Sœurs d’amour, le 13 septembre 1997

La mémoire est-elle, chez toi, le seul moyen d’accès à l’Histoire ?

Je crois que l’éternité n’est que la somme de toutes les mémoires humaines. J’ai toujours été frappé par ce profond désir de perpétuer le souvenir chez ceux qui avaient vécu un traumatisme historique, en particulier celui des camps de concentration de la Seconde Guerre Mondiale.

J’ai eu l’occasion, il y a quelques années de faire la connaissance d’une dame exceptionnelle : Jackie Talouarn. Résistante communiste, elle avait été déportée à Ravensbrück. L’expérience de sa vie exemplaire m’a permis de mieux comprendre non seulement l’engagement de mon père, mais aussi de constater combien le combat pour la mémoire était un moteur de vie, combien il pouvait donner du sens à une existence. En voyant cette vieille dame de plus de quatre-vingts ans sillonner le département de Gard pour expliquer ce que furent les camps à de jeunes écoliers, j’ai pu prendre la mesure de ce que pouvait être l’énergie humaine. La fréquentation d’êtres d’une telle trempe te charge d’une force rare qui, aujourd’hui, n’a pas de prix et n’a que peu d’équivalent.

Tu as écrit Sœurs d’amour, un hymne à ces femmes de Ravensbrück. C’était, aussi, une « commande » ?

En fait, Jackie avait dans son jardin une rose que je trouvais très belle. Elle m’a expliqué que c’était la rose Résurrection qui avait été créée quelques années au paravent en hommage à ces femmes déportées. Le 13 septembre 1997, à l’occasion de  leur rassemblement à Nîmes, elles m’ont proposé de venir donner mon tour de chant devant elles. Elles m’ont dit aussi qu’elles aimeraient que j’écrive un hymne pour cette rose. J’ai été extrêmement touché et je me suis mis au travail. C’était la première fois que j’écrivais une chose pareille et je n’aurais jamais cru que ce serait aussi délicat. J’avais souhaité que chaque mot, chaque vers soit discuté, mis à leur approbation. Je me souviens par exemple du refrain qui commençait par l’anaphore « Ravensbrück ». Quand j’ai fait écouter cette version à Jackie, j’ai cru comprendre que quelque chose n’allait pas. Je lui ai demandé où était le problème. Elle m’a dit : « C’est ce mot, Ravensbrück. La façon dont tu l’utilises avec ta jolie musique, c’est vraiment pas possible. Ça lui donne un côté nostalgique. Comme si on regrettait cette époque ! Ravensbrück, c’était l’enfer ! Les « sœurs » ne vont pas aimer, elles ne vont pas comprendre. Il faut que tu trouves autre chose. » C’est donc à partir de la sonorité du mot « Ravensbrück » que j’ai trouvé le titre très simple de Sœurs d’amour qui a une consonance un peu approchante.

Ce récital de Nîmes reste gravé en moi comme l’un des moments les plus émouvants de ma carrière. Toutes ces femmes qui sont là, à t’écouter et te regarder avec ces mêmes yeux qui ont vu l’horreur absolue… Je te garantis que je n’en menais pas large ! Devant une telle force vivante, il n’y a pas de quoi parader ou faire le mariole.

Tu pensais à ton père à ce moment-là ?

Je pensais à elles surtout… À ne pas glisser dans l’émotionnel, le pathos… Plus tu es ému, plus tu as tendance à te protéger par la technique, éviter l’envahissement, les larmes qui te déconcentrent. Sinon, tu perds ton texte, tout fout le camp, c’est l’horreur. Dans un récital, tout est affaire de régulation, de tension émotionnelle.

(extrait du livre le Miroir et la vitre, entretien avec François André, 2008)

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