Bruno Ruiz / un inédit de 1977

1975

Si demain seulement
Nous sommes quelque part
Sans nous cacher nous-mêmes
D’une autre vie

En cet instant
Croiras-tu me voir ?

Je hais toutes les autres
Plains l’homme que tu as quitté

Ma liberté m’écrase de ta vie possible

Je te cherche encore plus haut
Dans les dunes
Vois l’amour là-bas
Ô toi toujours si belle si intense

Et l’heure se refermait sur le récit oublié de nos jours
S’ouvrait un domaine que l’on ne voyait pas
Je tombais encore devant toi et devant tant d’impatience
Un ciel froid passait à la fenêtre

Très vite en ta présence
Je dévisage mon silence

Aveugle
Comment revenir vers toi

Dans ce bureau s’envole
Le jour blessé

Où iras-tu tout à l’heure ?

Ta mère surveillait les arbres
Sous nos pieds se dessinait un désert sourd
Et tout ce temps passait en-dessous
Dans le souterrain d’autres présences
Ah comme je ne n’aurais pas voulu être demain
Un vieillard déçu !

Oui
J’avance

Je vois
Des couleurs par dizaines
Celles d’autres femmes

Mais où es-tu devant moi ?

Non

Personne ne nous aura bénis

Nos mères mourront sans doute
Au milieu de l’épopée
Elles nous auront abandonnés
Assises
Aux margelles de nos puits

Et moi je n’aurai pas même empoisonné
Tous tes amants
Avec ces mots ignobles que je connais si bien
Je n’aurai pas su abolir leur corps
Ceux que tu auras touchés

J’aurai enveloppé simplement leurs yeux crevés
Dans le linceul de notre histoire

Un jour je le sais
Je reviendrai vers toi
Pour t’annoncer la naissance
D’une colombe fascinante

À ma table encore ce matin
Chassant les restes d’un été imaginaire
Je compte loin de toi
Les chiffres d’une peine sans fond

Qui s’avançait vers moi ?

Regarde
Je parle encore de toi
Me reconnais-tu à tes côtés ?

Je suis le sorcier du Diable gravé dans ton argile
Je tremble dans l’enveloppe sale de mes seuils

Ainsi seras-tu repartie peut-être
Un peu plus meurtrie
Retour ailleurs
Vers une autre musique

De ta grâce il me restera
Splendide et triste
L’oiseau de tes yeux

Et que puis-je faire demain sinon
effacer mes neuf vies anciennes

Ah sans toi je les ai toutes si mal vécues !

Je passerai un jour par le débarcadère
J’évacuerai mes kilos
D’enfance

Un jour je viendrai te retrouver
Fille ouverte en deux sur le sable

Mais qui me touchera en attendant ?

Guignol serai-je ?

Au contraire allez !

Je ne serai que maquillé
En t’attendant

Bruno Ruiz,inédit, mars 1977

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Les commentaires sont fermés.