Bruno Ruiz / à propos du chanteur qui veut réussir

Un taxi mauve

Je pense que pour faire carrière dans la chanson, il faut d’abord avoir du talent. C’est la première condition. Ne soyez pas de mauvaise foi : même le pire chanteur que vous n’aimez pas en possède. Mais cela est loin d’être suffisant. Il faut avant tout qu’il ait l’ambition de réussir. Pour cela il faut impérativement qu’il vienne vivre à Paris ou qu’il s’y rende deux ou trois fois par mois. Car il lui faut une grande disponibilité, une abnégation, une patience à toute épreuve. Il faut qu’il soit de préférence jeune ou aimer le paraître. Beau et élégant (ça aide !) Si la nature n’a pas été généreuse avec lui, alors il lui faut être souriant, désinvolte ou – mieux ! – ténébreux ou révolté. C’est selon l’image qu’il se donnera. Le chanteur qui veut réussir ne doit jamais rechigner au service après-vente. Par exemple, il lui faut aimer courir après les cocktails, faire anti-chambre pendant des heures dans les couloirs des maisons de disques, des nouveaux labels, des radios, provoquer des rencontres utiles, sembler s’intéresser, être intéressé, intéressant, tout en paraissant bien entendu totalement désintéressé. Il lui faut cultiver son entregent, c’est-à-dire savoir  « faire la fête » et rester proche de ceux  qui ont de l’influence pour être vu sur la photo. Il faut aimer se coucher tard, boire beaucoup, flatter les uns, fréquenter les bonnes personnes, les bons partis, caresser les uns dans le sens du poil et ignorer les autres quand ils sont devenus ringards ou has been. Il faut qu’il soit opportuniste, savoir attendre, « coucher » quand cela est nécessaire. Il faut qu’il s’arrange pour être « par hasard » au bon endroit à la bonne heure, chercher à faire des duos avec des chanteurs ou des chanteuses connus, participer aux opérations caritatives (ah les Restos du cœur, le Téléthon…), aux humiliations sélectives (ah la Nouvelle Star, Star AcademyThe Voice, les castings…). Le chanteur qui veut réussir doit être impérativement humble et ambitieux.  Il doit accepter d’être rien avant d’être choisi. Il doit être visible et accessible. Il faut qu’il sache se faire oublier tout en occupant le terrain des médias, présents dans les salons et reconnu lors des premières. Il faut qu’il soit prêt à chanter au pied levé, gratuitement cela va de soi. Il lui faut accepter sans état d’âme de se séparer des gens avec qui il travaillait pourtant depuis des années pour laisser la place à ceux que son producteur lui impose. Au besoin, faire jouer ses appuis, ses relations mondaines. Lâcher des droits d’édition à des gens qui ont un bon carnet d’adresses. Être ambitieux mais surtout, surtout, ne pas se prendre au sérieux. En deux mots, il lui faut être souriant et léger, spirituel et disponible, souple et conciliant, lisse et généreux. Humble en attendant le succès. En conséquence, s’il devient riche et célèbre, il pourra dire – à condition d’avoir la patience de tenir sur la distance et de ne pas trop souffrir d’indigestions de couleuvres –, qu’il a eu beaucoup de chance. Que l’argent et la célébrité étaient vraiment secondaire pour lui. Que c’est vraiment le hasard qui a mis sur sa route des personnes influentes du métier. Que le succès lui est tombé dessus sans qu’il le veuille vraiment et que bon c’est dingue tout ça…

Pour être tout à fait franc, je n’ai jamais été prêt à faire toutes ces concessions. J’ai toujours eu la lâcheté, l’orgueil – et peut-être aussi la peur – d’essuyer une fin de non recevoir par ces fameux décideurs. J’avoue que j’ai toujours refusé d’aller au charbon quand d’autres descendaient à la mine. J’ai toujours voulu être le soldat inconnu qui ne monte jamais sur la ligne de front du grand show-business. J’ai toujours voulu résister à l’arrière. Plus fasciné par Jean Moulin que par le Général Leclerc. On ne se refait pas. C’est ma façon à moi d’avancer. À toutes ces stratégies de réussite, ces velléités carriéristes, j’ai toujours préféré mettre mon énergie à l’écriture d’une œuvre. Cela pourra paraître prétentieux à certains, mais je m’en fous. Je pense au fond que c’est tout le contraire. Par œuvre, j’entends tenter de bâtir une cohérence, me rassembler dans mes égarements pour dessiner un univers original. Construire des récitals, des livres, des disques qui font sens avec ma vie. Faire des expériences sans avoir aucun marchand pour me dicter ce que je dois faire même si je n’ai jamais négligé le caractère commercial de mon métier. J’ai toujours chanté pour gagné ma vie. Pas pour gagner de l’argent. J’ai toujours voulu prendre le temps de me tromper. Pensé qu’il fallait accepter de perdre son temps pour arriver à quelque chose. Rester en harmonie avec les gens avec qui je travaille et ceux qui me font travailler. Cultiver la rigueur, la singularité, l’authenticité, la fidélité. Garder la curiosité aussi. La fraîcheur. Rester à l’écoute de ceux que j’aime, de ma famille, de mes amis. Rester réceptif à ce qui se fait, même si parfois cela me met en colère. Choisir l’humain plutôt que l’argent. Parfois, je ne suis pas sûr d’avoir eu toujours raison, d’y être arrivé, mais plus le temps passe, plus je suis heureux des choix fondamentaux que j’ai faits confusément quand j’avais vingt ou trente ans. Il m’est arrivé de me tromper, de faire fausse route, mais je n’ai jamais trahi ces lignes directrices. Il m’arrive aussi de me battre contre une certaine nostalgie, un vieillissement inacceptable, d’être envahi par le doute, par la maladie du renoncement. Mais je pense alors aux personnes fortes de leur questionnement, de leur engagements, à ceux qui concilient opiniâtreté et fragilité, ceux et celles qui n’ont jamais renoncé, qui ont toujours résisté. Non, je n’aime pas l’aigreur de certains de mes collègues. Nous sommes tous, autant que nous sommes, liés à la fois au déterminisme de notre condition – d’un point de vue social, culturel ou politique –mais aussi libre de nos choix. On ne peut pas justifier ses propres échecs en ne les mettant que sur le compte des autres, de la société ou de ses origines sociales. Il faut s’en prendre quelquefois à nous-même. Je pense qu’il n’y a pas une, mais des réalités et qu’elles s’additionnent, s’annulent, se complètent, se contredisent, s’effacent, s’oublient, nous portent, nous abandonnent, nous font ce que l’on est. J’aurai passer ma vie à creuser un seul puits avec plus ou moins de bonheur et d’entrain et il ne survivra sûrement pas à ma petite éternité humaine, mais ce sera le mien. Au fond, je suis comme tout le monde. La différence, c’est que moi, mon travail, c’est d’écrire et de chanter. Ainsi va ma route. Je n’avance pas vite mais je fais en sorte que mon vélo tienne bien sa gauche. Voilà tout.

Bruno Ruiz, d’après Le miroir et la vitre, 2009.
Bruno Ruiz en 1985 (Photo de presse pour le Printemps de Bourges : Patrick Riou).

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