Bruno Ruiz / La maison de ma tête

la maison de ma tête

Elle est là, cette maison de ma tête. Je la bâtis chaque jour. Elle est perdue dans la brume. Avec ses plans improbables, ses chambres noires et ses vastes ouvertures. J’aime souvent ceux qui la visite. Je leur ouvre la porte et je les fais entrer par la cuisine. Leur offre le café. Je leur parle de merveilleux souvenirs de grenier mais aussi de blessures dans la cave.
On accède aux étages par des escaliers ahurissants. Là-haut, il y a des pièces de plus en plus nombreuses avec des armoires pleines de masques mystérieux.
Il y a aussi une vaste bibliothèque d’une incohérence affligeante. Mais j’y suis très attaché. Il y a aussi le chauffage central. Jusque dans le garage.
Des fois, je sors trop nu sur la terrasse. J’y prends froid. J’ai peur d’effrayer les enfants qui jouent dans le jardin d’à-côté.
Il n’y a pas de lumière dans toutes les chambres, mais la musique y ruisselle en permanence. Le plus dur à trouver, c’est le silence : il y a toujours quelqu’un pour y ramener sa science…
Dans les salons, j’y fais régulièrement de somptueuses réceptions. Je m’y ruine la santé mais je ne peux pas m’en empêcher. Les invités y sont tellement hypocrites. J’essaie de ne pas trop prendre au sérieux leurs flatteries. Parfois, je me laisse aller, ça fait du bien de croire à tout ce bien que l’on fait peut-être. Ça aide à vivre.
Je sors si rarement qu’il m’a fallu des années pour me rendre compte que j’habite dans une cité pavillonnaire. Il y a tant de maisons près de la mienne. Des maisons qui ne demandent qu’à être visiter elles aussi. A l’heure qu’il est, j’ai renoncé à trouver la sortie de la mienne.
L’autre jour en rentrant chez moi, j’ai constaté que ma demeure s’enfonçait inexorablement dans la terre.
Ça m’a fait un choc.
Mais j’ai fini par m’y habituer.
Il faut dire que la maison témoin a disparu depuis si longtemps…

Bruno Ruiz, La maison de ma tête (extrait), 2000

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