Bruno Ruiz / Le jeune homme invisible

Je me souviens d’un jour, il devait être assez tôt le matin. J’avais les jambes dans l’eau. Je regardais mes pieds dans le sable transfiguré par l’eau verte et presque immobile du Bassin. Je devais avoir douze ans. J’avançais à gué jusqu’aux sables très blonds d’un ban curieusement désert à cette heure. L’air était bleu. J’avais l’impression que je n’appartiendrai jamais qu’à cette transparence. Je m’allongeais lentement pour me fondre à l’onde déjà tiède. Autour de moi, des milliers de petites étoiles scintillaient comme des merveilles. À cet instant, je me dis que c’était peut-être ici, à cet endroit précis, la porte du paradis. Sauf que j’étais bien vivant et que le soleil commençait sérieusement à me brûler le visage. Au fond, j’aurais voulu être mort rien que pour ne plus sentir cette brûlure sur la peau. Mort pour être à jamais cet enfant heureux allongé dans le courant de la marée descendante. Aujourd’hui, je pense souvent à ce jeune homme invisible qui ne savait pas alors ce qu’il deviendrait. Il n’arrive jamais à m’être tout à fait étranger.

Bruno Ruiz, 2017

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