Bruno Ruiz / Avalanches

Je me souviens de ces soirs de tabac blond quand nous jouions au jacquet dans la petite salle à manger de l’hôtel. Tu avais les doigts si longs et les yeux déjà si loin. Tu me gagnais au jeu sans t’apercevoir que l’heure était à jamais contre toi. Des bêtes frôlaient nos jambes sous la table. Que savais-tu alors du désir des grands fauves ? Le soir descendait sur nous comme le manteau noir de l’automne. J’avançais dans le couloir obscur, raclant jusqu’à la mort l’ennui de mes ongles sur les murs. Là-bas, la plus belle fille du monde attendait dans ma tête. Elle était plus fraîche que toi dans la cour d’une école. Sans le savoir elle sentait le sel et l’arbouse. Ainsi en moi la grande mécanique de l’amour se mettait en place pendant que la tienne commençait sa grande dislocation. Tout naissait de mes nouveaux vertiges et toi tu allais mourir seule au fond de tes vingt ans. Aujourd’hui je le sais, il faut donner à boire à l’adolescence pour que jamais elle ne s’efface tout à fait. Jamais le soleil ne se videra dans l’océan tant que la mémoire chantera nos avalanches.

Bruno Ruiz, 2017
Photo : Bruno Ruiz

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