Le bec

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En ce jour qui fête les enfants, je voudrais vous raconter un très vieux souvenir qui est remonté de ma plus petite enfance. Cela se passait dans la cour de l’école maternelle. Je devais avoir quatre ans. Peut-être moins. J’étais avec Catherine, une petite fille de mon âge que j’ai aujourd’hui perdue de vue. Elle était très jolie et je l’aimais comme cela veut dire à cet âge. Elle était lumineuse. Elle avait des yeux bleus très clairs. La tête en l’air, nous regardions tous les deux les rais de soleil qui passaient par les hautes frondaisons des platanes.

Un petit garçon s’approcha de nous. Il était sale. De la morve tombait de son nez. Sous ses cheveux bruns perçaient des yeux noirs, tristes, terribles. Il s’appelait Alain Allard. Par son nom, c’était le premier à marmonner « présent » quand la maîtresse faisait l’appel. C’était aussi sûrement le seul moment dans sa vie où il était le premier. C’était le fameux mauvais élève, celui qui reste à l’écart. Celui avec lequel il ne faut pas être ami. Par la suite, nous nous suivîmes sans nous dire grand chose jusque dans les premières classes du primaire. Ayant quitté la ville je perdis complètement sa trace.

Il était donc là, devant moi, en culotte courte, s’adressant à la belle petite Catherine. D’une main il se grattait la braguette, de l’autre il tendait entre ses doigts aux ongles noirs une feuille vert tendre de fusain qu’il avait arrachée à la haie de la cour de l’école.

– Tu veux bien me mettre cette feuille dans mon bec ? demanda-t-il à Catherine en reniflant et en se grattant toujours.

Pour que vous compreniez bien mon histoire, il faut que vous sachiez que lorsque ma tante faisait ma toilette dans une grande bassine, elle appelait mon tout petit pénis « le bec ». Se toucher « le bec », grondait-elle, était quelque chose qu’il ne fallait jamais faire.

Alain Allard était là, la main tendue avec sa feuille de fusain vers Catherine qui le regardait. Elle le regardait avec un regard qui exprimait un grand dégoût.
Je ne disais rien.
Je n’aurai pas voulu être à la place d’Alain Allard.

Soixante années se sont écoulées.
Je suis à présent à la fenêtre de ma cuisine.
Je regarde les oiseaux sur la terrasse.
Une petite mésange s’est posée sur la rambarde.
Elle fait sa toilette.
Je ne sais pas pourquoi je repense à Alain Allard qui se grattait la culotte en tendant sa feuille de fusain à la jolie Catherine.
Pourtant, soudain, tout s’éclaire en moi.
Non, Alain Allard ne parlait pas de son sexe.
Il se prenait pour un oiseau.
Simplement.
Il voulait jouer avec nous.
Il voulait juste que la jolie Catherine soit sa petite maman qui mettrait la feuille de fusain dans le bec de son oisillon.

Pardon Alain.

Mon souvenir veut te réhabiliter ce matin.

Là où tu es aujourd’hui, je suis sûr que tout le monde a bien compris qui tu es. Qui tu es devenu enfin pour de vrai.

Un bel oiseau dans le ciel qui cherche à nourrir lui aussi ses petits.

Avec son bec.

Bruno Ruiz, 2019

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Classé dans 2019, Récits

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