cognée ici http://ecriture-en-chantier.over-blog.com/pages/Philippe_Cognee_Peintre-3528449.html

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Tout va bien sous les astres

Le matin se déguise tout seul dans la rue. Nous ne vivons pas, nous nous éternisons, essuyant la buée des vitres pour voir les formes du dehors. Les feuilles poussent. La poussière veille. Un vent tiède et malsain souffle. Il froisse le ciel. Nous restons debout sous ce qui nous assomme, déplaçant nos vertèbres dans le gras du jour. Pas un seul rendez-vous. Nous ne sommes même plus pressés. Au bout de la chanson, les paroles nous manquent. Nous n’avons que nos dents derrière nos lèvres. Des bras qui tombent dans l’ombre. Des nuits d’enclume qui se succèdent, géométriques. Accroche-toi à la crinière de tes rires. Crible-toi de patience. Un cheval blanc traverse l’allée au galop. Tout va bien sous les astres.

Bruno Ruiz, 2020
Peinture, Paul Klee, Fire at full moon, 1933

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Le consentement

Tant que le jour se lève, le désastre est provisoire. Les gisants ne sont que des dormeurs. Je peux étreindre la route. Je me lave les mains. Je respire. J’avale en silence des arcs-en-ciel pour le grand mélange des paysages. Le serpent finit toujours par se lasser devant le miroir. Voyez comme j’ai les doigts pleins de peintures et de rêves. Quand le jour se lèvera, je ferai comme Job. Jamais je ne renierai mon consentement. J’accepterai toujours les railleries et les moqueries en remontant le cortège. Je n’ai jamais attendu aucun règne. Aimer est toujours un sentiment mortel. Je ne hurle pas. Je chante entre les clôtures des hommes, mais je ne m’habituerai jamais à mes prisons.

Bruno Ruiz, 2020
Georges-Auguste Lavergne, Job et ses amis, 1892

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Avant l’aube

Je me relis encore, reclus. J’interprète cet air qui me confine. Je disparais un peu plus chaque jour dans le mur. J’essaie d’accéder au chant pur, celui d’une joie intérieure. Mais comment couper le pain pour le partage émotionnel de l’invisible ? Trouver l’accord réciproque ? Tout ne se rejoint pas. J’attends un ultime précipité de verbe. Une lune pleine de larmes pour arroser les plaintes nocturnes. L’exhalaison des corps suants. Je suis le rêve lent de cette chambre. Une paroisse écroulée sur mon enfance. Décidément, je ne comprends rien au métier du poème. Chaque mot porte en lui son échelle stellaire et son échafaud. Chaque respiration son souffle et son râle. Rien d’eux ne me console. Il me faut vraiment dormir pour apaiser le toit. Détendre la rumeur sur la corde. Avant l’aube.

Bruno Ruiz, 2020
Peinture, Vassily Kandinsky, Accord réciproque, 1944.

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Dehors

Cette nuit j’ai rêvé d’une route perdue parmi les collines. Las d’aller quelque part, je finissais par prendre à travers champ. Mes pieds boueux s’enfonçaient joyeusement dans les molles argiles. Les paupières des haies me semblaient bienveillantes. Le lent roulis du temps évitait les effondrements du faux chemin. Tout était si calme, si paisible. Dans le lointain, j’entendais les fifres de quelques baladins. Les buissons renaissaient inexorablement dans les fossés. J’avais la tête claire des promeneurs qui ne vont nulle part. Je tournais les pages d’un livre d’air et de parfums. Je n’avais que les contraintes choisies de mes pas. Quelques frissons de rosée dans les narines. Que voulez-vous que je vous dise de plus ? J’étais dehors…

Bruno Ruiz, 2020
Peinture, Nicolas de Staël, La moisson italienne, série des Agrigente, 1953/1954

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Rêves nubiles

Ce que l’on retient de la nuit est cette vapeur lente dans la tête. Un souffle léger qui cherche une dimension qui n’existe nulle part. La nuit est invisible. Elle surplombe nos rêves pour nous donner le merveilleux vertige de la mort. On nage sans bruit dans les eaux létales de quelques douves. On ne saura jamais rien du château qu’elles cernent. On entend là-haut le chant très doux d’une femme en robe de mariée qui pleure de joie. Ici ne souffle aucun orage. Tout est serein. On aperçoit seulement de vieux ossements qui s’éternisent sur des marbres glacés. L’aube se fait de plus en plus attendre. Mais je resterai toujours fidèle à mes rêves nubiles.

Bruno Ruiz, 2020
Dessin de Victor Hugo, les luttes et les rêves, 1847

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Les clefs de l’invisible

Nous rendons l’âme à ceux qui restent pour regarder encore par les hublots le ciel. Nous ne sommes crédules que du temps qui passe, ce rouleau de printemps que l’on mâche au milieu de l’hiver. La tristesse est un corps immobile arrêté par l’embâcle des marins noyés. Depuis mon enfance je creuse l’azur et j’ai des bleus plein les mains. Je fais bien des efforts mais je ne disparais jamais tout à fait. Je mesure l’infini chaque jour avec une obstination maladive. Oh donnez-moi je vous en prie les clefs de l’invisible. Prenez-moi dans le bateau de votre parole. Peut-être croiserez-vous le mien. Mes cales sont pleines de silences que le commerce de mes mots n’écoulera jamais.

Bruno Ruiz, 2020
Joseph Mallord William Turner, Tempête de neige, 1842

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Ce temps qui passe entre les fleurs

On croit avoir le temps qui passe entre les fleurs. On reste les pieds dans l’eau à la vitrine de l’univers. On croit arrêter quelque chose, bouger la perspective de l’amour, mais on ne comprend rien aux mécanismes des machines, aux miracles complexes des métamorphoses. Fraternels des herbes folles, on doit accepter de se flétrir. Pourtant, il n’est pas de malheur insurmontable. Il n’est pas d’eau vive non plus sans risque d’inondation. Chaque instant a sa forme originelle. Elle, elle élargit mon champ de passion. J’embrasse les trottoirs de toutes nos promenades. Nos paroles se perdent parfois dans les bouquets et les vases, mais je suis toujours au premier jour de notre présence, dans la tentation d’une éternité qui se consume lentement. C’est cette nuit encore que nous nous sommes rencontrés. Nous ne vivons jamais le même jour.

Bruno Ruiz, 2020
Edouard Manet, Fleurs dans un Vase en Cristal, 1882

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La petite balle perdue

Je meurs quelquefois d’une balle perdue. Une phrase mal placée. Je n’attends qu’une vie un peu plus vaste. Un mouvement inespéré du corps en marche. Je ne demande rien de tranquille. Simplement, je travaille. J’ouvre des mots comme des boîtes. J’interprète mes épaves. J’interpelle mes entraves. Je m’initie à des fleurs immortelles. En vieillissant, j’évite le plus possible les énigmes. Il fait décidément trop froid dans le noir. J’obéis au soleil. Il connaît mieux que quiconque le routage des grands feux, cette véhémence du poème qui hésite à naître. Je suis désormais fatigué de toutes mes archives. Cet été, c’est décidé, je les brûle toutes. Pour apprendre à oublier mon âge et n’en retenir que sa mémoire vive. Je crois que je suis sur la bonne voie. Je me le dis à chaque balle qui m’évite.

Bruno Ruiz, 2020
Bernard Buffet, Compotier et revolver, 1949

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Réenchanter sa raison de vivre

La question est celle de mon appétence au bonheur. J’ai passé trop de temps à me mettre en colère. Pour quel épilogue et quel dernier festin, je me le demande. Que peut-il naître de tant de sommeil ? J’aurai vécu d’actes manqués, abandonné des convergences, refuser les couleurs de l’aurore, cru en la fuite en avant de l’espérance. J’aurai bu à l’ivresse du chagrin, traversé la beauté du monde aveuglé par le désir d’être ensemble. Je suis un auteur de cartes postales sans adresse. Non je ne veux plus me sentir coupable du malheur des autres. Très jeune on m’a ouvert les yeux. Il me reste à apprendre à les refermer lentement en vieillissant. Le temps de réenchanter ma raison de vivre encore.

Bruno Ruiz, 2020
Peinture numérique, Bruno Ruiz, 2020

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Le mot

J’ai un mot sur la langue. Un mot qui détient le trésor du silence. Un mot ailé qui n’a jamais le vertige. Il est plus haut que les nuages. J’ai un mot patient qui connaît le prix de qui sait attendre le lieu et le moment. Chaque fois que la nuit s’empare de son ombre, il se chante dans la modulation des rêves comme une force imaginée. Peut-être en connaissez-vous un caché au fond de vous. Ne le brusquez pas. Il sort parfois pour danser dans la bouche de ceux qui vous comprennent. Puis il revient se blottir dans ce pays confiant de votre langue. J’ai un mot sur la langue mais vous n’en saurez jamais le prix. Venez le chercher. Il vous attend déjà.

