Dans la nuit de réglisse

Tout théâtre est logique. Illisible. Je n’avais envers vous aucune obligation de confidence. J’explorais des fragments à la découverte de l’autre et de moi-même. Même si je cherchais une conscience majuscule, ce n’était qu’une stratégie naturelle et factice. Car le chagrin ne vient jamais tout seul. Il doit accepter le travail de la mélancolie. Tout doit revenir au poème. Sombrer dans la clarté. Je suis dans une chambre noire. Je développe des négatifs, des positifs. Objectif macro, objectif grand angle. Mission inconnue. Je révèle. Je ne suis pas toujours sur la photo, je ne suis pas toujours dans le texte et je finis toujours par mentir à force de dire la vérité. J’ouvre mes yeux sous les paupières. Mais la vérité n’existe pas. Il y a juste quelques mots nécessaires pour repeindre le mur. Un petit moment d’oubli et de lumière pour visiter le silence du dedans.
Les naufrages sont plus beaux que les navires. Les secrets ne sont graves que lorsqu’ils se mettent à table. Celui qui commence à avouer est perdu. Il tombe dans le piège de ses artifices. Il sublime.
Par la phrase et par le geste, celui qui écrit cherche une preuve, mais il ne tombe que sur des épreuves. Il prononce le cri mais il ne crie pas. Soudain, il est convaincu. Dans une épiphanie, il veut écrire heureux mais il ne trouve aucun verbe. Il lui faut trouver une autre voie. À certains moments, il devient le prochain moment et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il soit lui-même sans l’être, ailleurs tout en étant ici. Mais il ne pourra jamais rien expliquer. Son système sera à la fois fragile et définitif.
Le texte est une méthode vivante. Il doit se sentir sans école. Changer sa vie de place. Fleurir partir. Être plus loin que là où il parle. Vibrer comme l’oiseau qui traverse en force la mer. L’invitation ne vient jamais quand on l’attend. Sans cohérence, il n’y a pas de guide. Je descends, donc j’existe. Celui qui écrit doit s’accepter comme un imbécile qui n’a rien à dire, mais il doit toujours rester dans l’exercice de son livre.
Dans quelques heures personne ne se souviendra de ce que je suis en train de vous dire. Au mieux, quelques gouttes d’eau sur l’éponge d’un souvenir. J’aurai dessiné une tache impossible et muette. Atteint le temps vierge. J’aurai rejoint la parole de ceux qui se taisent.
Mais le théâtre seul ne pourra suffire. Il aura toujours et encore besoin d’une langue. Depuis toujours, le théâtre c’est le chant. Il s’appelle Poésie. Il écrit contre l’ennemi pour battre plus fort que le cœur qui s’arrête. La mort redoute le désordre. C’est pour cela que l’affronter est ma seule force. Il fleurit chaque fois l’heure froide. Il avance avec nous. Il avance, ébloui de hasard.

Bruno Ruiz, Dans la nuit de réglisse (extrait), 2011

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Les commentaires sont fermés.