Découvrir la poésie de Anna Frajlich

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Aiguë, la lumière vespérale
me frappe les paupières
elle était autre, la vue des fenêtres
de mon enfance
d’un côté les jardins
déployés à perte de vue
de l’autre l’enfilade de la rue
plantée de tilleuls touffus
leurs cimes en baldaquin
la lumière quelque part au bout
du tunnel, ronde
et prometteuse
ce n’était pas notre ville
prise à d’autres
enfuis dans l’épouvante
de la guerre, laissant leurs biens
enterrés au jardin
ou sous les décombres
ou encore sur la table
dans des verres de cristal
dont le vin rouge
avait giclé
sur les murs
ce n’était pas notre ville
mais elle fleurissait pour nous
lilas et pommiers
dans mille jardins
violettes et muguets
à l’ombre des haies vives
la ville fleurissait au bord de la rivière
gonflée à ras bord
en ville on entendait
des langues variées
boutures transplantées
d’est en ouest
un gars de Vilno fumait
un de Lvov faisait le
baise-main, un autre à mi-voix
continuait à parler allemand
le yiddish des survivants
chantait dans les rues
et déjà sur les rives
le jargon portuaire
poussait comme l’herbe
entre les pierres
c’est cette image-là
qui me reste en mémoire
tantôt sombre puis
débordante de touffeurs estivales
enfumée au printemps et en automne
par les feux de bois
ville de mon enfance prise à autrui
pour que l’enfant d’autrui
grandisse ailleurs.

Anna Frajlich, né en1942 à Kattatałdyk (Pologne)
extrait de Który las, OPiM, London, 1986
traduction en français par Alice-Catherine Carls

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