Bruno Ruiz, 2020
Peinture Joan Miró, Silence, 1968

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La rue froissée

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Je rêve à perdre haleine. Je réussis même à ouvrir les yeux sous mes paupières. Je chemine à l’arrêt. J’arrose à l’eau ma flore intestinale. Je mets en terre des pots de fleurs, manière de leur rendre la liberté. Le temps est d’une incroyable élasticité. Les avions sont au sol. Finies les pistes blanches dans le ciel. Il faut tout réécrire. Même nos promesses les plus belles. Je suis au centre d’une étoile de mer. Une fois de plus, la nuit va me glisser entre les doigts. Une nuit froissée. Comme la mémoire d’une rue ancienne. Je n’ai jamais eu les mains tout à fait propres. Chaque jour me crible de patience. Que serais-je sans toi ô ma langue bien aimée ? Peut-être un drôle de silence roulant comme une ronce sur l’avenue presque déserte.

Bruno Ruiz, 2020
Peinture, Richard Conte, La rue, peinture froissée, 1978

Retrouve l’œuvre magistrale et protéiforme de mon ami d’enfance Richard Conte avec qui, pour la petite histoire, j’ai écrit mes premières chansons au début des années 1970.

http://www.richardconte.fr/

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On n’a rien fait de mal

On n’a rien fait de mal. On était juste assis devant le monde. On dormait juste le temps qu’il faut. On aimait le mouvement des astres. On n’a rien fait de mal. On achetait des légumes au milieu de la foule. Le soleil était partout. On avait les poumons pleins d’air, de cet air qui sentait le géranium et le romarin. On ignorait presque les portes et les fenêtres. On regardait trembler la lumière dans les arbres. On courrait. On courrait à l’heure du printemps, loin de notre maison. On ne faisait le procès de personne. On ne se plaignait que de la couleur changeante du ciel, du va-et-vient des voitures sur l’allée. On ne faisait que nous étreindre. On n’a rien fait de mal. Sur le pont d’Avignon, on embrassait qui on voulait…

Bruno Ruiz, 2020

Photo, Jean-Michel Priaux, Pont d’Avignon.

Voir les autres magnifiques photos de Jean-Michel Priaux ici, https://www.flickr.com/photos/jimpix/

 

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La table des patiences

Tu n’es fort que parce que tu es vulnérable. Un diamant est en toi. Une sève dérivante. Je te parle depuis un paysage lointain au milieu de la fable. Nous ne choisissons jamais vraiment l’heure de nos rendez-vous. Ce sont des oiseaux silencieux qui se posent sur ta fenêtre. Ils viennent te chanter la beauté des mains qui s’affairent pour que respire l’humaine danse des hommes. Et nous avançons ensemble dans un vent sauvage, meurtris et debout avec tant de glaise et d’erreurs sur les épaules. Nous n’aurons pas oublié les yeux des absents. Nous n’aurons pas perdu de vue l’horizon. Nous aurons simplement penché autrement notre tête sur la table des patiences.

Bruno Ruiz, 2020
Dessin de Claude Barrère, Roselière, 2006

Voir les extraordinaires dessins de mon ami Claude Barrère à la Galerie 21 https://galerie21-toulouse.fr/empathie-ressenti-de-linterieur-le-super-pouvoir-de-lamour/

Claude Barrère est également poète.

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Les cordes

En ce moment, il pleut des cordes sur nos vies. Mais ces cordes ne sont pas faites pour nous pendre. Ce sont des cordes d’instrument. Elles sont faites pour nous hisser au sommet de notre montagne imaginée. Pour rassembler nos idées d’inaccessibles. Pour passer d’une rive à l’autre sans être pris par les courants. Pour tenir l’arbuste battu des vents, rassembler le bois flotté, lier les fagots qui nous réchauffent. Les cordes sont nos outils de liaison. Pas de lésions. Elle sont là pour nous évader. Pas pour nous entraver. En ces temps de miséricorde, les cordes doivent être le liant de toutes nos discordes.

Bruno Ruiz, 2020
Peinture, Picasso, Jeune fille à la mandoline, 1910

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Les leçons de la dure patience

Aujourd’hui tombe en moi comme une goutte d’eau dans l’évier. Un temps inutile, immobile. Dehors est une splendeur interdite. Il semble qu’on ricane sur les branches. On se demande bien pour qui les bourgeons s’ingénient à devenir fleurs s’il n’y a personne pour les admirer. J’ai l’impression d’avoir lu tous les livres. Le téléphone reste muet. Je rêve d’une fantaisie céleste qui se fait attendre mais c’est une tragédie funeste qui se joue dans ma radio. Des nuages lentement passent sur la maison. L’herbe folle n’est pas coupée. Je rouille assis. Un feu est pourtant en moi. Je rejoindrai les autres après m’être exercé jusqu’au bout aux leçons de la dure patience.

Bruno Ruiz, 2020
Peinture, Michel Fourcade, Tadoussac.

Découvrez l’œuvre de mon ami Michel Fourcade https://michel-fourcade.com/index.html
C’est à lui que je dois la peinture de mon portrait sur mon premier disque en 1980.

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Répondre au silence

Je suis assis à ma fenêtre et j’imagine la grande ville déserte. D’ici, je ne peux pas apercevoir vraiment le véritable et long réveil du monde. Son interminable banquise. À perte de vue, les plaines sont abandonnées. Les jardins fleuris. J’imagine une femme ouvrant sa main sur un vieux chemin de campagne. Elle précipite le temps dans la haie qui bruit d’oiseaux. J’espère quelque achèvement d’averses. De nouvelles images sereines. Je me confonds au jour. Me livre à l’œuvre. M’infiltre de patience. J’espère le retour d’une incandescence printanière partagée. J’essaie de répondre au silence. Je respire. Je sais désormais que je respire encore.

Bruno Ruiz, 2020
Peinture, Marcel Duchamp, Homme assis près de la fenêtre, 1907

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Ce qui m’habite

Ce qui m’habite aujourd’hui je le dois à tant de héros sans nom, de fleuves souterrains, d’Espagnes jamais advenues. Je le dois à tant de forêts magiques, de chansons sans importance, de sables foulées. C’est une mémoire inespérée, une peinture jamais finie, le séisme d’un poème. C’est une laisse abandonnée, celle d’un chien à jamais reconnaissant. C’est un visage embrassé sous la lune, une maison céleste au milieu des acacias. Un manège emportant des vieillards sur des chevaux de bois, des labyrinthes qui s’effacent. Ce qui m’habite aujourd’hui, c’est la promesse d’une rencontre, le geste d’un semeur, la conscience d’un mort. C’est une vie qui me précède et cette main que je tends pour la dernière ronde. C’est presque rien au fond et c’est le monde entier. L’héritage incessible des hommes. Un coquelicot tombé par hasard sur le linceul de ce vieux monde qui s’écroule.

Bruno Ruiz, 2020
Peinture, Francis Bacon, Study for Figure V, 1956 oil on canvas 60 x 46-1/2 Berkeley Art Museum

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Tu es la maison

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Tu n’es pas seul dans ta maison. Tu es avec ta présence. Un peu nerveuse un peu brouillonne. Tu traverses ta conscience et peut-être le commencement d’un nouveau lointain. Tu as tort pourtant de simplifier. Ce vers quoi on t’entraîne n’est pas forcément le bon écoulement. Prends pour boussole tes étoiles, celles à qui tu fais confiance pour la trajectoire. Trompe-toi peut-être, mais tente. Lève l’ancre et tente. Tout est encore possible si tu lis attentivement la notice. L’éblouissement est la mauvaise face de la lumière. Appelle. Essaie de comprendre les règles avant de les transgresser. Etre en retrait n’est pas être absent. Tu n’es pas seul dans ta maison. Regarde. Écoute l’autre. Tu es la maison.

Bruno Ruiz, 2020
Peinture, Félicie Vignat, 2018

Voir son œuvre magnifique sur https://www.instagram.com/felicie.vignat/?hl=fr

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Fragments

Je suis dans l’angle lumineux. L’endroit où le temps vagabonde. J’apprends à ne pas trop m’exposer. Se plaindre n’est pas très intelligent. Pourtant quelque chose est en train de nous voler le printemps. Moi, je n’ai besoin d’aucun mur. Le plus difficile c’est d’être à la fois profond et léger. Prendre congé définitivement de son enfance. Faire trébucher enfin la souveraine mémoire de ces images qui m’arrivent, déchirées, mélangées, incomplètes. Il me manque quelques outils sur la panoplie. Des bribes de langues. Des fragments d’inscriptions. Un jour, je rejoindrai l’ensemble. Je serai enfin l’humanité toute entière. Pour l’instant, je ne rassemble que des fragments.

