Bruno Ruiz / Altavoz

Mon père vers 1940

pourquoi aujourd’hui changer de peau puisqu’on ne choisit jamais tout à fait ce que l’on vit lorsque les masques de la guerre repeignent derrière nous le sens de l’illusion dans la véreuse arcachon comment vraiment comprendre celle qui demeure là abandonnée dans sa cuisine parmi les paris-match les mots fléchés de télé-sept-jours avec sa sœur pour quelle retraite nous qui ne sommes jamais partis en vacances car il fallait payer le crédit de la maison avec tous ces étages nous qui sommes tellement honnêtes comment faire à présent puisque la nuit est si longue et qu’il nous faut éteindre se rendormir avec le visage qui colle les doigts qui tremblent sur le drap quelle peur sombrant dans quel alcool lorsque l’obscurité s’étoile au-dessus du cimetière et que l’océan gonflé charrie les virgules de l’éternité le téléphone illisible près de la lampe l’entassement des rides jusqu’à l’écœurement de l’anis l’oisive vieillesse et le glas derrière les tempes qui s’affolent à cause de cette aube lamentable de juin résonnante de nos jours si fidèles à la crispation des mâchoires crachées le temps devenu lent comme une gélule une gerbe ultime dans l’ombre dodelinante qui s’amenuise devant les grandes fleurs de la tapisserie ce corps qui sent déjà la neige carbonique l’irréversible décomposition et la vermine au rendez-vous des pauvres traces puisque la mémoire est plus forte que la terre et qu’il chante une dernière fois la paloma pour les enfants qui se souviennent les yeux désormais plus rouges que le guadalquivir

Bruno Ruiz, extrait de Altavoz, ed. Patrice-Thierry/Ether Vague, 1990

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