Bruno Ruiz / Les silencieux

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Il existe un monde parallèle, entre les écrans de télévision, de fumée, de propagande, en dehors des sondages, de l’audimat, des représentants politiques, un monde ignoré de tous, que l’on peut apercevoir sur les trottoirs, par les fenêtres des maisons, dans les ascenseurs d’immeubles, l’entrée des usines, les vitrines des bureaux, les parkings de grandes surfaces. On les appelle les invisibles, les oubliés, mais ils sont tous fléchés, tracés, répertoriés, classés, identifiés. Autrefois, ils constituaient la majorité silencieuse. Certains d’entre eux votent, d’autres non. Certains penchent à droite, sont attirés par la gauche, sont au centre, croient en quelque chose ou en rien. On les voit parfois par petits groupes rêver d’un monde qui les contiendrait, les écouterait. Ils échappent à toutes les lumières mais ils constituent le socle d’ombres de l’Histoire en marche. Entre velléité et opiniâtreté, ils poussent lentement le lourd convoi de l’humanité, avec leurs contradictions, leur ignorance, leur conviction, leur foi, leur mauvaise foi, leurs erreurs, leurs grandeurs, leur héroïsme et leur lâcheté. Ils vivent au milieu d’une indifférence aveuglante, se rassemblent parfois parce que la solitude les désespèrent dans des cortèges pour revendiquer, des concerts pour communier, des manifestations pour fraterniser, des églises, des mosquées, des temples pour prier. Je les connais bien pour être de ceux-là. Ce sont mes frères du doute, et quand je ne sais pas trop quoi leur dire, j’ai envie de les serrer bien fort contre moi dans les rues des villes et le brouillard des foules pour rejoindre avec eux la horde des convaincus.

Bruno Ruiz, 2017
Peinture : La foule, Olivier Suire Verley, 1998

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