Bruno Ruiz, 2020
Calendrier de Coligny. Daté du IIe siècle, ce calendrier recèle des inscriptions d’un calendrier en langue gauloise. Il est exposé au Lugdunum, musée des antiquités gallo-romaines de Lyon.

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Les faux guerriers

Le bonheur est une méthode. C’est aussi un combat contre les forces d’un désespoir légitime. Nous avons en nous la vitesse du vent, l’opiniâtreté de l’abeille. Nous avons la patience de notre usure et nous savons le poids de nos léthargies. C’est à nous d’assiéger la grâce infinie du monde. De consentir à vivre. Il y aura toujours du soleil pour ceux qui le célèbrent. Ce matin, j’ai décidé de n’être captif de rien. J’embarque. M’envole au sol. J’entre dans le poumon des platanes. Je suis là-bas l’océan de mon enfance. Je ne m’adresse qu’à la beauté des hommes. Je laisse en moi s’éteindre lentement l’incendie des faux guerriers. 

Bruno Ruiz, 2020
Peinture de Elisabeth Champierre, sans titre, 2012.

Retrouver les peintures magnifiques de mon amie Elisabeth Champierre ici https://www.elisabethchampierre.com/

 

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Dedans dehors

Demeure, demeure ! Je suis enfermé avec la joie. Je me voisine. J’essaie de résoudre tous mes inachevés. Donner de la couleur à la ligne. Voir à travers. De travers. S’inscrire dans le grand dessin terrestre. Une incandescence matinale. Un aboiement d’homme égaré. Me glisser dans la sensualité de la fenêtre. Prendre appui sur le silence. Être à l’œuvre. J’ai su me vêtir ce matin d’une nudité agissante. Les yeux grands fermés sur le printemps interdit. Je vous rencontre. Vous rends compte. Conte du jour au milieu de l’attente. Je suis à loisir l’oiseau sur la branche. Le souvenir d’un jardin peint. Je n’irai pas marcher. Ici s’arrête mon voyage en tête.

Bruno Ruiz, 2020
Pierre Bonnard, Fenêtre ouverte, 1921

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La parole des sans-pouvoir

Quelqu’un parle. Il ne croit pas aux évidences, à la transparence. Il connaît l’approximation des mots. Il s’expose à l’écoute des autres. Se fragilise. Il est seul au milieu du froid. Il a peut-être tort, il le sait. Il n’impose que ses doutes, les dit calmement, à voix basse pour n’être entendu que par ceux qui font l’effort de l’écouter. Il se donne à une vérité, la sienne. Ne donne aucune leçon. Il exprime seulement sa part discutable, les reliefs d’un profond silence partagé. Peu importe qu’on le croie ou non. Sa voix viendra rejoindre l’infini murmure des hommes sans pouvoir, un appel lointain et sans réponse.

Bruno Ruiz, 2020
Le cri, Edvard Munch, 1893

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Un petit pas de danse derrière la vitre

Printemps. Inexorable printemps. Printemps derrière la vitre. Ascension considérable. Herbes revenues des entrailles terreuses. Printemps qui a su lui aussi attendre. Accords imparfaits des mésanges. Printemps qui nous aura fauché en plein vol, nous appelant de toute la puissance de ses sèves. Printemps des réconciliations, montant des fondations du temps et des hommes. N’en veux pas à cette main brûlante de fièvre qui hésite, cette obligée distance entre les corps, cet élan seulement à demi esquissé. N’en veux pas à toute notre absence pour célébrer la plus belle de tes insurrections. Nous ne t’oublions pas. Tu es en nous, Printemps, et le moment venu, malgré toutes les morgues d’Hiver, nous saurons te faire entendre ce que nous n’avons jamais cessé d’espérer. Un petit pas de danse dans la foule de nos villes retrouvées.

Bruno Ruiz, 2020
Henri Matisse, intérieur bocal de poissons rouges, 1914

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Le grand roman des hommes

Tout ce que je touche, tout ce qui me touche, qui est près de moi, si loin, trop loin, toutes ces peaux interdites, ce mouvement des corps, cette faïence des matins clairs, ces vieilles ombres somnolentes sur les bancs déserts, tout ce savoir qui s’affaire dans la ferveur des laboratoires, cet élan vers l’autre, ces nouveaux échanges qui s’inventent, ces mots anciens qui cherchent une langue nouvelle, cette langue nouvelle qui cherche un lecteur ancien, toutes ces résolutions dans la confusion, toute cette force précieuse dans nos mains qui tremblent, cet inconcevable demain dessiné dans ce présent qui nous confine, ces constructions paisibles, ces contributions possibles, ces murs qui vacillent, ces horizons qui s’ouvrent et se referment, toute cette science du cœur qui se déploie dans ces nouveaux temps, il était donc toujours là devant nous, nul ne l’avait fermé ce grand roman des hommes qui s’écrit encore avec nous à chaque seconde.

Bruno Ruiz, 2020

 

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Métaphysiques du silence

Je n’ai jamais autant écrit pour moi afin de rejoindre le monde des hommes. Plus l’étau de la vie se resserre plus je fraternise avec une certaine idée de cette éternité humaine qui m’habite. Dans la rue, il y a un silence qui ressemble aux métaphysiques des toiles de Chirico. La Terre semble un vaisseau arrêté dans l’univers. Son commandant masque difficilement sa jouissance d’être au pouvoir mais il se trompe de mots trop souvent. Ma langue à moi, ma rhétorique, je l’avoue, a la grimace d’une ivresse un peu inconsciente. Mais on nous condamne à quoi au fond ? À un recueillement sur soi que l’on avait oublié par habitude ? Et si tout cela n’était qu’un appel à se rassembler contre les véritables fauves ? Une remise à jour du compteur de nos essences communes ? Je regarde la fauvette dans le sureau. On dirait qu’elle rit. Aujourd’hui, mon père aurait 111 ans. Bon anniversaire, papa. Tout cela ne te plairait pas beaucoup. Mais cela ne te regarde plus. Et tu as bien de la chance.

Bruno Ruiz, 2020
Giorgio de Chirico, Metaphysics of silence, 1919

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Dedans

Des patiences inouïes sont en nous. Des fleuves attendent pour atteindre à nouveau la haute mer. Nous avons la chance de nos abris. Le regard qui porte si loin que la fenêtre n’est qu’un obstacle franchissable. Je suis maintenant dans le couloir au milieu de l’intelligence des livres. Je n’ai pas peur. J’ai confiance aux lumières des hommes qui savent. Le temps s’étire lentement entre deux portes que je referme. J’ai vu que le printemps revenait doucement dans le jardin. De vieilles certitudes s’écroulent inévitablement dans la radio. Nous avions oubliés que nous étions faits pour vivre ensemble. C’est le confinement qui nous le rappelle et nous y oblige. L’homme n’a jamais cessé d’écrire derrière comme devant les murs.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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L’obscure folie

Ce matin je suis là et je ne reconnais pas le monde qui m’entoure. Ce cheveu dans le lavabo, cette ombre sur le plancher. Quelque chose s’est décollé de moi. Rien n’aura été exaucé. Rien ne se sera vraiment affirmé. Ma tête s’invite à des vertiges, à une sorte d’ivresse verbale. En moi se pressentent des itinéraires multiples. Dehors est un tonnerre inquiétant. Un vaste désert est face à l’alcôve. Un œuf tombe dans la poêle. Il me faut laisser mes monstres qui furètent derrière les livres. Où se reconnaître sur l’image collective ? Il me faut abandonner le trop peint et ne jamais répondre à la laideur du diable. C’est du temps perdu. Toujours vérifier le scaphandre avant de descendre et malgré moi m’arranger encore et encore de l’obscure folie des hommes.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Minoritaire

Je suis sans espérance, avec quelques statuettes aimées et poussiéreuses au fond de mes poches. Depuis des siècles j’avance courbé contre des vents contraires, longeant un mur que moi-même et les miens n’ont jamais pu franchir. Ce soir je suis fatigué d’avoir cru, éreinté de slogans, de vieux discours, de fausses promesses. Je prends la main de ceux que j’aime comme un dernier défit à la bêtise humaine, un baiser à la beauté d’être. Me pardonnerez-vous toute cette défaite qui m’envahit soudain, cette cuve d’aisance qui déborde sur les épaules du monde ? Prendre de la hauteur, voilà l’enjeu. J’essaie de m’accrocher à la corde des mots, me hisser au-dessus du cloaque. C’est ma façon de voir les hommes. Mais je ne suis pas meilleur qu’un autre. J’étais seulement né pour être minoritaire.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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La compagnie des humbles

J’aime la compagnie des humbles. Pardonnez-moi mes princes de m’éloigner un peu de vous. Tant que je vivrai, je resterai en devenir dans le mouvement du grand manège et je préfèrerai toujours l’admirable aventure des hommes qui appartiendront un jour à l’oubli. Car je vis dans le délié et l’immédiat, cette parole qui n’a jamais eu le temps de mûrir tout à fait. Je suis en délicatesse de ce qui va mourir, dans cette foi considérable qui me tient encore debout. Il me faut cependant renoncer à toute perfection. Je ne suivrai désormais que ce qui ne m’essouffle.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Prophétie

