Jacques Reda / Récitatifs

jacques_reda

« Ecoutez-moi. N’ayez pas peur. Je dois

vous parler à travers quelque chose qui n’a pas de nom dans la langue que j’ai connue,

sinon justement quelque chose, sans étendue, sans profondeur, et qui ne fait jamais obstacle (mais tout s’est affaibli).

Écoutez-moi. N’ayez pas peur. Essayez, si je crie,

de comprendre : celui qui parle

entend sa voix dans sa tête fermée;

or comment je pourrais,

moi qu’on vient de jeter dans l’ouverture et qui suis décousu?

Il reste, vous voyez, encore la possibilité d’un peu de comique, mais vraiment peu:

je voudrais que vous m’écoutiez -sans savoir si je parle.

Aucune certitude. Aucun contrôle. Il me semble que j’articule avec une véhémence grotesque et sans doute inutile -et bientôt la fatigue,

ou ce qu’il faut nommer ainsi pour que vous compreniez.

mais si je parle (admettons que je parle),

m’entendez-vous; et si vous m’entendez,

si cette voix déracinée entre chez vous avec un souffle sous la porte,

n’allez-vous pas être effrayée?

C’est pourquoi je vous dis : n’ayez pas peur, écoutez-moi,

puisque déjà ce n’est presque plus moi qui parle, qui vous appelle

du fond d’une exténuation dont vous n’avez aucune idée,

et n’ayant pour vous que ces mots qui sont ma dernière enveloppe en train de se dissoudre. »

Jacques Réda, extrait de Récitatif (1968)

Publicités