Olivier Rollin / Le météorologue

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Il n’y a pas d’autre épopée des temps modernes (c’est-à-dire des temps déjà passés) que celle de la Révolution, et il n’y a que deux Révolutions universelles, la française et, au vingtième siècle, la russe. Les habitants du vingt et unième siècle oublieront sans doute l’espoir mondial que souleva la révolution d’Octobre 1917, il n’empêche que pour des dizaines de millions d’hommes et de femmes, génération après génération pendant un demi-siècle et sur tous les continents, le communisme fut la promesse extraordinairement présente, vibrante, émouvante, d’une fracture dans l’histoire de l’humanité, de temps nouveaux qu’on appelait de tas de noms niais, l’avenir radieux, les lendemains qui chantent, la jeunesse du monde, le pain et les roses –les noms étaient niais, mais l’espérance ne l’était pas, et moins encore le courage mis au service de cette espérance –, et que la Russie soviétique parut à ces foules-là le lieu où le grand bouleversement prenait son origine, la forteresse des damnés de la terre. Il est étonnant de constater à quelle vitesse s’effacent les grandes vagues qui, un temps, soulèvent l’histoire du monde. Le souvenir de cette ardente attente est presque perdu, mais pour des générations comme celle à laquelle j’appartiens, dont «la Révolution » a pu encore être l’horizon, de plus en plus brouillé à vrai dire, l’idéal répété peut-être comme une leçon mal apprise plutôt que retrempé au feu de l’expérience, il est impossible de ne pas voir sous le pays déprimant d’aujourd’hui l’ancien foyer de cette espérance mondiale, mais surtout la tombe immense où elle fut bientôt enterrée. «Qui dira ce que l’URSS a été pour nous? » écrivait Gide, qui n’était certes pas un damné de la terre mais un de ces intellectuels, nombreux chez nous surtout, qui furent un moment contaminés par ce grand enthousiasme. «Plus qu’une patrie d’élection : un exemple, un guide. Ce que nous rêvions, que nous osions à peine espérer mais à quoi tendaient nos volontés, nos forces, avait eu lieu là-bas. Il était donc une terre où l’utopie était en passe de devenir réalité.» C’est écrit en 1936, et Gide était en train d’en revenir, de l’URSS, dans tous les sens du terme.

Ce «tropisme russe» n’est donc bien sûr pas une attraction purement géographique, une espèce d’aspiration par l’espace, car cet espace n’est pas seulement une étendue, il n’est pas seulement abstrait ou négatif, ligne de fuite, absence de limites (l’étant aussi) : il est peuplé par les fantômes de la plus grande espérance profane qui fut, et du massacre de cette espérance, la Révolution et la mort sinistre de la Révolution. Quand je parle de Révolution, je ne parle pas de ce qu’elle fut vraiment, du coup d’État bolchévik d’octobre, des personnalités plus ou moins médiocres ou paranoïaques qui en furent les protagonistes, de la méfiance pour la pensée libre et de la férocité qu’elle manifesta d’entrée ; je parle de ce qu’elle fut dans les rêves de millions d’hommes, le monde changeant de base, la société sans classes, « l’utopie en passe de devenir réalité». Une part essentielle de l’histoire du vingtième siècle s’est jouée dans ces lieux, et pas seulement du vingtième siècle, car nous avons toujours en héritage, aujourd’hui, même sans le savoir, le désespoir né de cette mort. C’est pourquoi ce récit, selon moi, ne parle pas du Monomotapa. L’histoire du météorologue, celle de tous les innocents exécutés au fond d’une fosse, sont une part de notre histoire dans la mesure où ce qui est massacré avec eux c’est une espérance que nous (nos parents, ceux qui nous ont précédés) avons partagée, une utopie dont nous avons cru, un moment au moins, qu’elle «était en passe de devenir réalité ». Et l’ignominie est si grande qu’elle est massacrée sans retour. Après cela, il y a bien encore des révolutions, ce sont des luttes de libération nationale, des putschs militaires, des émeutes triomphantes, des coups de théâtre, des débarquements réussis, mais plus jamais, en dépit de leurs efforts pour se donner l’apparence d’un message universel (la Chine, Cuba), elles ne parviendront à parler au monde entier, urbi et orbi.

L’ignominie est si grande : ces centaines de milliers de morts, dans les forêts de la nuit, comme aurait dit William Blake, dans des caves avec une rigole ou un plan incliné pour que le sang s’écoule, comme l’eau d’une douche, ou encore une toile goudronnée qu’on passe au jet, dans des carrières, des ravins, des camps militaires, des camions, ces milliers de squelettes qu’une excavatrice soudain exhume au bord d’une autoroute, d’une piste d’aéroport, qu’une crue dégage de la berge d’un fleuve. Certains de ces morts, comme le météorologue, on sait à présent, des dizaines d’années après qu’ils ont été assassinés, dans quelle fosse ils reposent, on peut aller poser une photo d’eux avec des fleurs artificielles sur l’emplacement de leur supplice, mais l’immense terre russe, zemlia, enferme encore des centaines de milliers de cadavres en des lieux qu’on ne connaîtra peut-être jamais. L’espace russe, c’est aussi cela, en fin de compte : l’espace de ces morts innombrables.

Olivier Rollin, Les dernières pages du Météorologue, 2014

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