L’eau inondera les terres suite au réchauffement climatique, puis, lentement elle s’évaporera sous les assauts aveugles du soleil. L’homme mourra alors de soif et avec lui disparaîtra l’idée de Dieu qu’il avait inventé pour donner un sens à son existence. La terre deviendra un amas de poussière et se dispersera dans l’espace. Tout cela se passera dans des millions d’années peut-être moins. Pour l’heure je suis devant le Quai des Savoirs. Je traverse les grandes allées presque désertes. Des téléphones sonnent dans des têtes inquiètes. On entend une ambulance au loin. Je suis peut-être déjà malade. J’ai à la main un livre sur Jérôme Bosch. Il fait un temps vraiment magnifique.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Le bonheur possible de l’humanité

Il faut apprendre à être heureux. Ne pas se sentir coupable de l’être. De s’endormir serein malgré la misère humaine. Nous ne sommes pas responsables de tous les maux du monde. Vieillir, ce n’est pas regretter d’avoir vécu. Aimer, ce n’est pas retenir l’autre. Non, il n’y a rien d’éternel dans la beauté des arbres, la vitesse des nuages, la servitude des peuples. Nous portons en nous toute la détresse et la liesse des hommes. Nous nous bousculons dans les profondeurs avec nos masques de légèreté malgré la sueur des autres. Nous sommes morcelés. Rares. Et même si cela n’est que peu perceptible, nous sommes des milliards qui cherchons le bonheur possible de l’humanité.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Origine

Les cendres ne se partagent jamais sous le feu. Elles viennent d’une violente et ancienne présence, d’un vieil esprit aux abois. À l’origine était la communion des éléments. L’univers était altérable. Aucune anthologie jamais ne tomba du vide. Il aura suffit d’une terre fertile, d’un cristal posé sur le marbre. L’aveugle était dans l’atelier. La rivière sans rive. Je ne suis que le fils d’un souverain qui n’a jamais existé. Je dors dans le puits de la connaissance mais ne m’éveillerai jamais tout à fait. Mobile au temps, la vie prend garde. Je m’ajoute et me soustrais. C’est une loi magique venu d’un désordre primordial. Je connais l’éclat du dedans et l’infernal appétit des images. Dieu n’a jamais été sur la photo.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Au milieu du monde

Chaque jour est un jour pas tout à fait comme un autre. Quelque chose d’inouï se réveille doucement. Avec lenteur, je traverse les allées dans les premières reverdies. À chaque pas, des images nouvelles se mettent à battre derrière mes tempes. Mes yeux assistent au panorama vacillant des arbres, aux miracles des fleurs qui vont éclore, à la trajectoire incertaine des passants. Le moindre mouvement d’oiseau, le passage furtif d’un écureuil, la silhouette d’un vieillard à qui je ressemblerai dans pas longtemps, tout cela dessine un morceau vivant de cette ville qui tourne dans l’univers. Pour un instant, j’oublie que j’y fais allégeance par la force des choses. Je marche dans sa lumière. Au milieu du monde.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Le verbe est dans le bruit

Le verbe est dans le feu, si fervent, si magique. Il cherche le chant comme un chien attendant sa pitance quotidienne. Il s’élève entre les masques montant dans les conduits, inspirant l’azur et la mort apprivoisée. Le verbe me déceinture de ses alliances, aiguillonne mes peurs et les entraîne vers des musiques discutables. Il se brûle à ma lampe comme un insecte étourdi de lumière. Chaque soir, le verbe est dans le bruit de ma tête et je suis son serviteur. Son griffonné d’insomniaque. Un leurre du grand silence. Avec lui je veille jusque dans les blancs du textes. Je suis abandonné.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Saint-Yrieix-la-Perche

On se retrouve quelquefois dans les plis d’autres vies, à la croisée de quelques trajectoires. Même s’il le faut, c’est toujours difficile d’accepter la fugitive danse des grâces. On aura simplement chanté pour quelques beautés dans l’ombre, deux ou trois regards entrevus entre deux silences. Rien ne se sera dit à haute voix mais des forces instinctives auront traversé notre quotidien arrêté quelques heures. On sera reparti un peu moins meurtri avec dans la bouche le goût inespéré d’une sucrerie volée à ce qui nous tenaille. On se sera remercié d’avoir été un peu ensemble. D’avoir vécu juste ce qu’il fallait pour affronter l’inséparable solitude par le poème partagé.

Bruno Ruiz, 2020
Photo aérienne de Saint-Yrieix-la-Perche

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S’asseoir

S’asseoir enfin. Non pas de fatigue mais d’un élan contemplé dans cet instant réconcilié. Comme on accepterait la tragédie, sans nulle autre consolation. S’asseoir pour sentir le muscle du temps se détendre entre les arbres. Toucher le dernier salaire du soleil. Le triomphe d’une éclipse. Me voici au centre de la roue. Je somnole près de l’essieu dans une unité non déchiffrée. Un goût de splendeur au fond de la gorge. Demain n’existe pas. Un infini respire autour de moi. Au milieu des planètes un peu ivres, un enfant danse pour la première fois. Je voudrais que midi ne s’arrête jamais. Je voudrais ne jamais partir d’ici.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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La porte

Avec le temps une lassitude s’est emparée de moi. La neige a recouvert peu à peu l’âtre abandonné. Il me faut me mettre en quête d’un parterre de primevères oubliées. Faire en sorte de ne pas en vouloir aux rouilles de l’âge. J’ai perdu ma nostalgie des courses, mes envies de fièvres. Il me faut aujourd’hui protéger ce qui me reste de clarté, rester le plus dense possible dans le crépuscule. Je sais désormais qu’on n’aime vraiment que lorsqu’on s’est libéré de ses passions, de ses désirs, de tout ce qui nous prenait au corps, ce désordre sauvage des sentiments. Je cherche encore la porte d’une plénitude. J’aperçois comme un lent accomplissement d’être enfin presqu’au monde. C’est peut-être cela vieillir en plein cœur.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Chaque jour

Chaque jour, je cherche de la lumière là où elle n’est pas. Parfois j’ai le privilège de me laisser éblouir là où elle se trouve déjà. Ce sont des matins de claire éternité qui cherchent à entrer par ma fenêtre. A quoi bon appuyer sur les tumeurs du siècle ? On est à jamais seul au milieu des ordures et des bijoux. Il y aura toujours quelque force pour nous tirer en arrière et vers le bas. Des rivalités pour nous soumettre aux fanges du mieux possible. Tout ce qui prolifère n’est pas nocif. Il faut passer sa vie à se réécrire. À s’ignorer chaque jour un peu plus. Il n’y a aucune délivrance. Juste offrir chaque jour une caresse au monde sans mémoire.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Ce en quoi je crois

Ce en quoi je crois, je le garde au fond de moi comme un trésor inaccessible au milieu de tout ce qui me dévaste. Je n’ai besoin d’aucune église, aucun temple, aucune mosquée, aucun livre sur lequel je sommerais l’autre de se prosterner. Ce en quoi je crois ne regarde que moi. C’est seulement cette main fragile et secrète qui m’accompagne les jours de grandes larmes, une accolade fraternelle à mon ignorance infinie. Car la vérité n’existe pas. Ce n’est qu’un point imaginé au milieu de la nuit, une luciole qui se déplace joyeusement sur l’horizon. Non, je ne saurai jamais rien des fondations primordiales de l’univers et c’est très bien ainsi. Ce en quoi je crois ne regarde que mes yeux qui auront passé leur vie à être moins aveugles.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Le merveilleux silence

Il m’arrive de dire oui. De faire semblant d’être heureux. La pluie s’arrête alors. Je fais le tour de ma vie comme on ferait le tour du soleil mais je reviens toujours là où le temps s’aiguise sur la lame qui s’éloigne. Comment pénétrer dans la dernière phrase ? Où se tient la clef ? On n’interroge jamais vraiment le monde. On vit avec ses questions comme des berceuses à répétitions. On se couche dans l’épaisseur de la nuit en ricanant de tous les absolus de l’âme. Notre vieille voix un peu fausse tombe dans le chaos de l’inutile enfin, ce merveilleux silence qui semble si familier à celui qui ne s’endort jamais tout à fait.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Ta part sauvage

Non tu n’as pas pu te tromper toute ta vie avec ta cartouchière sur le cœur et tes balles à blanc tirées sur chacun de tes doutes. Tu auras pris quelques routes mais beaucoup t’auront choisi. Tu auras sans cesse essayé de soulever le quotidien comme la pierre de Sisyphe. Dessiné des chemins noirs dans le jour blanc. Tu auras apprivoisé tes impatiences, appris à vaincre ta faim et tes fatigues. Tu auras gratté le gris pour atteindre un peu d’azur, le temps du passage d’un oiseau passionnel. Et si tu n’auras pas pu éviter toujours les chiens de salon, il te sera resté un peu de cette part sauvage qui t’aura tenu debout parmi les véritables monstres du monde.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Tête nue

