Vénus Khouri-Ghata / Ils

imgres

Ils flottent à la surface de la mémoire
s’infiltrent dans les murs avec les lunaisons
égorgent l’eau
démantèlent les pendules
Ils escaladent les racines
dévalent la pente des pluies
aspirent les vapeurs des puits
boivent d’un seul trait nos fleuves en crue
Ils enjambent les toits
plient les poutres
réveillent les enfants lovés dans leurs cils
pour leur faire écouter le bruit de leurs phalanges
Ils mangent la chair du jujubier
ligotent les bras du cyprès
et le convertissent en cierge.
Ils volent dans l’air des cimetières
renversent les sépultures
vident leur contenu dans les caniveaux
Ils neigent en flocons immobiles
soufflent en rafales inertes
nous les cueillons sur le rebord des hanches
nous les faisons macérer dans nos sueurs
essorons leurs larmes
les séchons sur des cordes tendues sous terre
Ils harnachent nos nuits
sellent nos rêves
nous enfourchent du côté oublieux du cœur
Ils vont entre écorce et noyer
forcent les portes de novembre
percent l’œil de la lucarne
signent nos miroirs de leurs buées
Ils s’éloignent dans leur corps
se terrent dans leurs chevilles
crient jusqu’à l’aine
besogneux ces morts lorsqu’ils rampent sous les prairies
pour ramasser les noix rejetés par l’été
qu’ils secouent comme hochets d’enfants.

Vénus Khouri-Ghata, extrait du Monologue du mort
Anthologie personnelle paru chez Actes Sud, 1997

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