Archives de Catégorie: 2020

La rue froissée

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Je rêve à perdre haleine. Je réussis même à ouvrir les yeux sous mes paupières. Je chemine à l’arrêt. J’arrose à l’eau ma flore intestinale. Je mets en terre des pots de fleurs, manière de leur rendre la liberté. Le temps est d’une incroyable élasticité. Les avions sont au sol. Finies les pistes blanches dans le ciel. Il faut tout réécrire. Même nos promesses les plus belles. Je suis au centre d’une étoile de mer. Une fois de plus, la nuit va me glisser entre les doigts. Une nuit froissée. Comme la mémoire d’une rue ancienne. Je n’ai jamais eu les mains tout à fait propres. Chaque jour me crible de patience. Que serais-je sans toi ô ma langue bien aimée ? Peut-être un drôle de silence roulant comme une ronce sur l’avenue presque déserte.

Bruno Ruiz, 2020
Peinture, Richard Conte, La rue, peinture froissée, 1978

Retrouve l’œuvre magistrale et protéiforme de mon ami d’enfance Richard Conte avec qui, pour la petite histoire, j’ai écrit mes premières chansons au début des années 1970.

http://www.richardconte.fr/

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On n’a rien fait de mal

On n’a rien fait de mal. On était juste assis devant le monde. On dormait juste le temps qu’il faut. On aimait le mouvement des astres. On n’a rien fait de mal. On achetait des légumes au milieu de la foule. Le soleil était partout. On avait les poumons pleins d’air, de cet air qui sentait le géranium et le romarin. On ignorait presque les portes et les fenêtres. On regardait trembler la lumière dans les arbres. On courrait. On courrait à l’heure du printemps, loin de notre maison. On ne faisait le procès de personne. On ne se plaignait que de la couleur changeante du ciel, du va-et-vient des voitures sur l’allée. On ne faisait que nous étreindre. On n’a rien fait de mal. Sur le pont d’Avignon, on embrassait qui on voulait…

Bruno Ruiz, 2020

Photo, Jean-Michel Priaux, Pont d’Avignon.

Voir les autres magnifiques photos de Jean-Michel Priaux ici, https://www.flickr.com/photos/jimpix/

 

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La table des patiences

Tu n’es fort que parce que tu es vulnérable. Un diamant est en toi. Une sève dérivante. Je te parle depuis un paysage lointain au milieu de la fable. Nous ne choisissons jamais vraiment l’heure de nos rendez-vous. Ce sont des oiseaux silencieux qui se posent sur ta fenêtre. Ils viennent te chanter la beauté des mains qui s’affairent pour que respire l’humaine danse des hommes. Et nous avançons ensemble dans un vent sauvage, meurtris et debout avec tant de glaise et d’erreurs sur les épaules. Nous n’aurons pas oublié les yeux des absents. Nous n’aurons pas perdu de vue l’horizon. Nous aurons simplement penché autrement notre tête sur la table des patiences.

Bruno Ruiz, 2020
Dessin de Claude Barrère, Roselière, 2006

Voir les extraordinaires dessins de mon ami Claude Barrère à la Galerie 21 https://galerie21-toulouse.fr/empathie-ressenti-de-linterieur-le-super-pouvoir-de-lamour/

Claude Barrère est également poète.

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Les cordes

En ce moment, il pleut des cordes sur nos vies. Mais ces cordes ne sont pas faites pour nous pendre. Ce sont des cordes d’instrument. Elles sont faites pour nous hisser au sommet de notre montagne imaginée. Pour rassembler nos idées d’inaccessibles. Pour passer d’une rive à l’autre sans être pris par les courants. Pour tenir l’arbuste battu des vents, rassembler le bois flotté, lier les fagots qui nous réchauffent. Les cordes sont nos outils de liaison. Pas de lésions. Elle sont là pour nous évader. Pas pour nous entraver. En ces temps de miséricorde, les cordes doivent être le liant de toutes nos discordes.

Bruno Ruiz, 2020
Peinture, Picasso, Jeune fille à la mandoline, 1910

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Les leçons de la dure patience

Aujourd’hui tombe en moi comme une goutte d’eau dans l’évier. Un temps inutile, immobile. Dehors est une splendeur interdite. Il semble qu’on ricane sur les branches. On se demande bien pour qui les bourgeons s’ingénient à devenir fleurs s’il n’y a personne pour les admirer. J’ai l’impression d’avoir lu tous les livres. Le téléphone reste muet. Je rêve d’une fantaisie céleste qui se fait attendre mais c’est une tragédie funeste qui se joue dans ma radio. Des nuages lentement passent sur la maison. L’herbe folle n’est pas coupée. Je rouille assis. Un feu est pourtant en moi. Je rejoindrai les autres après m’être exercé jusqu’au bout aux leçons de la dure patience.

Bruno Ruiz, 2020
Peinture, Michel Fourcade, Tadoussac.

Découvrez l’œuvre de mon ami Michel Fourcade https://michel-fourcade.com/index.html
C’est à lui que je dois la peinture de mon portrait sur mon premier disque en 1980.

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Répondre au silence

Je suis assis à ma fenêtre et j’imagine la grande ville déserte. D’ici, je ne peux pas apercevoir vraiment le véritable et long réveil du monde. Son interminable banquise. À perte de vue, les plaines sont abandonnées. Les jardins fleuris. J’imagine une femme ouvrant sa main sur un vieux chemin de campagne. Elle précipite le temps dans la haie qui bruit d’oiseaux. J’espère quelque achèvement d’averses. De nouvelles images sereines. Je me confonds au jour. Me livre à l’œuvre. M’infiltre de patience. J’espère le retour d’une incandescence printanière partagée. J’essaie de répondre au silence. Je respire. Je sais désormais que je respire encore.

Bruno Ruiz, 2020
Peinture, Marcel Duchamp, Homme assis près de la fenêtre, 1907

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Ce qui m’habite

Ce qui m’habite aujourd’hui je le dois à tant de héros sans nom, de fleuves souterrains, d’Espagnes jamais advenues. Je le dois à tant de forêts magiques, de chansons sans importance, de sables foulées. C’est une mémoire inespérée, une peinture jamais finie, le séisme d’un poème. C’est une laisse abandonnée, celle d’un chien à jamais reconnaissant. C’est un visage embrassé sous la lune, une maison céleste au milieu des acacias. Un manège emportant des vieillards sur des chevaux de bois, des labyrinthes qui s’effacent. Ce qui m’habite aujourd’hui, c’est la promesse d’une rencontre, le geste d’un semeur, la conscience d’un mort. C’est une vie qui me précède et cette main que je tends pour la dernière ronde. C’est presque rien au fond et c’est le monde entier. L’héritage incessible des hommes. Un coquelicot tombé par hasard sur le linceul de ce vieux monde qui s’écroule.

Bruno Ruiz, 2020
Peinture, Francis Bacon, Study for Figure V, 1956 oil on canvas 60 x 46-1/2 Berkeley Art Museum

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