Aujourd’hui c’est dimanche. Je n’ai besoin que de me surprendre, danser dans les replis de l’hiver. Je ne pense jamais, je rêve. C’est pour cela que je suis toujours un peu confus. Je chante vers l’englouti en essayant de rester juste. L’œil toujours pointé vers le dehors, je m’enroule à mon bureau. Dedans est mon dehors. Quand il ne pleut pas, c’est qu’il va bientôt pleuvoir. J’essaie de rester présent à ce monde que je n’ai jamais choisi. Aujourd’hui revient la peste. On en parle beaucoup. On veut que la fin du monde plane sur nos têtes. Je vais donc sortir la tête nue malgré le froid. Me promener dans les rues du quartier comme un héros. Je passerai devant le nouveau Musée de la Résistance. Je continuerai de dire bonjour à ceux qui ne me répondent pas. Ce matin j’essaie vraiment de m’en persuader, le puits sera toujours plus beau que celui qui le creuse.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Le meilleur de nous-même

Le meilleur de nous-même est dans la chevelure des mots qui nous invite au festin de tous les sens possibles, multipliant les horizons au-delà des labours. Le meilleur de nous-même est dans notre foi en le silence, celui d’un azur inaccessible où ricanent de vieux corbeaux qui nous attendent. Je décide l’insurrection de toutes les lumières par les lucarnes de toutes nos prisons. La voix intime habitant tout l’univers. Et même si ce que je chante se perd déjà dans la mémoire des hommes, inlassablement je continuerai jusqu’au bout le remuement des métaphores dans cette aube mortelle.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Risible espérance

Je devrai me laver un jour de mes origines. Passer quelques océans en solitaire. Ne plus mépriser l’expérience du temps. Et si le soleil n’aura jamais eu raison de mes nuits regrettées, je n’aurai pas baissé la garde. Je serai resté un peu de cet enfant sur l’image jaunie, ce mot empreint d’une illusoire éternité volée aux lèvres du silence. Car on s’effondre et se relève toujours devant ses limites. Aujourd’hui, je veux boire à la santé de tout ce qui vacille. À toute cette détresse qui ne s’éloigne jamais tout à fait. À la vieille fleur mouillé sur le marbre. Il faut apprendre vaille que vaille à contourner quelque impossible. C’est la loi obscure de la risible espérance.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz.

Il s’agit en fait d’une paréidolie captée cet après-midi sur un mur mouillé des allées Jules-Guesde à Toulouse.

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Après vous

J’aurai gardé des hommes la chaleur ancienne de leur astre, une saison qui s’éternisait au soleil, sous les arbres embrassés. Je n’allais nulle part. Comment aurais-je pu vous rejoindre ? Vous m’aurez tout appris. La rose tombée sur le vers mesuré, l’image impossible volée au silence. Vous m’aurez arraché à la peur de l’inéluctable, apaisé de trop d’ignorance. J’aurai fleuri vos tombes dans ma tête, caressé le temps pour qu’il s’éprenne d’une illusoire éternité. Ce soir je vous dois tout. Ce chant profond et si peu entendu, cette beauté entrevue au milieu de mes deuils, toutes mes prisons offertes à vos mains bienveillantes. Vous aurez fait lumière de ma vie, un pont suspendu jusqu’à vos yeux. Aujourd’hui je le sais, je n’étais né que pour rester après vous.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Cœurs célestes

Contempler encore et encore, dans la puissance du jour et le ruissellement de l’âge. Contempler jusqu’à l’usure des sens et entrer dans tous les labyrinthes du monde, traverser toutes les obscurités, se laisser surprendre par toutes les lumières. Chercher l’accord des notes disgracieuses, comprendre ce qui nous retient et rêver dans les yeux immenses du paysage. Je n’aurai jamais assez de patience pour vous rejoindre tous, à la croisée des routes, l’embranchement de nos plus belles mémoires. J’ai tellement perdu de temps, tellement pris de traverses. J’arrive vers vous, lavé de vieilles bourrasques. Je ne vous ai jamais abandonné. J’étais seulement un peu plus lent. En vain je cherchais le pouls de vos cœurs célestes.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Le prix des autres

Celui qui attend s’expose toujours à un chagrin. Il se risque à une déception. Il ne faut compter que sur la permanence de l’univers même si elle est elle-même improbable. Nous n’avons pas de numéro. Nous ne sommes pas des numéros. Nous ne sommes ni des gagnants ni des perdants. Le prix que tu reçois est d’abord le prix de celui qui te le donne. Il existe surtout pour te distinguer de ceux qu’il estime indigne de le recevoir. Être libre, n’est pas accepter sa captivité. Cimenter l’horizon ne préserve jamais de l’infini. Les oiseaux sur la branche ne se comptent pas. Ils sont le nombre.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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L’arbre mortel de la mémoire

Un jour, nous revenons sur notre île, riches d’avoir vendu tous nos poissons les plus rares à la criée. Les lauriers sont tombés dans les eaux profondes. La sauterelle est endormie. Nous avions traversé tant de bourrasques, tant rêvé de ce grand vide. Nous voici désormais sur cette lande sans âge, la patience au corps, les yeux perdus dans le visage. Ce qui nous reste de ce grand mouvement d’avoir vécu, ce sont quelques lèvres d’enfance, des muscles exténués sur la course des grèves, des lumières d’automne et dans le soir l’humus d’une belle mélancolie. Je n’aurai donc jamais grandi. Je serai resté au milieu d’un seul élan, un oiseau solitaire dans un crépuscule effondré. Il n’y avait aucune langue possible. Que la caresse d’une brise sur l’arbre mortel de la mémoire.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Le livre

Il y a le livre qu’on lit parce que quelqu’un nous l’a conseillé. Le livre qu’on lit parce qu’on est tombé dessus par hasard chez le libraire ou dans sa bibliothèque. Celui qu’on lit à cause du titre, de la couverture ou de la quatrième de couve. Il y a le livre qu’on lit parce qu’il faut l’avoir lu. Le livre dont on lit les trente premières pages avant de s’endormir. Le livre sur lequel on s’endort avant la trentième page. Le livre qu’on recommence de lire juste quand on vient de le finir. Le livre qu’on met dix ans à lire. Celui qu’on lit en une seule nuit. Le livre que l’on fréquente, que l’on garde sur soi, sur sa table de nuit. Le livre qu’on emporterait sur une île déserte. Le livre qu’on achète en dix exemplaires pour l’offrir au gens qu’on aime. Le livre qui sert à caler un meuble, qui a les pages qui se détachent. Le livre qui sent bon la vieille encre et le papier un peu moisi. Le livre abîmé, le livre couvert. Le livre qui n’a plus de couverture. Le livre corné. Le livre usé par les lectures. Le livre introuvable. Le livre du bibliophile. Le livre qu’on aurait voulu écrire. Le livre que l’on a jamais lu mais dont tout le monde parle. Le livre qu’on fait semblant d’avoir lu. Le livre dont on attend la sortie avec impatience. Le livre qu’on devrait avoir lu mais qu’on a pas du tout envie de lire. Le livre trop épais, écrit trop petit, sans illustration. Le livre de poche. Le livre qui reste ouvert quand on le pose. Le livre surligné au Stabylo. Le livre que l’on perd et qui nous lit, nous lie. Le livre dont on saute des pages. Que l’on commence par la fin. Qu’on lit au hasard des pages. En diagonale. Qui nous tombe des mains. Il y a le livre que l’on se passe de main en main. Le livre que l’on livre. Le livre ivre. Sur tablette. Sur la tablette. Qu’on lit aux toilettes. Et puis il y a le livre qui a changé notre vie. Le grand livre de sa vie. Le livre des morts. Le livre infini. Le livre qu’on a envie de lire. Le livre qui nous délivrera peut-être un jour de tous les livres. Quand on aura cessé de lire. Cesser de cumuler les livres du savoir. Qu’on empile, qu’on classe, qu’on déclasse, qu’on oublie, qu’on retrouve. Le livre dont on n’aura plus besoin pour apprendre à mourir. À vivre et à aimer. Le livre enfin inutile.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

Le livre que j’ai choisi de vous photographier est L’arc-en-ciel de la gravité de Thomas Pynchon, l’un des plus grands écrivains américains du XXème siècle. Cela fait 12 ans que j’essaie de le lire. Je ne désespère toujours pas d’y arriver un jour…

