Découvrir la poésie de Joyce Mansour

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Il suffit de quelques minutes de concentration dans n’importe quelle position pour entendre augmenter les envoûtantes ondulations de ta voix. Je serre les genoux. J’halète. Je sens tes mains, soigneuses tortionnaires sous mes vêtements : je ne suis plus qu’un son clair galvanisé par la foudre. Alternativement victime et bourreau j’étire mon pistil séminal… Je joue. À table, par exemple, chez des amis ou au restaurant, je mastique mollement tout en appuyant mes fesses sur la banquette, et j’imagine ton visage aveugle entre mes cuisses : il monte et descend ainsi qu’une flamme nourrie d’acétylène dans la broussaille sèche de la savane. Sinon je prends part à la conversation, puis, au beau milieu d’une phrase, je pense violemment à ta bouche sur mon sexe aux douces lèvres intérieures et babillages de velours ; je continue à grimacer, à passer le sel, des mots jaillissent de ma bouche comme l’eau de l’immense baleine, mes rires éteignent les bougies ; et les bandelettes de l’hébétude mondaine tombent une à une. Gelée, pour moi seule brille la lune déserte. Je pense à toi comme je respire et, malgré les franges de la nappe à carreaux qui dérobe les genoux à la vue, mon clitoris se montre toujours plus encombrant. Le goût accru de mon pubis envahit toutes les bouches. Ma plaine se soulève et fulmine. Je ne saurais attendre le dessert.
Au salon les meubles s’allongent démesurément dans les perspectives glacées des miroirs ; la fenêtre donne sur la nuit accroupie dans la cour, nuit visqueuse tel un quai de gare. Des coins obscurs, les escaliers en forme d’oreille, des poubelles capitonnées de fromage blanc se pâment sous le lierre comme autant de toiles de Renoir dans la bouche d’un conservateur de musée. Les valets se frôlent en passant, les portes se balancent sur leur gonds bien huilés, les courants d’air respirent fort et la buée colle ma robe sur mes hanches ainsi qu’une cataracte sur le cristallin. La banquette me paraît oblongue, métallique, absurde. Les poils roux du tapis se redressent sous mes talons. Le miroir gobe les danseurs avec un fort bruit de succion. « Soirée merveilleuse » chante les noceurs derrière le paravent. Soirée d’hiver.
J’ôte mes lunettes. Je m’assieds sur un coin de table sans nappe ni falbala : encore un coït impromptu. Funambule, je me cale sur le fil rigide et, pourquoi lutter ? je coule. Vide. Vide. Je pense à toi à tout instant. Je t’appelle. De longs et délicieux orages pétrissent le fil candide. Je voudrais rouler entre tes doigts comme une cigarette, m’enfoncer à grands coups de marteau entre tes dents de Cherokee, tombé à la renverse tel un sycophante en culotte courte, palpiter dans ta gorge tel un sanglot dans un nuage de café. La cloche de montagne que je porte à même le crâne tinte ardemment : son. Jaune comme l’extase.

Joyce Mansour, 1928-1986

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