Yánnis Rítsos / La sonate au clair de lune

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Profonde, profonde, la chute,
profonde, profonde, l’ascension,
la statue aérienne et lourde aux ailes déployées,
profonde, profonde, l’inexorable mansuétude du silence,
lueurs tremblantes sur l’autre rive, comme on oscille
au sommet de sa propre vague,
souffle d’océan. Magnifique, léger,
ce vertige, – fais attention, tu vas tomber. Ne me
regarde pas,
ma nature à moi c’est l’oscillation – le merveilleux
vertige. C’est pourquoi chaque soir
j’ai un peu mal à la tête, des sortes d’étourdissements.

Souvent je cours à la pharmacie d’en face chercher de
l’aspirine,
ou je m’ennuie à nouveau et reste avec mon mal de tête
à entendre au-dedans des murs le bruit creux des
conduites d’eau,
ou je me fais un café, et, toujours distraite,
j’en prépare deux par inadvertance – qui pourrait
boire l’autre ? –
c’est drôle, je le laisse refroidir au bord de la table
ou bien il m’arrive de le boire tout en observant par la
fenêtre l’enseigne verte de la pharmacie
comme le fanal d’un train silencieux qui vient
m’emporter
avec mes fichus, mes souliers gauchis, mon sac noir,
mes poèmes,
sans aucune valise – à quoi bon ?
Laisse-moi venir avec toi.

Ah, tu t’en vas ? Bonne nuit. Non, je ne viendrai pas.
Bonne nuit.
Je ne vais pas tarder à sortir. Merci. Car enfin, il me
faut
sortir de cette maison accablée.
Il me faut voir un peu de la cité, – non, pas la lune –
la cité aux mains calleuses, la cité du salaire,
la cité qui prête serment au nom du pain et de son poing,
la cité qui nous porte tous sur son dos
avec nos mesquineries, nos vices, nos haines,
avec nos ambitions, notre ignorance et notre vieillesse, –
il me faut entendre les grands pas de la cité,
ne plus entendre tes pas
ni les pas de Dieu, ni même les miens. Bonne nuit.

Yánnis Rítsos, final de La sonate au clair de lune,1956

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