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Moment d’égarement

Des oiseaux sont près de moi. Je suis derrière l’église, le corps barbouillé de cendre. Il va bientôt pleuvoir. À quoi ça sert de parler quand personne n’écoute ? J’irai boire un jour à la santé du silence. C’est d’un vieux charme que tombe de ses branches un testament. Mais ses mots se sont effacés. À quoi sert la rue si elle est déserte ? J’avais besoin de vous ce soir. De vos larmes et de vos rires. Mais vous êtes si loin. Je reste au milieu de mon incohérence avec les pensées scélérates de ceux qui ne se regardent que dans les miroirs. Demain je vivrai sans faute. C’est promis. J’aurai cessé d’agiter les chardons d’une sombre mélancolie sans vous. J’aurai trouvé enfin le point de délivrance.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Air connu

Aujourd’hui j’ai décidé de me désaccorder par principe aux participes. Parce que j’ai la langue pâteuse de trop de jours sans silence. L’haleine chargée par l’humus de trop de rhétorique. Je me prénomme, m’impersonnalise. Je me métaphore à l’aveugle, me surligne à l’adverbe. J’ai l’œuvre au beurre noir. Des balafres aux figures du discours. La prosodie qui me joue des jonquilles. Ne me demandez pas d’être clair. Je fonce. Ne me demandez pas à quel titre. Je m’ensquelette du texte. Me désosse de l’adjectivation. Je me verbalise de l’en-tête. Me formalise du fond. Tous les jours, que voulez-vous que je vous dise ? Je n’en finis pas de donner ma langue au chant. Et vous savez-quoi ? J’aime ça. Je ne peux pas faire autrement.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Quelle époque !

Ce matin je regarde par l’orifice de l’hiver. J’y vois de nombreux mais faibles alliés. Je longe quelques tombeaux de vieux aimés. Si vous saviez comme il m’est difficile de me concentrer sur l’expression de la joie du monde. D’abord parce qu’il y a beaucoup trop de brouillard autour de moi et je ne suis pas sûr que son opacité ne me cache autre chose. Ensuite parce que j’ai moins de clefs dans ma poche que de serrures à ouvrir. En plus, non seulement je parle dans une langue minoritairement parlée sur la planète, mais ceux qui sont susceptibles de la comprendre ne la saisissent pas toujours dans ce que je prétends exprimer. Quelle époque !

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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La patate chaude de l’espérance

On avance avec sa vie dans les bras comme un enfant que l’on protège contre les puissances de mort. On ne sait où l’on va, de village en village, là où habite un peu de notre chaleur animale. On n’essaie de ne pas croire aux malédictions, aux récits de ces vieux voyageurs un peu menteurs. On interroge comme on peut les métamorphoses du corps et du cœur, le consentement de l’inéluctable. Et puis on s’efface dans les ruelles, emporté par l’orage de l’âge, au milieu des preuves irréfutables du grand vide, et l’on meurt pour que notre vie ait eu un peu de sens, avant d’avoir transmis à l’autre la patate chaude de l’espérance.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Traverser la forêt

Il ne faut pas accuser le monde, en vouloir à la terre entière. Il ne faut pas juger les hommes, les plonger dans la disgrâce. Ils sont une part de nous, de notre laideur et de notre beauté. Nous avançons dans une forêt, de clairière en clairière. Nous n’avons pour boussole que le soleil qui disparaît de temps en temps dans les hautes frondaisons. Nous ne déchiffrons jamais tout à fait le cri des chouettes, la trace au sol des hordes sauvages. Nous sommes faits de désirs et de sacrifices, de chant et de silence. Nous faisons naître et nous tuons. Nous portons tous en nous la joie douloureuse du temps qui passe.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Des paroles et des actes

Ce matin j’ai écrit dans mon petit carnet : « Rebondir en soi pour se projeter plus loin. Être singulier ne veut pas dire être original. Ne pas mépriser les leçons qu’on me donne. Suivre mon chemin en tenant compte du fossé. Écouter attentivement les autres et revisiter régulièrement ses certitudes. » Et puis je l’ai remis dans ma poche. Je savais déjà tout cela avant de l’écrire mais j’avais besoin de le formuler encore une fois. De me parler à moi-même. Inlassablement. J’écris des recueils d’abord pour moi. Je me recueille donc. Le plus difficile pour moi est de m’affronter à ce que j’ai écrit.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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La merveille du jour

Je suis debout dans la merveille du jour. Je le vois bien, tout est en train de renaître autour de moi. Tout est à la gloire du printemps, de ces bourgeons qui cherchent violemment une lumière. Je voudrais accorder ma tête à ce diapason. Sortir de ces paralysies sous les gelées blanches, de cet interminable hiver qui n’a pas encore fini son étude. J’ai reçu de lui un prix ce matin. Il est modeste et sans paillette. C’est une phrase à hauteur d’être. Une phrase d’auteur en quelque sorte. Je ne l’écrirai pas. Je veux l’offrir à la grammaire de l’inutile. Au chant qui s’inscrit dans le vieux silence du monde. Car je pèse en ce jour le poids d’un acte qui me comble. Celui de mes fantômes qui retournent à la parole humide des hommes.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Par la fenêtre

Je fais les courses dans le vent du parking. Ce matin j’ai acheté la lumière d’une source, une lavande oubliée par un jardinier et un livre sans fin. Je rangerai tout cela dans ma mémoire en rentrant. Ce soir, je consommerai mes produits en regardant les étoiles par la fenêtre. Je suis omnivore. Avant de m’endormir, je m’éclabousse toujours un peu d’imprévisible. Juste pour que demain ne commence pas exactement comme la veille. C’est une méthode fraîche de vieux consommateur. Depuis quelques semaines, je la renouvelle chaque jour en attendant l’arrivée des premières hirondelles.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Capitaine sans escale

Je ne sais pas où se trouve le monde. Je n’en  connais pas l’endroit exact. Pourtant j’entends le son de sa langue quelque part. J’imagine une sculpture sans forme. Une beauté sans norme. Je vis dans sa chevelure. C’est une œuvre infinie, inconnue de tous. Peu importe celui qui la juge. Peu importe l’abîme qui l’habite. Depuis toujours je transforme ses blessures. Je les transporte sur un bateau dans l’onde de mon âme qui écrit sa trajectoire au fur et à mesure. Et je suis son capitaine qui ne vous avouera jamais sa dernière escale parce qu’il ne la connaît pas. Parce qu’il ne veut pas la connaître. Parce que son œuvre n’est écrite sur aucune carte d’état major. Ce que je sais seulement, c’est qu’elle appartient au lent mouvement des étoiles dans les yeux de ceux qui la croisent quelquefois.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Les quelconques

Dans le parc, je me promène au milieu des quelconques. Ils constituent la part visible de mon humanité et pourtant je ne sais qui ils sont. Ils marchent, rient, rêvent, promènent leurs chiens, s’en vont vers des rendez-vous que j’ignore. Ils ont des trajectoires mystérieuses comme la mienne à la différence que je mets quelques noms sur des étapes, des rencontres, des douleurs, des fulgurances. Parfois les quelconques ne me sont pas hostiles. Je pourrais étreindre leur présence. À d’autres moments, je les hais de toutes mes forces pour leur indifférence qui ressemble un peu à la mienne. Au fond je dois être quelqu’un de quelconque. Un quelconque qui marche lui aussi au milieu du parc.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Les intervalles

Il n’y a pas de silence possible. On a beau se boucher les oreilles, ne pas vouloir entendre, il y a toujours l’acouphène du monde, cette rumeur continue et sidérale qui envahit l’infra basse de notre solitude, un continuum de vent, de vagues incessantes, de murmure dans les blés verts, une invasion sonore lancinante qui malgré nous nous connecte au cosmos. Il n’y a pas de silence possible de même qu’il n’y a pas de parole en continu. Nous avançons dans leur discontinuité, leur désordre sans origine, une obscurité de sens que l’on doit admettre par lassitude au nom d’une contingence discutable. Ainsi, vivants, on ne peut pas se taire tout à fait mais on ne peut pas se raconter complètement non plus. Contraint à hésiter entre l’évidence du décompte et la force du chant, on ne peut s’abriter sous aucun soleil. Comme on peut, on apprend à s’habituer aux intervalles.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Aquarium

Je vous quitte parfois. Je ne m’enfuis pas. Je préfère seulement l’averse à la controverse. Elle me lave de mes doutes et du mal de tout ce que je ne sais pas. Je n’aime pas vous résumer, chercher vos mots-clefs, vous commenter. Je vous vois quelquefois derrière vous, dans votre belle solitude. Vous dansez entre les mots d’une beauté qui vous échappe. Je le sais, ce n’est pas très convenable de vous abandonner à vos raisonnements. Je guette la chute du funambule sous la corde. Elle n’arrive jamais vraiment. Je ne suis pas très fier de moi. C’est alors seulement que je me souviens que nous sommes tous dans le même aquarium et que l’on ne tombe jamais. On boit seulement ensemble la même eau liante.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Dans la métaphore du monde

