Bruno Ruiz / Seul et innombrable

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Je me souviens d’une maison toute blanche au bord de la mer. Des genêts bougeaient derrière les brandes et le corps des jeunes filles mourrait de soleil. Mon enfance fut douce et violente comme la musique des vagues, un vol invisible de mouette. Le sel des larmes venait toujours de l’Atlantique. J’embrassais l’ennui sur les lèvres du vent. Des voix disparaissaient parmi les canas et les iris. La vie était claire comme un matin de véranda et je suspendais les ivoires du temps aux lumières échouées dans l’or de l’horizon. Nu, j’étais furieusement nu. Un mort de miel et de pollen. J’avais le désir à la bouche et les poings serrés face à l’irréversible. Et tout ce qui passait, jaillissait pour disparaître à jamais dans un trou de mer impossible, une portée de chatons dans les ailes rouillées d’un Mirage englouti, un congre géant se mouvant dans la légende des abysses. J’étais un mât sans voile immobile sur une cale déserte. Chaque jour m’ensevelissait et je ne le savais pas encore. J’appelais l’univers pour qu’il vienne me délivrer de la torpeur des adultes. J’étais déjà seul et innombrable.

Bruno Ruiz, 2016