Bruno Ruiz / Autrefois

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Autrefois, je ne me relisais jamais. Je criais avant de trouver l’accord. Je ne chantais pas encore. Je cherchais une vie à admettre. J’allais seul dans l’incohérence des choses mortelles. Je n’avais la mesure d’aucune mémoire. J’étais d’abord une blessure innommée. Pour être aimé, j’aurais donné mon armée aux vaincus. Je me taisais dans les mots. J’avais déjà honte de mon corps. La lumière n’éclairait que mon dos. J’allais de guide en guide. Je vivais dans un monde sans moi.
Pourtant, j’avais toujours raison. J’ignorais les sentinelles. Je ne pouvais me borner à marcher. Je courais. J’admirais les grands voyageurs. L’harmonie m’ennuyait, mais je tombais toujours en équilibre. Je fuyais le tout-venant. Dormais à tombeau ouvert. Sans le savoir, je traçais une ligne têtue sur des cartes illisibles. Mes cadavres n’avaient aucun sens. Je sentais partout la mauvaise haleine de la solitude. Je cherchais dans les étoiles mais j’écrivais depuis l’enfer. J’étais l’ennemi du désordre.
Un âne. J’étais un âne. Dans l’illusoire rigueur de l’excès, je gaspillais tous les points de départ. J’étais un âne, persuadé que les prairies ne ressemblaient pas aux prairies. Dans la grande théorie des métamorphoses, mes mots pouvaient mentir : personne n’était là pour m’enfermer dehors. Là-bas, le monde entier obéissait à ses échelles. Moi, je rêvais d’autres géographies. Tout ce que j’écrivais était une attente. Tout pleurait sur moi. Je vivais au chevet de quelque chose qui n’existait pas encore. Perdu entre les obstacles, j’étais toujours à côté de l’autre. De l’incarnation de ce que j’écrivais n’ arrivait pas à naître la moindre incantation.
Je vivais dans le solitude d’une porte. Illisible pour ceux qui entraient, inutile pour ce qui sortaient. Autrefois j’étais invisible.

Bruno Ruiz, 2011
Photomaton : Bruno Ruiz en 1968.

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