 

Je vis dans la métaphore continue du monde, dans une invocation des doux contraires, une imagerie sans contrainte, en mouvement. Chaque jour, je remonte le fleuve pour fraterniser avec des forces tragiques. Je prends mon temps pour définir les choses. Je décompose plus que je ne compose. Chaque jour, je me dissous un peu plus dans la connaissance infinie des hommes. Je n’ai pas de science. Je n’ai que ce qui me reste à faire. Un essai sur le chant chaque fois recommencé, la possibilité d’une cohérence inavouable et imprécise. Je cherche des constantes à un paysage que je n’ai pourtant jamais vu. Le plus souple et le plus léger possible.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Les lumières du couloir

Demain ne devrait jamais exister. C’est une invention faite pour ceux qui croient encore en l’espérance humaine. Demain est un fantasme de vivant. C’est une machine à pauvres pour supporter l’injustice et la misère. Demain évite toujours les conséquences de l’après coup. Il faut penser et construire maintenant. De l’intérieur même du temps. Du noyau de nos actes. De la robe du soir. De la plume solide. L’aube s’est arrêtée un jour en nous. Elle ne nous a jamais plus quitté. Elle est notre locataire sans bail. La minuterie coincée dans l’escalier. Jusqu’à l’extinction définitive des feux dans le couloir.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Le portrait

portrait retouché

Je passe ma vie à dessiner le même visage sans savoir qui c’est. Je commence par les yeux, de grands yeux clairs que j’assombris progressivement. Une sorte d’hybride androgyne. Pendant longtemps je l’ai dessiné partout. Aujourd’hui, je le détruis presque aussitôt après l’avoir réalisé. Comme si sa conception me paraissait désormais impossible. Son obsédante présence disparaît un peu plus à chaque fois. Il se passe la même chose lorsque j’écris. La quête un peu vaine d’un visage en perpétuel mouvement qui peu à peu s’efface. L’impression de dire toujours la même chose de façon différente. Aujourd’hui j’accepte cela. Les synonymes n’existent pas. Un mot n’a pas son équivalent. Il en va de même pour le trait.

Bruno Ruiz, 2020
Portrait, Bruno Ruiz

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Le moment venu

Quelle tête ferai-je le moment venu ? Garderai-je la bouche ouverte, les yeux fermés ? aurai-les doigts crispés, le corps sur le côté ? deviendrai-je vite froid ? me laissera-t-on longtemps dans cette position inconfortable et un peu ridicule ? que pensera-t-on de la longueur de mes ongles d’orteils que je n’aurai pas eu le temps de couper ? et mes cheveux ? mes cheveux seront-ils bien arrangés ou en désordre ? Et dans ma tête ? que se passera-t-il dans ma tête pour que je demeure aussi immobile ? Je n’espère qu’une chose : avoir vraiment tout oublié. Qu’il ne reste rien de vivant dans ce corps désormais inutile. Que tout soit prêt à se consumer pour disparaître. Qu’il ne reste de moi vraiment plus rien de corporel. La raison tout à fait vide. Je ne demande pas grand chose. Je ne veux être que cette petite somme d’images lumineuses et dansantes dans les yeux apaisés de ceux qui m’auront aimé. Seulement un peu de leur mémoire provisoire et joyeuse avant de tomber tout à fait dans l’oubli du monde.

 

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Disparition

Un jour la pluie cesse de tomber. Tu n’as plus de compte à rendre à personne. Tu entres dans un silence léger, imprévisible. Tu as rangé soigneusement tes critères de valeur sur les plus hautes étagères. Tu le sais, ils ne serviront plus à personne. Tu prends la première rue venue. Tu te sens déchargé du monde. Seul tes pas peuvent faire encore loi. Ils s’en vont dans la ferveur vers un royaume dont le seul maître est le désordre. Le museau humide, tu assistes sans peur aux métamorphoses du temps, reniflant une langue de veille qui aura su digérer les reliefs de tes mots. À jamais seul, tu peux assister enfin à ta première disparition.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Ce qui n’est pas

Faut-il sortir de soi pour rejoindre le chant de l’univers, se dissoudre dans la foule ? Comment y arriver ? Où s’en va le passé lorsqu’il est oublié, ces photos sans légende, ces visages que personne ne peut plus  identifier ? J’avance dans le silence, la contemplation des énigmes. J’essaie tout les jours de trouver ma place au milieu du grand récit. Comment corriger vraiment ses fautes, se relire sous les ratures ? Ce matin, je me suis brûlé les doigts sur l’ampoule. Quelque chose retentit au loin. Ce sont les cloches lointaines et désaccordées d’un clocher. Comment rejoindre ce qui n’est pas ?

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Il fait beau

Qu’ai-je fait depuis que je suis né ? J’aurai longé seulement quelques clameurs, envoyé des poignées de messages incompréhensibles à des gens que je ne rencontrerai jamais. Je n’ai jamais eu vraiment l’âge que je faisais. J’aime par réflexe plus que par raison. Célébrer me rend heureux. J’aurai œuvré à devenir plus qu’à être. Je regardais les visages derrière moi. Ils absorbaient ma mémoire fausse d’enfant triste. J’aurais sans doute dû prendre plus de temps pour fraterniser avec les oiseaux silencieux. Mais il n’est pas trop tard. Me voici dans l’instant apaisé avec encore le plaisir indicible de l’élan face à mes obstacles choisis. Que vous dire de plus. J’ai décidé ce matin qu’il faisait beau.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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L’aurore

Nous descendrons de la nuit somptueuse et nous regarderons les fleurs dans le ravin. Nous aurons enfin pactisé avec le vertige de vivre et n’aurons plus besoin d’affronter le livre. Nous prononcerons notre dernier mot dans un murmure, sans attendre la réponse à l’énigme. Il y aura une brise très douce sur le promontoire. Des oiseaux blancs feront cortège dans l’azur. Alors nous laisserons derrière nous le jugement des hommes et notre corps et notre âme disparaitront à jamais dans l’abstraction de l’horizon. Quant à moi ce matin, j’avance encore entre des taches d’invisibles mystères, retournant des images dans tous les sens pour qu’elles s’emboîtent dans le puzzle improbable d’une aurore qui s’éternise.

Bruno Ruiz, 2020
Photo Bruno Ruiz

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Détruire pour reconstruire

J’aime le dispersif des images. Le fragmentaire qui laisse de la place à l’interprétation sans l’accabler d’un sens univoque. La dialectique n’est qu’une façon de raisonner. Il y en a d’autres. Il y aura toujours un espace non comblé entre les mots. La raison est comme les hommes. Elle est faite de tout le réel. Il y a toujours un rideau derrière le rideau des choses. Ce matin, j’ai encore posé ma tête je ne sais où. Je l’ai retrouvé sur la terrasse, sous le soleil timide de janvier. Elle avait passé sa nuit à remuer des vers pendant que je dormais. Des images dispersées. J’aime la dispersion de mes rêves. Détruire pour reconstruire.

Bruno Ruiz, 2020
Photo Bruno Ruiz

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Oxymores

Il faut chercher l’ombre dans le tableau, les lumières de la nuit, la beauté imprévisible du cloaque, la déchirure de l’immaculé. Il faut chercher la lâcheté des héros et l’héroïsme des lâches, la fragilité des puissants et la lueur d’humanité dans les yeux des tortionnaires. Il faut imaginer le mouvement des statues et fraterniser avec la solitude du troupeau, apprécier le courage des timides et entendre le cri des silencieux. Il faut voir ce qui nous rend aveugle, écouter l’inacceptable, avouer l’inavouable. Mais jamais, non jamais, il ne nous faut pardonner l’impardonnable.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Poème

Poème. Si dérisoire. Si secret. Si complexe. Si illisible. Poème au milieu des lecteurs. Invisible aux passants. Ne s’adressant qu’à la vapeur du sens. Avec des mots qui ont soif. Faim d’exactitude et d’espace. Poème qui ne peut se remplacer par rien d’autre que par lui-même. Poème d’un sang abstrait. D’un arrière-monde de la langue. Clou planté dans l’air. Lame d’éther. Qui incise l’eau et abreuve le feu. Poème de l’épouvante lancinante. Sans compromis avec l’inexorable chute. Poème qui accomplit les ordres du silence. Sensible à la chair des musiques et la danse des corps, les voix mortelles. Poèmes aux rythmes cardiaques et aux arythmies du hasard. À la tension tenace des astres. Image des grands mélanges. Poème perdu entre la logorrhée de la haute langue et le sabir de l’innommé.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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L’ouvert

Comme l’oiseau le fait au crépuscule, il faut accepter son propre silence. Se délivrer de ce que l’on ne comprendra jamais. Rester sensible à sa conscience, sa conscience d’animal collectif. Un soleil est là, derrière le monde. C’est lui qui nous réchauffe des absents. Il n’y a pas de raison de conclure ni d’avoir peur de se perdre. Il n’y a aucun sacrifice à aimer. A force d’essayer, on accède un jour à l’Ouvert. À ce lieu où plus rien n’est contradictoire. Un simple désordre composé de juxtapositions, comme celles d’un seul arbre sur lequel pousseraient tous les fruits du verger. Aucun dépassement n’est utile. Il appartient simplement à chacun de participer à la peinture universelle de l’univers.

