Le serpent et les larmes

J’entrais dans les livres par l’encre avant d’y entrer par l’histoire. Je ne cédais jamais rien au désordre des phrases. Il y avait les lumières de la lune et celles des terrasses. Je regardais couler les blessures de Roderick Random dans les soutes et je vomissais sur les pots de fard et les houppettes de poudre de riz. Des mots obscurs se superposaient à l’opacité du soir. Mes doigts s’enfonçaient dans le vieux rêve des hommes. J’emportais avec moi le serpent et les larmes. Gavé de sucre le long des urines des murs, dans un grand délabrement, je m’entravais aux matures des voiliers, dessinant les visages de la misère en l’associant à la violence des trop riches sorciers. J’enfonçais des épées dans l’eau pour atteindre les abysses les plus définitifs. J’avais les doigts meurtris, les lèvres cousues, un onguent dans mes cheveux déjà blancs de sel. J’étais un morceau de ciel mystique, la viande saoulée d’un verbe intérieur, haïssant l’utile du monde. Et je dansais dans l’infini roman qui s’accrochait à mon chandail par les mailles de l’ennui et de la tristesse.

Bruno Ruiz, 2021

Photo : Frontispice de l’édition 1867 de The Adventures of Roderick Random de Tobias Smollett

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