La dernière heure du soldat Owen

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Tout commence, il est là, il n’a pas peur, il n’attend rien, c’est un jeudi, peut-être un autre jour, il ne veut pas savoir, ni l’heure ni l’endroit, de toute façon il ne peut plus être en retard, ses yeux regardent le ciel, il ne se souvient de rien, la pluie tombe, peut-être autre chose, il y avait des soldats, un fracas, une ambulance, mais là, seulement un chemin, le chemin, un chemin qui ne va nulle part, qui semble le sien, un chemin qui n’est sur aucune carte d’état-major, maintenant il se lève, il est debout, il ne cherche pas à parler, à appeler quelqu’un, il pourrait ne pas se mettre en route, pourtant le voilà qui marche, qui titube, il avait chaud, il a froid, mal nulle part, il n’est plus vieux, il n’est peut-être plus rien, près de lui sa mémoire dérive, des nappes de mots, d’images, des décors, des ruines, des objets rapides qui le heurtent, des lambeaux mous qui le frôlent, il est derrière le soleil, un cadavre déchiqueté près de lui, ça sent le caoutchouc brulé, la chair consumée, et le sang, le sang, non, tout est simple, comme un silence, une nuit blanche, un jeudi noir, il y a une lettre dans sa poche, un regard dans le rétroviseur, ses doigts ont disparus, pourquoi cette nuit, cette ivresse, ce choc, demain ne peut plus exister, le monde est si loin, et cet accident, ce corps, la fin de tous les rythmes, sa voix qui hurle dans le silence, sa voix qui ne sert plus à rien, que personne ne peut entendre, il se sent disparaître, ses rêves s’éloignent, ses souvenirs s’endorment, il ne choisit plus rien, il y a en lui quelque chose qui monte, qui s’enfonce en même temps, il ne dormira plus, n’avalera que l’air inutile, la terre dans la bouche, cette douleur lancinante entre les jambes, il a le poids d’un nuage, du massacre, il se vide, se dissout, se déchire, se disperse, disparait, oh dites-lui qu’il va bien, qu’il ne voulait pas, que ce n’est pas sa faute, qu’il n’aurait pas dû, qu’il aurait fallu, qu’il fallait bien, qu’elle reviendra, dites-lui qu’elle le voit, qu’elle dort, qu’elle ne part pas, qu’elle ne l’oubliera jamais, que rien n’est fini, non, ne lui dites rien, on ne refait pas sa vie, on la continue autrement, elle saura, elle l’attendra, non, elle ne l’attendra pas, dites-lui la vérité, que c’est peut-être mieux comme ça, partir pendant qu’elle dort là-bas, pendant que rien ne s’arrête, pendant que tout s’arrête ici, il faut qu’elle sache, il faut tout lui dire (…)

Bruno Ruiz, extrait de La dernière heure du soldat Owen,2015

Photo extraite du film de Dalton Trumbo Johnny got his gun, 1971

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