Bruno Ruiz, 2020
Photo, Bruno Ruiz

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Un homme heureux

Il y aura toujours un éclat dans l’émail de l’absolu. Un cirque au milieu du cortège. J’ai toujours senti en moi le souffle d’une autre présence mais ne me parlez surtout pas de Dieu. Je le laisse à ceux qui savent. Il n’est qu’un parfum venu de ma plus vieille enfance. Pour le trouver, je cherchais à pénétrer dans une villa au volets clos. Il faisait doux. J’entendais le crissement de la plume d’un écrivain et son sang glissait sur la page comme une encre. Je n’ai jamais pu tolérer tout ce qui était caché, tout ce que l’on me cachait. Entre les deux paysages d’hier et d’aujourd’hui, je cherche les sept erreurs sans jamais les trouver toutes. J’écris dans une bouche fermée. Je vieillis dans une fissure de ma tête, entre les mouches vertes, une vie blanche, fragile, plantée parmi des chênes sans âge. Je vieillis vers la voix inutile d’un oubli. Je ne fuis pas. J’ai toujours vécu dans l’ailleurs de l’ici. Ce n’est pas la mort qui y changera quelque chose. Vous allez rire, je suis un homme heureux.

Bruno Ruiz, Le fini commençant, (extrait) 2019
Photo, Bruno Ruiz

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Au bout du couloir

Ce qu’il y a au bout du couloir ressemble à cette tiédeur blanche mais nous, nous y demeurons dans l’ombre depuis toujours. C’est elle qui oriente les couleurs de nos choix. Elle invente une chambrée acceptable dans laquelle nous nous reposons de tous nos désirs inassouvis. Et je m’assoie près d’elle au milieu des bombes et des bouquets de roses rouges. Je sanglote entre deux éclats de rire. Je fais le vivant comme d’autres font le mort. Mais je ne m’agenouille jamais. De là où je suis, je vois passer les hirondelles. Je me sens scellé au sol mais confiant en l’azur. Ce qu’il y a au bout du couloir ne m’attend pas vraiment. C’est une présence au milieu de mon grand sommeil que je rejoindrai lorsque ma nuit s’arrêtera d’être blanche.

 

 

Bruno Ruiz, 2019
Photo, Bruno Ruiz

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Le boulier


Il faut danser sur les clous de la rue, valser au milieu de l’illisible, dans les jardins secrets de l’inévitable vieillesse. Il faut peindre sur les murs gris le grand mystère de la jeunesse mortelle, fleurir les orchestres qui se sont tus, refaire son lit comme on redessine la nuit. Il faut contempler le monde qui court dans la cohue des ferveurs, embrasser la bouche des métros. Le cœur léger, il faut aussi s’éloigner, sans remord, loin des lustres. Si peu est à nous en ce monde. Je fais ma lessive au milieu des mésanges qui boivent. Ma vie est un projet dans le vent d’hiver. Sorti de l’huile de mes torpeurs, je marche désormais d’un pas alerte vers le boulier, l’immense boulier qui ne sait plus très bien ce qu’il compte.

 

 

Bruno Ruiz, 2019

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Notre siècle

Je dois me reconnaître en ce siècle. Je ne vivrai pas dans un autre. Mais que dois-je faire de ma colère lorsque je me lève le matin ? Je cherche autour de moi de nouveaux bâtisseurs, une espérance sans guerre, très lente, qui ne sait pas bien où elle va. Ô mes frères humiliés, quand enterrerons-nous les beaux fantômes de notre vie ? Quand en aurons-nous vraiment assez de cette vieille soupe froide que l’on nous déverse chaque jour sur la tête ? J’entrevois chaque fois quelques silhouettes qui se lèvent au milieu des débris. Ce sont quelquefois des enfants. Tout va bien. Que grandissent leurs mains agiles et ferventes sur les chantiers abandonnés. Et pour que notre vie ait servi à quelque chose, qu’il leur reste encore un peu de notre mémoire.

 

 

Bruno Ruiz, 2019
Photo, Bruno Ruiz

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Chanter tout bas

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Il faut chanter tout bas. Rien que pour ce quelque chose entre nous et les étoiles. Quelque chose qui descend de l’ossature invisible du temps. Quelque chose qui veille en nous comme un gardien de notre silence. Il faut chanter dans l’oreille de celui qui se tait. Sans en vouloir au bruit, sans chercher à habiter tout l’espace. Chanter comme on murmure devant une porte qui ne s’ouvrira jamais. Qui fait écho à une montagne qu’on a plus la force de franchir. Chanter tout bas pour se convaincre qu’on n’est pas tout à fait seul dans l’hiver qui s’éternise. Chanter comme on peindrait une chanson sans parole. Sur une falaise qui tarde un peu à s’effondrer. Chanter en se disant qu’il ne sera jamais trop tard quoi qu’il arrive.

 

 

Bruno Ruiz, 2019
Photo, Bruno Ruiz.

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Dehors

Rien n’est immense ce matin. La pluie est sur le mur. Le théâtre est fermé. Les rêves sont maigres. Le soleil interdit. Je voudrais être ivre du désastre de ces chutes interminables mais je n’y arrive pas. Je marche dans un automne périmé. C’est une sorte d’entreprise verte qui a fermé. Une pitié d’écureuil dans les branches. Dans les serres là-bas, tout sommeille sous des lampes artificielles. Rien ne couve au Museum. Un chien hurle au loin. Je ne compte plus les coups au clocher de Saint-Exupère. Le ciel s’obstine à trouver de nouvelles ténèbres. Ça frissonne sous les laines. Les passants se précipitent vers une vie imperméable. C’est l’hiver me direz-vous. C’est normal. Mais pourquoi suis-je encore dehors par ce temps ?

 

 

Bruno Ruiz, 2019
Photo, Bruno Ruiz

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Chercher l’été

Là-bas un fruit tombe dans l’herbe. Un papillon respire dans l’écrasante lumière de midi. Sur le vieux mur bouillant, la pierre accueille le lézard. Et moi je suis l’ami des blés immobiles, cette suffocante patience du jour. Se peut-il qu’il existe un souffle d’air avant l’ascension de la colline ? Voyez comme je suis aveugle. J’entends des frelons dans ma tête. Du sang sèche en moi. Comme il est lourd l’été vu d’ici ! Non je ne gravirai pas le chemin. Au fond, j’attendais trop des verticales. Sous l’azur, il faut rester humble. Surtout quand l’hiver nous endort de tous ses mensonges. Je m’obstine à un rêve qui ne réchauffe pas mes pieds glacés au fond du lit. Soyez indulgent avec moi. Je faisais juste semblant d’être en juillet.

 

 

Bruno Ruiz, 2019
Photo, Bruno Ruiz

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L’oreille

Je vis au centre d’un monde mélangé entre des dieux mourants et le temps qui nous dévore. Je cherche une fête au fond du silence. Je ne compte plus les blessures des hommes. J’avance bouche ouverte dans la charge des mots. N’abandonnez pas. Soyez de ceux qui ouvrent leurs bras sur les seuils. Préservez les graines pour des jours plus sauvages. Suivez votre ligne blanche tracée dans l’aube. Ce qui retentit en vous n’a pas de prix. C’est une symphonie au bord de la falaise. Et je l’écoute avec vous avant l’émeute de la dernière vieillesse. Je l’écoute d’une oreille. Celle qui impose sa claire mélodie quand je m’endors serein de n’avoir plus rien à attendre.

 

 

Bruno Ruiz, 2019

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Classé dans 2019, Les infinis provisoires

L’ici

Si je n’écris pas dans mon centre de gravité, je perds l’équilibre dans l’inutile. Je sombre dans des périphéries littéraires, fictionnelles. J’ai besoin d’interroger l’ici de face. Sans utiliser forcément des batteries de mots nouveaux mais leur cherchant toujours un ordre singulier, décalé, renouvelé. Je ne cherche pas l’originalité mais l’os d’une exactitude. Grave et le plus léger possible. Je ne me rends compte du poème que lorsqu’il est écrit, qu’il s’éloigne de moi. C’est à ce moment seulement que je peux en envisager son lecteur bienveillant. Car c’est toujours comme cela que je veux l’imaginer. Critique mais bienveillant. Je n’écris donc pas pour tout le monde. J’écris pour moi d’abord. Sous le regard lisant d’un univers commun à quelques solitudes.

 

 

Bruno Ruiz, 2019
Photo, Bruno Ruiz

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