Bruno Ruiz / Les yeux fermés

yeux-fermes

J’ai grandi dans la beauté fugitive de matins bleus. Rien ne bougeait pourtant que le scintillement de l’eau. Tout tremblait en moi comme la liqueur des rêves. J’étais un animal marin entre les étoiles dormantes au fond des chenaux, la cabriole sur les algues et l’ombre des goélands.
J’ai dormi dans des chambres tièdes où me visitaient des corps silencieux. J’étais fait de départs et d’ombres blanches sur la mer, en habit de feuillage, entre les violons du vent et les hautbois de l’automne.
Je me souviens d’habits légers de femmes tombant sur des chevilles, de pins des Landes enfouis sous le sable. Des parfums dansaient dans la musique des cheveux des filles, des flammes rouges sur les épaules. Elles avaient le visage salé d’un temps immobile et caressé.
Je fus une église fraîche à midi, une ancre descendant lentement dans l’eau verte, l’horizon lent d’un ennui écarlate.
Ne me demandez pas le prix de tout cela. Il n’existe pas. Il se dépense en moi comme un alcool puissant, me tient dans l’ébloui d’instants qui font de mes vieux jours des milliers de cahiers étranges, un désordre incandescent d’images, un archipel où j’invite chaque soir la dérive des curieux.
Ne me demandez pas l’oubli.
Laissez-moi éloigner mes adieux à chaque fois que je m’endors.

Bruno Ruiz, 2016

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